Déposition sur les crimes de Bush

COMMISSION SUR LES CRIMES DE BUSH

déposition de Scott Ritter, 20 janvier 2006

enregistrée par RAY MCGOVERN

source : http://www.uruknet.de/?s1=2&p=21075&s2=28

Ray McGovern : Je sais que vous avez été officier dans les Marines, donc nous devons vous faire prêter serment. Vous avez bien prêté serment? Pourriez-vous nous dire de quel serment il s'agissait?

Scott Ritter : celui de défendre et faire respecter la Constitution des Etats-Unis d'Amérique contre tous les ennemis tant intérieurs qu'extérieurs.

RM : C'est donc la Constitution des Etats-Unis que vous avez juré de protéger et non le Commandant-en-Chef des Etats-Unis ?

SR : C'est exact.

RM : Permettez-moi de rappeler à toutes les personnes présentes que notre témoin était inspecteur des Etats-Unis de 1991 à 1988. Nous ne disposons que de 20-25 minutes. Par conséquent les questions seront brèves et les réponses, je l'espère, concises, car notre domaine d'investigation est vaste. Il s'agit des guerres d'agression. Je pense que nous devons nous référer à ce que le tribunal de Nuremberg a énoncé sur ces guerres. Il les définissait ainsi : "La poursuite d'une guerre d'agression n'est pas uniquement un crime international. Il s'agit du crime international par excellence, qui ne se distingue des autres crimes de guerre que par ce qu'il contient en lui le mal accumulé de tous ces derniers." Par exemple la torture. Aujourd'hui nous allons considérer plusieurs témoignages pour déterminer si le président des Etats-Unis, George W. Bush, a autorisé une guerre d'agression en lançant nos forces armées contre l'Iraq en mars 1993.

Il se trouve, comme il l'a déjà été dit , que cette guerre fut justifiée ou expliquée à l'époque par l'existence de ce qu'on appelle des armes de destruction massive- un domaine dans lequel vous êtes expert, M. Ritter, n'est-ce-pas ?

SR : Je préfère dire spécialiste. Je n'aime pas le terme d'expert, qui est trop utilisé.

RM : Je voudrais vous demander d'entrée quel rôle ces armes de destruction massive présumées ont joué dans toute l'affaire.

SR : Les armes de destruction massive constituent la seule justification de la guerre. Je vous soumets pour examen la lettre présentée par l'ambassaderur américain John Negroponte au Conseil de Sécurité des Etats-Unis à la veille de la décision présidentielle d'envahir l'Irak en mars 2003. Dans cette lettre, l'ambassadeur Negroponte se réfère à plusieurs reprises au refus irakien de désarmer, à l'existence d'armes de destruction massive et, de là, à l'existence d'un risque patent et immédiat à la paix et la sécurité internationales, justifiant l'utilisation de la force militaire par les Etats-Unis. Les armes de destruction massive s'avèrent donc la seule justification de l'invasion de l'Irak invoquée par l'administration Bush.

RM : Je crois que nous pouvons excuser nos concitoyens qui ont été quelque peu confus sur ce point. En février 2001 le Secrétaire d'Etat Colin Powell nous disait que "Saddam Hussein n'a développé aucune arme de destruction massive quelle qu'elle soit. Ses forces conventionnelles ne constituent en aucune façon une menace pour ses voisins." Condoleeza Rice renchérissait le 29 juillet 2001 : "Nous pouvons l'empêcher de reprendre les armes, car sa force de frappe n'a pas été reconstituée. "

Puis, tout d'un coup, il y avait des armes de destruction massive partout en Irak. Peu après le 11 septembre, le président nous affirme qu' "il y a sans aucun doute des armes de destruction massive en Irak." Le secrétaire Rumsfeld nous dit, dans son langage habituel : "Il n'y a aucune discussion possible quant à savoir s'ils disposent de ces armes. Nous le savons tous autant que nous sommes. Même un singe apprivoisé pourrait le confirmer." Il professait même savoir où elles se trouvaient dans le secteur – Tikrit, Bagdad, au nord-est et au sud-ouest de ces deux villes.

Comment expliquez-vous cette évolution, M. Rittner ? Comment expliquez-vous que d'abord il n'y en avait pas avant le 11 septembre, puis tout à coup qu'il y en avait partout. Que s'était-il passé ?

SR : Il convient d'abord de se référer aux déclarations du Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld pour justifier l'hypothèse avancée de l'existence d'armes de destruction massive. Il reconnaissait

que les Etats-Unis souffraient d'un manque de renseignements actualisés sur l'état du programme irakien d'ADM. L'hypothèse se fondait sur des données antérieures à 1998, c'est-à-dire remontant à la période à laquelle les équipes d'inspecteurs de l'ONU, dont je faisais partie, étaient à l'oeuvre en Irak.

Or ces mêmes données avaient poussé Colin Powell et Condoleeza Rice à affirmer en 2001 que l'Irak ne détenait pas d'armes de destruction massive. Ces données étaient connues de l'administration Clinton. Depuis 1995, les services de renseignement américains savaient que l'Irak avait fait l'objet d'un désarmement exhaustif, en matière de missiles balistiques, d'armes chimiques et d'armes biologiques. La raison du changement d'analyse de l'administration Bush est à rechercher dans sa décision politique de renverser le régime de Saddam Hussein. Pour appuyer cette politique, l'administration Bush n'hésita pas à falsifier les données, d'où sa nouvelle analyse qui, reconnaît-elle, a fait l'objet d'un réexamen depuis les événements du 11 septembre 2001. Au vu de ces attentats terroristes contre les USA, ces derniers ne pouvaient plus tolérer l'instabilité politique en Irak. Je souligne tout ceci pour montrer comment, de par ces déclarations, l'administration Bush reconnaît qu'elle est dans l'incertitude en ce qui concerne les ADM, à mille lieues des déclarations du président et de certains membres de son équipe affirmant sous serment au Congrès des Etats-Unis leur conviction que ces armes existaient bel et bien.

RM : M. Ritter, à ce jour l'administration répète à qui veut entendre l'une des rengaines de M. Rumsfeld, à savoir que non seulement les singes apprivoisés, mais également tous nos alliés, tous les services de renseignement, le monde entier y compris bien entendu les singes apprivoisés au service de M. Rumsfeld lui-même, étaient au courant ou convaincus de l'existence d'armes de destruction masive. Comment expliquez-vous que tous les intéressés aient pu dans un premier temps se tromper à un tel point ?

SR: Tout d'abord nous devons distinguer les concepts de connaissance et de conviction. Je ne peux pas m'engager quant aux convictions de quiconque. Il y a beaucoup de convictions différentes de par le monde, certaines plus valables que d'autres. Mais l'administration a affirmé que les Français, les Allemands, les Russes, le monde entier même, était au courant des armes irakiennes de destruction massive. Comme j'avais été chargé par les Nations-Unies des opérations de renseignements les plus sensibles qui soient sur le programme irakien d'armes de destruction massive, et que je disposais de ce fait de la moindre donnée fournie par la communauté internationale onusienne en matière d'armes irakiennes de destruction massive, je suis bien placé pour affirmer que, bien qu'il pût substituer quelque incertitude quant à l'arrêt définitif et total des programmes irakiens d'ADM, le monde entier, y compris la CIA, reconnaissait que, dès 1998, les inspecteurs onusiens avaient supervisé la destruction d'entre 95 et 98 % des stocks d'armes déclarés de l'Irak. Il y avait quelque incertitude quant à la destruction des 2 à 5 % restants, laquelle ne pouvait être absolument vérifiée, mais aucune nation (et je dis bien aucune) n'était en mesure d'apporter des preuves réelles pour étayer la thèse que l'Irak a) aurait conservé des armes de destruction massive ou b) poursuivait activement un programme de reconstitution de son arsenal d'armes de destruction massive.

Je contredirai donc l'administration Bush en reitérant qu'aucune nation ne pouvait confirmer l'affirmation de l'administration que l'Irak disposait d'importants stocks d'armes de destruction massive effectives pendant la période s'étendant de 1998 à la veille de l'invasion en mars 2003.

RM : Etes-vous en train de dire, M. Ritter, que le président nous a fait partir en guerre pour des raisons qui lui sont propres? Voulez-vous dire que son discours était incroyablement catégorique (je cite : "Il ne peut y avoir aucun doute", fin de citation) alors que les experts du renseignement hésitaient à lui fournir les prétendues preuves qu'il demandait ?

SR : Je dirai seulement que dès 1992 la CIA disposait d' assez de données pour estimer que les missiles balistiques de l'Irak avaient été démantelés. En 1993 la CIA disposait d'assez de données pour pouvoir affirmer que l'Irak ne possédait plus d'armées biologiques. En 1994, elle estimait que l'Irak ne détenait plus d'armes chimiques. Et en 1995, la CIA possédait les données nécessaires pour déclarer sans conteste possible que l'Irak n'avait plus aucune arme biologique. Ces informations furent transmises par l'administration Clinton à l'administration Bush. Par conséquent je dirais que le discours du président était non seulement infondé, mais également de nature à induire en erreur.

RM : M. Ritter, vous avez évoqué l'année 1995, et je sais bien que le gendre de Saddam Hussein, Hussein Kamel, est passé dans notre camp, celui des Nations-Unies, à cette époque. Le Président, tout comme le Vice-Président Cheney et d'autres hauts responsables, ont porté aux nues ce transfuge comme étant leur source d'information primordiale. D'ailleurs, si je me rappelle bien, le Vice-Président a utilisé des renseignements qu'il disait tenir de Kamal dans son important discours de guerre du 26 août 2002, à savoir que d'après ses dires il y avait des armes de destruction massive en Irak. Plus tard, il est apparu sque Kamal avait dit tout autre chose. Pourriez-vous nous dire ce qu'il en est de ce témoignage ainsi que du témoin lui-même ?

SR : Hussein Kamal était le gendre de Saddam Hussein. Il avait été directeur général de la commission militaro-industrielle du gouvernement irakien du milieu à la fin des années quatre-vingt. En tant que tel, il était en charge du développement et de la mise en oeuvre des programmes irakiens d'armes de destruction massive. Ce monsieur détenait la totalité des informations requises pour pouvoir parler avec autorité sur les programmes irakiens d'ADM. Il fit défection en août 1995. Je me dois de faire remarquer que c'est moi qui ait mené l'enquête sur la défection de Hussein Kamal, et que, par conséquent, je suis tout indiqué pour parler non seulement de sa défection, mais également des conséquences de cette dernière.

Hussein Kamal a déposé devant une Commission Spéciale des Nations-Unies, la CIA, ainsi que le MI6 (Secret Inelligence Service) britannique en août 1995. Ces trois débriefings contiennent des informations pratiquement identiques. Hussein Kamal ne modifia jamais le caractère fondamental de sa déposition. Nous savons, grâce aux documents directement liés au débriefing de Hussein Kamal par les Nations-Unies, qu'il a affirmé devant l'ONU, la CIA et les services de renseignement britanniques que toutes les armes de destruction massive (chimiques, biologiques, atomiques et balistiques de longue portée) furent détruites unilatéralement par le gouvernement irakien pendant l'été 1991. Cette information fut d'ailleurs confirmée par la CIA, plus précisément le Irak Survey Group, après l'invasion de l'Irak en mars 2003. Aujourd'hui la CIA déclare que le gouvernement irakien, tout comme Hussein Kamal d'ailleurs, disait la vérité. Toutes les armes furent effectivement détruites pendant l'été 1991.

Pourtant, c'est tout autre chose que le Vice-Président Dick Cheney déclara aux Vétérans des Guerres Etrangères en août 2002. Se référant à Hussein Kamal, il affirmait que c'était grâce à la défection de ce dernier que les Nations-Unies avaient pu obtenir des informations sur l'existence du programme irakien d'armes biologiques. Dick Cheney ajoutait que, grâce à cette défection de Hussein Kamal, les Nations-Unies et les Etats-Unis avaient obtenu des preuves que l'Irak poursuivait activement un programme de reconstitution de son arsenal d'armes atomiques. Ceci serva bien évidemment de justification à l'argumentaire que l'administration présenta au Congrès, aux Etats-Unis ainsi qu'au reste du monde d'ailleurs, comme quoi l'Irak détenait effectivement des ADM. Dick Cheney mentait. Il le savait bien, et c'est là l'un des chefs d'inculpation les plus graves que l'on puisse porter contre un responsable gouvernemental américain. Il ne s'agit pas là nécessairement d'un crime de guerre, mais plutôt d'un acte délictuel de droit civil. C'est un crime que de mentir dans l'exercice de ses fonctions officielles, et je pense que Dick Cheney, ainsi que d'autres personnes, ont des comptes à rendre à ce sujet. Mais cela prouve également que l'administration Bush a volontairement exagéré son argumentaire afférent à la menace présentée par les ADM irakiennes, renonçant de ce fait à l'élaboration d'un dossier factuel sur l'existence d'une menace patente et réelle, qui aurait justifié une attaque préventive.

RM : En plus des preuves factuelles, et des observations de première main, nous dirions, dans le métier du renseignement, que Hussein Kamal constituait une source de premier ordre, qui avait accès à tout. Ce qui n'est pas étonnant, puisqu'il gérait le programme lui-même. Si je ne me trompe pas, M. Ritter, tout ce qu'il a dit d'autre a également été avéré, par exemple les petites remarques qu'il nous a faites sur des armes biologiques qui auraient été cachées et ce genre de choses, n'est-ce pas? En d'autres mots, c'était une source confirmée.

SR: En fait, il n'a fait aucune référence à des armes biologiques cachées parce qu'il n'y en avait point. Par contre, il a bien évoqué un programme de dissimulation qui fut mis en oeuvre pendant l'été 1991 par la force de sécurité personnelle de Saddam Hussein, l'Organisation Spéciale de Sécurité. D'après lui, il était possible que des documents soient toujours cachés, ainsi que des composantes liées à des processus de fabrication d'importance mineure. Tout ceci a effectivement été confirmé.

Dans les semaines qui précédèrent immédiatement le débriefing de Kamal, la Commission Spéciale des Nations-Unies a récupéré des archives riches de plusieurs centaines de milliers de documents, y compris celles concernant le matériel que, d'après Hussein Kamal, le gouvernement irakien aurait dissimulées. Il ne s'agissait pas d'armes de destruction massive, qui auraient mis en évidence un programme en cours de fabrication de ces dernières. Il était question d'équipements, relevant des programmes précédemment décrits, que le gouvernement irakien n'avait pas livrés aux inspecteurs.

RM : M. Ritter, je peux imaginer comment vous avez réagi aux étranges déclarations émanant de certains de nos gouvernants. Vous avez également fait remarquer à l'époque que, bien que ces informations soient reléguées à l'arrière-plan ou même passées sous silence par nos principaux médias, il y avait bien eu un reportage sur l'affaire Hussein Kamal dans 'Newsweek' un mois avant la guerre. Comment expliquez-vous qu'il fut cantonné dans la section 'Périscope' de 'Nesweek', et que ni le 'New York Times' ni le 'Washington Post' n'ont jugé utile de la signaler, alors qu'il s'agissait d'un rapport du responsable du programme d'armements – des missiles et des armes biologiques, chimiques, atomiques. Il y dit que toutes ces armes furent détruites en 1991. Comment nos médias ont-ils bien pu négliger ces informations ?

SR: C'est une question à laquelle seules ces dernières sont en mesure de répondre. Je peux dire, pour ma part, que j'ai fourni ces informations aux responsables de CNN. En effet, un interview d' une heure, dans lequel les documents concernés jouaient un rôle central, a fait l'objet d'un enregistrement de CNN. Cet entretien, bien qu'enregistré par CNN, ne fut jamais diffusé par la chaîne en raison d'une décision de sa direction. CNN est seule en mesure d'expliquer pourquoi elle n'a pas jugé utile de passer ces informations. De même, j'estime que les autres sources d'informations sont les seules à pouvoir répondre à cette question. Cette documentation était d'importance majeure: elle contredisait directement les déclarations de l'administration Bush, et elle aurait sérieusement sapé les fondements de l'argumentaire de l'administration sur la prétendue menace que représentait l'Irak et les raisons d'entrer en guerre.

RM : Une dernière question, M. Ritter. Je me trouvais à Londres il y a quelques années quand vous avez donné une conférence de presse. Vous aviez évoqué les opérations Rockingham et Mass Appeal, qui ont également donné lieu à une falsification de l'information prodiguée à l'opinion publique en Grande-Bretagne tout comme ici. Pourriez-vous nous en parler ?

SR : Il faut noter que dans le cas de Rockingham comme de Mass Appeal il s'agissait là d'opérations britanniques. Il convient donc de remarquer qu'elles ne furent pas mises en oeuvre par le gouvernement américain, autant que je le sache, sous la présidence de Bill Clinton. Ces opérations s'inscrivent dans notre débat sur George W. Bush parce qu'elles témoignent de la volonté, de la part tant des Etats-Unis que du Royaume-Uni, non de désarmer l'Irak ou de dénicher des caches dissimulées d'armes de destruction massive, mais d'entretenir la perception par l'opinion publique d'un Irak refusant de se conformer aux demandes de l'ONU, afin que puissent être prolongées les sanctions économiques, des sanctions qui constituaient la condition préalable de la politique officielle de 'changement de régime'. Le désarmement ne servait en fait qu'à faciliter le renversement du régime en fournissant une justification à la poursuite des sanctions qui déstabilisaient Saddam Hussein et handicapaient l'économie irkienne.

Cette politique se poursuivit sous George W. Bush. Je ne suis pas en mesure d'affirmer que les opérations Rockingham et Mass Appeal furent prolongées. Mais je peux une nouvelle fois affirmer que la volonté de renverser le régime constitua la pierre angulaire de la politique des USA de 1991 à 2003. Les Etats-Unis ne songèrent jamais à véritablement désarmer l'Irak, car l'existence d'un Irak sans armes aurait nui à sa ligne de renversement du régime, étant donné qu'un Irak désarmé aurait entraîné la levée des sanctions. Alors qu'elle détenait les preuves définitives que l'Irak avait effectivement désarmé, conformément aux injonctions de l'ONU, les Etats-Unies avaient besoin de faire croire à leur version des faits pour arriver à leurs fins.

Bien que ceci ait eu lieu sous l'administration Clinton, le dossier entier fut intégralement transmis à l'administration Bush, qui savait donc que l'Irak ne représentait pas pour les USA une menace qui aurait justifié l'usage de la force militaire.

RM : Merci M. Ritter. Permettez-moi d'ajouter un commentaire. A propos du changement de régime, auquel vous faites sans cesse allusion, les mémorandums de Downing Street, dont traitera sous peu David Swanson, s'intéressent de près à la réaction britannique à cette politique de renversement du régime puisque, à plusieurs reprises, les ministres de la Justice et des Affaires Etrangères du Royaume-Uni ont répété que la volonté d'un changement de régime ne pouvait justifier l'entrée en guerre. Une guerre visant à renverser le régime n'emporterait pas l'adhésion. C'est pourquoi, comme vous connaissez cette célèbre phrase du Mémorandum de Downing Street, vous le connaissez d'ailleurs mieux que moi, vous êtes au courant des manipulations qui ont été effectuées. Pourriez-vous nous répéter la phrase dont il est question ?

SR: Je ne peux pas vous la répéter par coeur, mais je pense que les renseignements ont été trafiqués pour correspondre à une ligne politique. La volonté de renverser le régime a été décidée par l'administration Bush, qui est en train de falsifier les données pour les adapter à sa politique. Ce qui fait que ce qui passe pour du renseignement n'est en fait rien de plus que de la propagande politiquement orientée.

RM : Un dernier commentaire, qui sera bref. Le président et ses conseillers auraient été grossièrement induits en erreur par la CIA. En même temps le président affirme que si c'était à refaire, il reprendrait les mêmes décisions. Qu'en pensez-vous ?

SR : Tout d'abord, j'estime que nous devons clairement reconnaître qu'il n'y a pas eu d'erreur de la part des services de renseignement. Il ne peut y avoir erreur des services de renseignement en ce qui concerne le désarmement de l'Irak à moins que vos poursuiviez effectivement une politique de désarmement de l'Irak, auquel cas, en effet, il pourrait y avoir erreur. Or la ligne politique suivie visait le renversement du régime. L'erreur du renseignement s'avèra en fait un succès, puisque la CIA avait été chargée de la déformation des faits. La CIA alla jusqu'à supprimer des informations qui allaient dans le sens de l'insistance irakienne sur son désarmement unilatéral pendant l'été 1991. Non seulement l'affirmation par l'administration Bush que les armes irakiennes de destruction massive présentaient un danger qui justifiait une action militaire ne concordait pas avec les données que détenait tant la CIA que l'administration Bush, mais elle constitue une violation des principes, des normes déontologiques et même des fondements légaux que, sous serment, je m'étais engagé à promouvoir et à défendre. De plus, elle contredit l'état de droit échafaudé par la communauté internationale depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à savoir la Charte des Nations-Unies. L'Article 6 de la Constitution stipule clairement que, lorsque nous signons un accord ou un traité international ratifié par deux-tiers des membres du Sénat des Etats-Unis, ce dernier a valeur légale. Or nous avons signé la Charte des Etats-Unis. Nous avons ratifiée cette Charte, laquelle ne cite que deux cas dans lesquels l'usage de la force militaire est autorisé en droit international : d'un côté l'article 51, qui concerne le droit à l'autodéfense, de l'autre le chapitre 7 de la Charte, qui énonce que, si le Conseil de Sécurité constate qu'une situation donnée menace la paix et la sécurité internationales, il peut autoriser le recours à la force militaire pour y remédier. Pour ce qui est de l'Irak, ni l'une ni l'autre de ces conditions n'était remplie.

RM : Merci bien, M. Ritter. Nous avons une autre question à vous soumettre, émanant d'un juge.

Dennis Brutus : En effet, nous en avons même trois. Je voudrais profiter de cette occasion pour donner la parole à Ajamu Sankofa.

AJ : Quand le président des Etats-Unis dit aujourd'hui que, tout comme son équipe, il disposait d'informations 'erronées', pouvez-vous nous dire à quoi il faisait allusion?

SR : L'administration Bush disposait de deux ensembles de données. Je connais de très près l'une d'elles. Il s'agit des informations et renseignements réunis par ou pour les inspecteurs de 1991 à 1998 et relatifs au désarmement de l'Irak.

L'administration Bush avance qu'à la suite du 11 septembre 2001 elle dût procéder à une réévaluation de ces données, qui laissait entendre que l'Irak avait été pratiquement mais pas tout à fait désarmé. Elle insistait beaucoup sur le fait que certains équipements ne pouvaient être localisés. Le fait que de nombreux matériels avaient 'disparu' fut ensuite rajouté à de nouvelles données que nous ne considérions pas comme des informations avérées, susceptibles de déboucher sur une prise de décision. Il s'agissait de renseignements émanant de sources telles que le Congrès National Irakien d'Akmed Chalabi, dont des transfuges qui ne remplissent pas les conditions de contrôle de qualité de la CIA ou qui ont échoué à l'épreuve du détecteur de mensonges. Ces renseignements, qui avaient dans un premier temps étaient rejetés par la CIA, furent réintégrés dans le nouveau cocktail, étant donné qu'il ne s'agissait pas d'une authentique analyse du renseignement mais de la volonté purement politique de présenter n'importe quelle donnée susceptible d'étayer le concept d'un Irak non respectueux de la légalité internationale.

DB : Nous avons une deuxième question, de la part de M. Abdeen Jabarra.

AJ: Nous vous remercions pour votre déposition, M. Ritter. Elle aidera certainement le jury présent à déterminer les chefs d'inculpation. Venons-en maintenant à ma question. Vous avez indiqué que la politique américaine de renversement du régime irakien remonte à 1991, et que les sanctions économiques imposées à l'Irak faisaient intégralement partie de cette politique. On parle ces derniers temps du nombre de victimes civiles en Irak depuis le début de la campagne 'Shock and Awe', et l'invasion de l'Irak par les forces de la coalition venue épauler l'armée américaine. Pouvez-vous nous dire quelque chose au sujet du nombre de victimes en Irak sous le régime des sanctions, avant le début de l'invasion elle-même ?

SR : Je suis désolé de ne pas être en en mesure de vous répondre. J'étais inspecteur des armements. Ma seule tâche en Irak était centrée sur le désarmezment du pays. Il y avait d'autres responsables des Nations-Unies qui y étaient pour superviser le programme de sanctions économiques, et je pourrais être traité d'irresponsable si je m'amusais à jouer avec ces chiffres. D'autres personnes peuvent répondre à cette question de façon tout à fait précise. Par malheur, je n'en fais pas partie.

DB : La troisième question vient d'Ann Wright.

AW : Le Congrès américain a voté un texte législatif, la Loi sur la Libération de l'Irak, qui appelait bien au changement de régime, si je comprends bien. L'attaque menée par l'administration Bush contre l'Irak était-elle conforme à ce texte voté par le Congrès ?

SR: C'est curieux, mais quand l'on évoque la Loi sur la Libération de l'Irak votée bilatéralement au Congrès, c'est-à-dire à la fois par les Démocrates et les Républicains, à l'automne 1998, elle remonte à une lettre rédigée par une organisation nommée le Projet pour un Nouveau Siècle Américain et envoyée à Bill Clinton en août 1998, qui le critiquait pour son inaction face au régime de Saddam Hussein. Il en résultat un texte de loi qui fut présenté à l'automne 1998, la Loi sur la Libération de l'Irak, qui donnait force de loi à la politique américaine de changement de régime.

Cependant, ce changement de régime était censé dépendre du soutien financer américain à des groupes irakiens d'opposition, en particulier le Congrès National Irakien de Akmed Chalabi. 98 millions de dollars du contribuable américain y furent consacrés. L'importance de la Loi sur la Libération de l'Irak, pourtant, réside dans le fait qu'elle interdisait spécifiquement l'usage de la force militaire américaine pour atteindre l'objectif visé. Par conséquent, bien que l'administration Clinton ait efectivement légué à George W.Bush cette politique de changement de régime, il s'agissait d'une politique écartant spécifiquement tout usage de la force armée.Il est capital de le noter, car lorsque l'on relie chronologiquement la politique irakienne de l'administration Clinton à celle de l'administration Bush, il est trop simple de dire que toutes deux avaient la même politique de changement de régime. A un certain moment, l'administration Bush a décidé de s'écarter de la Loi sur la Libération de l'Irak et d'adopter une politique de changement de régime centrée sur l'utilisation de la force militaire américaine. Et c'est ainsi qu'à partir du concept de changement de régime nous passons à une autre conception recouvrant la préparation et la poursuite d'une guerre d'agression.

AW : L'entrée en guerre de l'administration Bush constituait donc une violation de la loi de 1998, qui selon vous interdisait l'usage de la force militaire.

SR : L'administration Bush dirait qu'en faisant voter ce texte par ses deux Chambres le Congrès lui avait confié un nouveau mandat à la suite du 11 septembre, autorisant le président à utiliser la force militaire pour rétablir la situation en Irak.

Larry Everest : Je sais bien que votre mission onusienne a pris fin en 1998. L'un des arguments invoqués par l'équipe Bush était que Saddam aurait chassé les inspecteurs en 1998. Par conséquent, pendant les 5 années suivantes, le gouvernement de Saddam Hussein aurait pu, pouvait, a pu bien entendu reconstituer son arsenal d'armes interdites. Que pensez-vous de cet argument?

SR : Je peux vous affirmer qu'en mai 1998 l'administration Clinton, en particulier Sandy Berger et Madeleine Albright, ont entamé une politique de désengagement américain quant au programme onusien d' inspection des armements : ces derniers commençaient à poser problème aux Etats-Unis. L'administration Clinton cherchait par tous les moyens à terminer ces inspections d'une façon qui reflète l'image d'un Irak hors-la-loi. En décembre 1998, l'administration Clinton parvint à mettre en place une équipe d'inspecteurs sur le sol irakien qui cherchait à provoquer les Irakiens sur des questions telles que l'accès aux sites sensibles, notamment les sièges des partis politiques et les résidences présidentielles. L'un de ces sites s'avérait le siège du parti Baas. L'équipe d'inspection s'y rendit, exigeant d'y accéder. Les Irakiens étaient disposés à les admettre, conformément aux modalités en place depuis 1966. Mais c'est alors que l'administration Clinton ordonna au chef des inspecteurs de renoncer unilatéralement à ces modalités sans en référer au Conseil de Sécurité. Les Irakiens les invitèrent à rentrer s'ils se conformaient aux modalités. Mais si ces modalités n'étient pas respectées l'accès leur serait refusé.

En fait, 8 inspecteurs parvinrent à accéder au site, et les Irakiens étaient disposés à en laisser rentrer encore 16. Mais les inspecteurs se retirèrent, non sur demande du gouvernement irakien mais par ordre du gouvernement américain. Une fois que les inspecteurs se furent retirés, le gouvernement américain, à savoir l'administration Clinton, affirma que le gouvernement irakien refusait de coopérer avec les inspecteurs d'armements des Nations-Unies. Par conséquent ces dernières n'avaient plus raison d'être. Les Américains entreprirent une campagne de bombardements de 72 heures, nommée opération Desert Fox. Le gouvernement irakien s'évertuait à répliquer que le processus d'inspection avait été perverti, et que dans ces conditions il s'opposait au retour des inspecteurs. Mais ils n'expulsa pas les inspecteurs; ce fut le gouvernement américain qui les rappela.

Abdeen Jabara : Le régime américain actuel – en effet, il pourrait y avoir changement de régime ici aussi – accuse, tout comme le président lui-même, Saddam Hussein d'avoir expulsé les inspecteurs qui s'étaient rendus en Irak à la fin 2002. Est-ce un fait, que s'est-il passé ?

SR : Je dois me fonder sur des informations de deuxième main puisque je n'ai pas participé à cette phase précise du processus d'inspection. Mais, sur la base de mes conversations avec des inspecteurs qui y étaient bien, je peux affirmer que les inspecteurs étaient à pied d'oeuvre sur le terrain, faisant leur travail avec l'entière coopération du gouvernement irakien. D'ailleurs, le gouvernement irakien n'a jamais cherché à empêcher leur travail de quelque forme que ce soit.

Pendant la semaine précédant l'invasion américaine de l'Irak en mars 2003, les inspecteurs d'armements étaient activement engagés dans le processus de démantèlement des missiles balistiques irakien comme l'avait exigé la résolution du Conseil de Sécurité. Mais comme les Etats-Unis – et non Saddam – avaient sommé les inspecteurs de quitter le pays, de nombreux missiles restèrent en place, en état opérationnel, et furent même utilisés par l'Irak contre les forces américaines pendant la guerre.On pourrait donc avancer qu'en empêchant la poursuite du processus d'inspection, l'administration Bush a en fait augmenté les risques auxquels étaient exposées les forces américaines.

LE : Nous manquons de temps, mais votre déposition est de la plus haute importance. Il y aurait eu, d'après vous, de nouveaux renseignements entre 1998 et 2003, susceptibles d'appuyer les estimations officiellement annoncées par les responsables américains dans la période précédant immédiatement l'entrée en guerre. Est-ce exact ?

SR : Tout à fait. Les seules soi-disantes informations provenaient des transfuges fournis par le Congrès National Irakien d'Akmed Chalabi. Depuis lors, il a été démontré que Akmed Chalabi et ses transfuges avaient inventé ces histoires de toutes pièces. Il existait également une estimation des services de renseignement nationaux, fournie par la CIA en octobre 2002 sur la base d'une révision des données antérieures à 1998. Mais il s'agissait là d'un dossier politiquement motivé, transmis par la CIA à la suite de la décision présidentielle face à la prétendue menace irakienne. Il a vu le jour

par hasard : le Sénat des Etats-Unis avait posé la question "Excusez-moi, Monsieur le Président, vous dîtes qu'il existe une menace sous la forme d'ADM. Sur quelles estimations des services de renseignement nationaux vous fondez-vous pour formuler cette affirmation? " Il n'y en avait aucune, donc le président demanda à la CIA de concocter un dossier, ce qui va dans le sens de l'affirmation du mémorandum de Downing Street quant à la fabrication de faux renseignements susceptibles de favoriser la ligne politique choisie.

LE : Je vous remercie.