“Dans la lutte contre le sida, @@c’est le pape le problème”

Le 23 mars 2009


Politiciens, militants, hommes de science, même certains évêques, font partie du chœur de critiques contre l’opposition du Pape Benoit XVI à l’usage du préservatif pour réduire la propagation du sida en Afrique. “La distribution de préservatifs ne résout pas le problème du sida, au contraire, son usage l’aggrave”. Ces paroles, prononcées dans le continent où vivent 70 % des personnes touchées par le sida dans le monde, ont suscité la colère de différents milieux, y compris de milieux catholiques.


Les gouvernements d’Allemagne, de Belgique, de France, d’Espagne, du Luxembourg, des Pays-Bas et du Portugal ont été les premiers à réagir, à défendre énergiquement les recommandations du Programme conjoint des Nations-Unies contre le sida (Onusida), des ONG et de la société civile, qui vont à l’encontre de la déclaration papale.
Le gouvernement espagnol a choisi la voie de l’action : il a décidé vendredi l’envoi d’un don d’un million de préservatifs au continent africain.

Onusida, la plupart des gouvernements, les ONG considèrent le préservatif comme un moyen efficace de combattre le VIH. Le pape Jean-Paul II avait choisi d’affirmer qu’abstinence et fidélité sont les moyens d’éviter la contagion et Benoit XVI a confirmé cette position.
Des organisations de la société civile, y compris certaines de tendance catholique, se sont déclarées “stupéfaites”, “consternées”, ont même employé des termes inhabituels pour condamner les déclarations du pape, les qualifiant d’”inacceptables”, “irresponsables et dangereuses”.
Pour chercher à réduire l’effet négatif, le père jésuite Federico Lombardo, porte-parole du Vatican, a affirmé jeudi dernier que le pape a “mis l’accent sur l’éducation à la responsabilité” et qu’il ne faut pas attendre de ce voyage “un changement d’attitude de l’Eglise” au sujet du sida, parce que “développer une stratégie de confiance dans le préservatif n’est pas une position correcte”.
En dépit des déclarations de Lombardo, beaucoup d’institutions catholiques d’aide aux victimes du sida distribuent des préservatifs. Cela a été reconnu à Rome en mai 2008 au cours d’une réunion de responsables de ces organisations. A cette occasion, la missionnaire italienne Maria Martinelli a déclaré que dans bien des cas “le préservatif est nécessaire”, ce qui a été confirmé par de nombreux évêques africains.

Le voyage du pape en Afrique s’est concentré sur le Cameroun et l’Angola, pays qui portent la lourde charge symbolique d’avoir été, à la fin du 15e siècle, les territoires où les Portugais ont commencé l’”évangélisation de l’Afrique”, ce qui vaut à Lisbonne d’être le siège d’un des six patriarcats catholiques du monde, les autres patriarches étant les cardinaux de Rome, Venise, Latin de Jérusalem, des Indes Occidentales (vacant depuis 1963) et des Indes Orientales (siège Goa, qui fut la capitale des possessions portugaises en Inde).
“Rien que pour l’an passé, aux 22 millions de séropositifs en Afrique subsaharienne se sont ajoutés 1,9 million de nouveaux cas”, rappelle une déclaration à l’IPS de la doctoresse Ana Filgueiras, coordinatrice de Rede Sida, ONG de lutte contre le virus dans la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). Ce réseau collabore étroitement avec le Brésil, “le pays le plus avancé de la CPLP dans la lutte contre le sida, un des pays du monde où la guerre contre la contagion a le plus de succès, parce qu’il y a un énorme engagement de la société civile, avec la participation directe des personnes touchées par la maladie et la définition de stratégies bien ciblées”. Pour cette raison, l’essentiel de l’action de la CPLP porte sur le Timor Oriental et les pays africains membres du groupe, Angola, Cap Vert, Guinée Bissau, Mozambique, Santo Tome y Principe.

La position de Benoît XVI “est absolument criminelle, outre qu’elle est en contradiction avec des études scientifiques de l’OMS et d’Onusida qui ont été largement diffusées”, a témoigné la militante. “Ces études démontrent que l’usage du préservatif peut éviter 90 % des contaminations”, a-t-elle précisé. Souvent, on n’enregistre guère de progrès parce que les stratégies contre le sida “se basent sur des notions subjectives telles que la morale” et dans ce sens, l’Eglise catholique “est la seule religion qui a contribué à la propagation de la maladie en se bornant à la voir comme un problème facile à résoudre par des relations sexuelles seulement dans le mariage et par le strict respect de la fidélité conjugale”.

Plus modérées, quoique sévères, ont été les critiques de l’évêque des Forces armées portugaises, Mgr Januàrio Torgal Ferreira, qui a reconnu samedi dans des déclarations à la presse que “du point de vue médical, il ne fait aucun doute qu’il y a des circonstances où interdire le préservatif signifie consentir à la mort de beaucoup de personnes”. Interrogé sur son désaccord avec le pape, l’évêque s’est borné à dire que “tout le monde sait ce qu’il pense” de l’usage du préservatif et a rejeté la responsabilité du tollé suscité par le discours du pape sur “ses conseillers qui devraient être mieux informés”.
Dans une carte blanche de dimanche du Correio da Manha de Lisbonne, sous le titre “Péché mortel”, la députée du Bloc de gauche Joana Amaral Dias s’en prend à ceux qui défendent le pape “parce qu’il ne fait qu’exprimer la position de l’Eglise” comme si cette explication “effaçait l’irresponsabilité” de ses déclarations. “Aussi, cette position doit changer dès maintenant, il faut accepter les connaissances scientifiques élémentaires”, car sinon “que penser de l’Eglise et de son chef lorsqu’ils usent de leur pouvoir pour défendre des positions moyenâgeuses qui mettent en danger la vie humaine ?” a ajouté la députée. L’Eglise catholique “peut continuer à décider que le sexe hors mariage est un péché mais doit s’abstenir de transformer ce péché en un homicide qui en Afrique est en passe de devenir un génocide” a conclu Amaral Dias.
De Luanda, Antonio Marujo, envoyé spécial du quotidien Publico de Lisbonne et analyste international, écrit samedi dans un commentaire encadré dans le reportage de la visite du pape que “c’est dans des détails et des affirmations comme celle-là que s’exprime l’’eurocentrisme’ persistant du Vatican”. “Benoît XVI, soucieux en priorité de la situation du catholicisme en Europe, ne paraît pas avoir compris les profondeurs de l’âme africaine », affirme-t-il.

En Espagne, un éditorial du journal influent du matin El Pais qualifie le refus du pape de “dangereux et irresponsable”, parce que “nul aujourd’hui sauf l’Eglise catholique ne peut nier l’efficacité de l’usage du préservatif pour prévenir la transmission du sida”. “Derrière un message aussi irresponsable se cache la relation confuse de la hiérarchie catholique à tout ce qui concerne le sexe. Rome prône l’abstinence, même dans le mariage, comme le seul moyen d’empêcher la transmission du virus. Le pape se réfère-t-il à la promiscuité en disant que le préservatif ne fait qu’aggraver le problème? ” se demande l’éditorialiste.
De son côté, le journaliste José Ferreira Fernandes, du Diario de Noticias de Lisbonne ironise dimanche sur les déclarations du pape en faisant remarquer que, à en croire ses arguments, en Afrique “le sida cesserait d’avoir un sexe seulement dans le mariage” Néanmoins, “il y a des relations sexuelles et beaucoup en dehors du mariage, ce qui revient à dire que le préservatif diminue la contamination, mais sans être la solution, en devenant le problème. Dans la lutte contre le sida, c’est justement ce qu’est le pape, le problème”, conclut le journaliste.


Traduit de l’espagnol par Annette Pagnoulle et révisé par Sophie de Salée pour Investig’Action.


Source: IPS


Photo: Matteo Bertelli