Cuba aux Cubains!

Qu’arrivera-t-il si Fidel meurt ? Cela fait des années que Cuba se prépare au transfert du pouvoir. Le peuple cubain, l’Etat et ses institutions doivent pouvoir déterminer ce qui se passera. Mais la question est : quelle sera l’attitude de la communauté internationale ?

11 août 2006.

Depuis l’annonce d’un transfert provisoire du pouvoir de Fidel Castro à son frère, les médias focalisent leur attention sur Cuba. La plupart des commentateurs mettent en lumière la volonté affichée des Etats-Unis et de l’Union européenne de mettre fin à la “dictature communiste”. Les préjugés et le “wishful thinking” prennent souvent la place d’analyses sérieuses, et beaucoup oublient de donner la parole au premier intéressé : le peuple cubain.

Une inacceptable réussite ?

Oxfam-Solidarité est présente à Cuba depuis 1984 et y collabore avec de nombreux partenaires. Depuis plus de 20 ans, la coopération avec l’île s’est révélée d’une efficacité rarement rencontrée ailleurs dans le monde. L’un des éléments que cette longue et fructueuse relation avec la population cubaine nous apprend, c’est que le peuple est prêt à défendre ses acquis. L’économie cubaine se porte bien mieux qu’il y a dix ans. Ces 18 derniers mois, la croissance économique avoisine les 8%, et l’industrie du tourisme assure des revenus conséquents au pays. La fourniture de pétrole est garantie par des contrats conclus avec le Venezuela, et des biens de consommation sont disponibles, principalement en provenance de Chine. Un pays qui finance d’ailleurs les forages pétroliers prometteurs entre la Floride et le nord de Cuba. L’exportation de sucre et de nickel bénéficient de prix élevés sur le marché international. La légitimité populaire du parti communiste cubain est bien plus importante que celle en vigueur dans l’ancien bloc de l’Est, et Cuba n’a donc ni besoin des Etats-Unis, ni de l’Union européenne pour assurer son développement.

Les Objectifs du Millénaire pour le Développement, qui doivent constituer le fil rouge de la politique étrangère européenne (commerce, politique, coopération), ont été adoptés en 2000 aux Nations Unies et doivent être atteints d’ici 2015. Il se fait que, contrairement à la plupart des autres pays du Sud, plusieurs de ces objectifs sont déjà atteints à Cuba. Et d’autres sont en passe de l’être, quasiment 10 ans avant la fin du terme prévu. Cela a-t-il un rapport avec le fait que Cuba est un Etat fort, prenant ses responsabilités et répondant aux aspirations de sa population en matière d’enseignement, de soins de santé, d’alimentation, de logement, d’emploi, de sécurité, ou d’égalités des chances entre hommes et femmes ?

Le problème majeur, qui ne ressort quasiment jamais des analyses actuelles, est donc ailleurs : pour les Etats-Unis et l’UE, le modèle cubain constitue un élément perturbateur dans l’économie de marché, et doit donc disparaître. La volonté de Washington – et de ce fait de la plupart des membres de l’UE – de faire de Cuba le paria de la communauté internationale n’est ni motivée par la question de la violation des droits humains, ni par un « déficit » démocratique. Ce que les diplomates européens reconnaissent d’ailleurs, mais en privé seulement. Mais pour ne pas endommager ses relations transatlantiques avec les Etats-Unis, l’Europe ménage ces derniers et relaie l’analyse faite à Washington. A ce niveau, il est bon de rappeler que les 322 dissidents répertoriés à Cuba ne jouissent que d’une très faible popularité parmi la population, leur message politique étant principalement inspiré par les intérêts états-uniens.

Stratégie post-Castro

L’UE prépare depuis quelques semaines une stratégie “post-Castro”. Aux Etats-Unis, un “plan de transition pour un Cuba démocratique” est déjà sur la table. Seul problème, l’UE se laisse inspirer par le “grand nombre de dissidents cubains” et “le demi-million de Cubains vivant aux Etats-Unis”. Raison invoquée par l’UE : “les difficultés rencontrées à Cuba pour nouer contact avec les Cubains”. Le manque de connaissance et d’analyse du dossier au sein des institutions européennes est d’une telle ampleur que l’on peut raisonnablement douter des compétences des responsables européens à ce niveau.

Cuba n’a pas attendu que Fidel Castro tombe malade pour sécuriser les acquis de la révolution. Au plus, l’incident médical aura accéléré les choses et porté la question de façon pressante au niveau international. Les institutions cubaines se préparent depuis des années au transfert du pouvoir. C’est au peuple cubain, à l’Etat et à ses institutions de déterminer souverainement l’avenir du pays. Mais que fera la communauté internationale ? Washington semblent déjà avoir fait son choix : selon le porte parole du Département d’Etat, Sean McCormick, les Etats-Unis sont prêts à intervenir “si le peuple cubain le demande”. Le président Bush a aussi évoqué cette possibilité afin de réaliser la “transition démocratique”. Depuis Miami, des appels sont lancés aux militaires cubains afin de lancer un coup d’Etat.

L’Europe divisée

L’Union européenne, quant à elle, est désespérément divisée sur le dossier cubain. L’Espagne, qui souhaite améliorer ses relations avec l’île, se fait taper sur les doigts par Washington pour son exportation d’armes vers le Venezuela et n’ose plus prendre trop d’initiatives. La République tchèque et la Pologne suivent aveuglément la politique états-unienne. Le nouveau gouvernement allemand, pour sa part, ne va pas risquer de mettre à mal ses nouvelles relations amicales avec le président Bush pour Cuba. Bref, une vision claire et cohérente de l’Europe n’apparaîtra probablement pas.

La Belgique est le seul pays qui, depuis 10 ans, mène une politique cohérente et respectueuse vis-à-vis de La Havane. Notre pays doit donc user de sa position de trait d’union entre l’UE et Cuba et faire entendre son point de vue au niveau européen. Les circonstances actuelles lui offrent cette opportunité. Nous devons agir au nom des règles de droit acceptées au niveau international – l’interdiction d’intervenir dans les affaires intérieures d’un autre pays et les résolutions de l’Assemblée Générale des Nations Unies concernant Cuba – mais aussi au nom de l’avenir des relations internationales de l’UE. Depuis longtemps, les peuples et les mouvements sociaux latino américains n’arrivent plus à distinguer l’approche états-unienne de l’approche européenne. La dynamique de changement actuelle en Amérique latine offre une possibilité à l’Europe de se distinguer de Washington et de définir des approches plus positives. Qu’elle la saisisse.

Cuba : un signal d’alarme

La seule attitude correcte que l’UE peut adopter est celle qui permette au peuple cubain de déterminer son propre avenir, sans intervention étrangère. Officiellement, l’UE affirme que Cuba doit démarrer une transition vers le libre marché, ce qui signifie en grande partie la loi du plus fort. Que le peuple cubain puisse y perdre ses acquis en matière de droits sociaux, culturels et économiques ne semble constituer qu’un point de détail. C’est précisément à ce niveau que Cuba joue un rôle de signal d’alarme. La question se pose : admettons-nous qu’un pays puisse expérimenter une autre forme de démocratie, avec une autre forme d’organisation économique ? Et si ce pays connaît un succès dans ses objectifs de développement, l’asphyxierons-nous sous prétexte qu’il inspire d’autres pays ?

Xavier Declercq, Directeur Mobilisation, Oxfam-Solidarité.

Marc Ingelbrecht, Représentant d’Oxfam-Solidarité à La Havane

Pour découvrir les activités menées à Cuba par Oxfam-Solidarité :

www.oxfamsol.be

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