Crise des médias et réponses populaires

Le mois dernier, le Seattle Post Intelligencer est devenu le dernier grand journal en date à cesser de paraître. Alors que les médias traditionnels se restructurent, les alternatifs peuvent-ils survivre ?

Le paysage médiatique aux Etats-Unis évolue rapidement. Toutes les formes de journalisme doivent faire face à des licenciements massifs. Les analystes craignent que soit mis en péril le rôle de contre-pouvoir du journalisme vis à vis des puissants. Pour les progressistes et les radicaux qui travaillent dans les médias, il est temps de savoir non seulement sous quelle forme se présenteront les informations mais aussi comment faire leur travail pour qu’il reste à la fois responsable et viable.
Tandis que les entreprises font preuve d’un désintérêt croissant pour le financement du journalisme d’investigation, les médias indépendants sont en train de se transformer. Une part de cette évolution consiste à relever le défi des moyens de distribution dépassés tels les coûts croissants de l’impression et des tarifs postaux pour les publications imprimées. Mais la plus profonde mutation a été celle des moyens vers lesquels se tourne le public pour recueillir les informations.

Au cours du siècle passé, un monde enthousiaste de journalisme de gauche a été le moteur essentiel de l’évolution vers le changement. Des centaines de magazines, radios et journaux radicaux ont assumé le lourd travail de couverture que les journaux traditionnels ne voulaient pas prendre en charge. Mais, au cours de ces dernières années, ce travail de journalisme a été progressivement abandonné aux médias commerciaux, tandis que les progressistes et les radicaux – particulièrement par le biais des sites web et des blogs – ont plutôt eu tendance à commenter les évènements rapportés par d’autres. Ce travail critique des médias est essentiel. Néanmoins, maintenant que les entreprises commerciales de l’information ont de plus en plus tendance à considérer que le journalisme ne serait plus ni rentable ni nécessaire, le besoin d’une alternative crédible voit le jour. L’an dernier, lors de la Allied Media Conference – une rencontre annuelle de la base des producteurs de médias radicaux – les organisateurs ont posé la question : « Quel est notre projet, au delà de notre survie?  »

La situation des médias commerciaux

L’armée des Etats-Unis ne s’est pas encore retirée d’Iraq que les médias américains l’ont déjà fait. Le New York Times signalait en décembre que « Les trois grandes chaînes de diffusion américaines ont cessé d’envoyer des correspondants à temps plein en Iraq. » L’article se poursuivait pour dire : « les nouvelles du soir diffusées par les chaînes consacraient 423 minutes à l’Iraq en 2008 …comparées aux 1888 minutes en 2007. » La couverture décroissante de l’Iraq est le reflet de décisions politiques et aussi d’une baisse des taux d’audience mais il traduit également le fait qu’une bonne part de la baisse de financement se fait au détriment du journalisme le plus sérieux et cela dans tous ses modes d’expression.
Tous les types de médias sont touchés. NPR qui, jusqu’il y a peu, avait connu une extension de son staff et de sa programmation, a annulé News and Notes, leur seul programme d’information qui se consacrait aux problèmes des noirs. Cela au moment même où il réduisait de 10 % son équipe à l’échelle nationale.
La très débattue disparition de la presse écrite devrait engendrer les plus importantes modifications, particulièrement pour la couverture de l’information à l’échelle locale. Au moins 525 titres ont disparu en 2008 selon mediafinder.com, et sans doute plus encore en 2007. Le Los Angeles Times a réduit presque de moitié son staff au cours des huit dernières années tandis que le Tribune Company annonçait qu’il réduirait de 500 pages le volume des nouvelles chaque semaine pour les douze journaux de sa chaîne. Le Miami Herald a supprimé 370 emplois l’an dernier, près d’un tiers de sa force de travail et il annonce d’autres réductions pour le courant de cette année. Les éditeurs – d’entreprises et indépendants – ont aussi annoncé des licenciements et des faillites. Beaucoup de ces restrictions sont survenues avant l’actuelle vertigineuse chute libre économique et tout laisse  croire que des prédictions plus désastreuses encore se réaliseront dans un proche avenir.

Lorsque le Christian Science Monitor mit récemment fin, après plus d’un siècle, à son édition hebdomadaire, le New York Times attribua à son éditeur les propos suivants : « nous avons le privilège – la possibilité – de faire un saut que la plupart des journaux devront faire au cours de cinq prochaines années. » Le mois dernier, le Seattle Post Intelligencer est devenu le plus grand journal US à opter pour la parution exclusivement en ligne, licenciant du même coup l’essentiel de son équipe dans l’aventure.

Journalisme et argent

La réalité cachée derrière les statistiques est la suivante : la consommation de médias n’a pas diminué, elle a même certainement augmenté. Mais comme de plus en plus de personnes se sont habituées à l’information en ligne et gratuite, qui va financer le journalisme ?
Les entreprises continueront à faire de l’argent avec les médias. Et elles continueront certainement à en financer une partie. Mais pour les professionnels indépendants des médias, cette activité restera-t-elle financièrement supportable ? Et d’autres modes de financement se mettront-ils en place pour les soutenir ?

Le progrès des technologies a facilité toutes les formes de créations médiatiques et le nombre de personnes capables de faire ce travail a augmenté. Lors de l’Allied Media Conference qui se tient chaque année à Detroit, il est apparu que l’avenir des médias s’annonçait prometteur. Des artistes branchés aux activistes de la radio et aux vidéo journalistes en passant par les éducateurs radicaux et un réseau de femmes de couleur bloggeuses, les centaines de participants du rassemblement de l’année dernière étaient plus jeunes que lors des autres conférences, avec beaucoup d’étudiants du secondaire déjà sérieusement impliqués dans ce travail prometteur ;  l’assemblée tenait bien plus d’un concentré d’énergies originales que la plupart des congrès du monde des médias. La conférence regroupait aussi une majorité de personnes de couleur dont beaucoup s’investissaient dans des mouvements sociaux et des organisations.
Bien que la presse écrite ait été sous-représentée à la conférence ( qui de façon ironique était à ses origines une réunion de producteurs de magazines ), le dialogue qui s’est instauré entre les participants des différents médias a été inspiré. Face à de tels rassemblements, je crois à l’émergence d’une nouvelle génération qui continuera à utiliser ces outils pour contrôler les responsabilités des puissants.

Mais, même en enlevant les barrières technologiques, il y a toujours besoin d’argent. Chaque source potentielle de financement suscite des problèmes. La publicité finance certains des nouveaux sites, mais ce n’est pas un choix acceptable pour les producteurs anti-corporate. Des fondations se sont proposées pour financer le journalisme d’investigation et d’autres projets mais ces apports ne rencontrent pas tous les besoins et – en ces temps de crise économique – ces formes d’aide diminuent. En outre, certains critiques épinglent le fait que se financer via des fondations n’est guère différent de recevoir de l’argent des grandes entreprises. Par le financement on se rend redevable au monde des riches qui vous paient plutôt qu’aux besoins de sa propre communauté.

Support de la communauté

Sans source de financement alternatif, publier par voie de presse peut être extrêmement difficile. Bitch Magazine est une des plus grandes revues indépendantes dont chaque numéro se vend à des dizaines de milliers d’exemplaires. Le magazine a un très petit staff, une niche bien particulière qu’il est le seul à occuper et compte sur un lectorat loyal. En dépit de ces atouts, ils ont été récemment confrontés à de sérieuses difficultés financières.
En septembre dernier, l’éditeur et l’imprimeur de Bitch ont annoncé sur leur site et par une vidéo youtube qu’ils devraient disposer de 40.000 $ pour le 15 octobre ou qu’ils cesseraient de paraître. Ils ont recueilli 46.000 $ en trois jours et quelques dizaines de milliers de dollars en plus dans le courant des semaines suivantes. Ils ont maintenant plus de 500 soutiens qui se sont engagés à donner de 5 à 100 $ ou plus chaque mois. La crise qu’ils ont affrontée démontre la fragilité de tous les magazines indépendants mais l’afflux rapide et massif de soutiens prouve qu’un support financier est possible de la part de nos communautés.
Alors que les producteurs de médias ont régulièrement échoué dans leurs tentatives de fidéliser un lectorat payant, des exemples comme celui de Bitch montrent que les communautés sont prêtes à payer pour maintenir en vie des ressources de qualité.

Nouvelles techniques de distribution

Des organisateurs et activistes de base ont fondé Left Turn Magazine – la revue à laquelle je collabore – comme projet politique. Le magazine publie principalement des articles de personnes directement impliquées dans les associations plutôt que ceux de journalistes ou de personnalités du monde académique. Nous sommes un collectif de volontaires avec des membres dans de nombreuses villes dispersées à travers les Etats-Unis, comme Chicago, Durham, Washington DC, New York City, Oakland et New Orleans.
En 2004, le magazine a été transmis à un collectif éditorial constitué essentiellement d’organisateurs et d’activistes. Plutôt qu’un groupe de professionnels des médias qui créent un magazine, nous étions des organisateurs qui s’en voyaient tout à coup mettre un à leur disposition. A cause de cela, nous avons toujours considéré le magazine comme un outil ou une ressource pour les mouvements sociaux et nous avons cherché des alternatives aux moyens habituels de diffusion afin de ne pas dépendre d’agences de presse et de librairie ou d’entreprises postales de masse et anonymes.
L’essentiel de notre diffusion s’effectue par le biais de réseaux de distribution militants – organisations de base, activistes, infoshops, et autres collectifs qui paient ce qu’ils peuvent et distribuent le magazine à leur communauté. Beaucoup de ces distributeurs nous suggèrent le contenu des articles et en rédigent à propos des événements qu’ils organisent.

Ce modèle n’est pas nécessairement applicable pour un projet de plus grande envergure et il présente certains inconvénients. Mais nous n’avons cessé de grandir alors que beaucoup de magazines autour de nous ont cessé de disparaître au cours des dernières années. Plus important encore, nous croyons que notre modèle – qui implique un contact beaucoup plus direct avec le lecteur – crée une sorte de journalisme plus responsable à l’égard des communautés qu’il a l’ambition de servir.

Grassroots Media Tour

Récemment, Left Turn a rejoint une coalition de projets activistes qui a lancé Grassroots Média Tour. Parmi les sponsors, on relevait certaines publications de presse telles que Bitch Magazine, ColorLikes Magazine, $pread Magazine et Make/Shift Magazine, aussi bien que Free Speech Radio News. La tournée présentait des spectacles, des projections cinématographiques, de la poésie, des ateliers et des débats à l’intention des communautés dans le Sud – de Greensboro, Caroline du Nord à Miami, Floride et Denton, Texas. Près d’un millier de personnes ont assisté à la tournée avec tant de spectateurs qu’ils devaient rester debout dans plusieurs villes.
En tant que participant à la tournée, l’aspect le plus excitant était cette occasion d’entrer en contact avec les personnes du Sud qui s’investissent dans cette tâche essentielle qui est celle d’impliquer les médias dans la justice sociale. Nous avons rencontré des organisations telles que Hive à Greensboro, Project South à Atlanta, Take Back the Land à Miami, Esperanza Peace et Justice Center à San Antonio et beaucoup d’autres. Nous avons découvert des organisations inspirées et passionnantes qui se battent de manière innovante pour la justice et la libération.

La mobilisation de masse en faveur des Jena Six en 2007 est en partie à la base de l’initiative de cette tournée. Près de 50.000 personnes venues de partout aux Etats-Unis s’étaient mobilisées en faveur d’étudiants du secondaire d’une petite ville du nord de la Louisiane qui risquaient la prison à vie pour une bataille à l’école. A l’origine de l’organisation et de la publicité du cas Jena se trouvaient les familles des intéressés. Left Turn a été le premier journal national à répercuter et couvrir l’affaire et l’histoire s’est ensuite répandue par emails, blogs, réseaux sociaux, Black radio et autres moyens d’information non commerciaux tels Democracy Now et The Final Call Newspaper. Bien que CNN et les autres majors de l’information finirent aussi par couvrir l’événement, il ne fait aucun doute que ce sont les activistes qui firent en sorte que l’affaire ne put passer inaperçue.
Cette vague d’intérêt a incontestablement aidé les étudiants – qui sont aujourd’hui tous à l’école au lieu d’être en prison – . Tandis que cinq des six d’entre eux font encore l’objet de poursuites, ils sont en bien meilleure position et avec une meilleure défense en justice que la plupart des jeunes pris dans les mailles du Complexe Industriel des Prisons. Néanmoins, cette exposition au regard critique du public a été dure à supporter pour les jeunes étudiants au centre du dossier. Mychal Bell, le seul membre des Jena Six à avoir été inculpé, a récemment commis une tentative de suicide en se tirant une balle dans la poitrine.
Le cas des Jena Six illustre deux points importants. Le premier est celui du pouvoir des médias indépendants qui a contribué a donner à cette histoire une ampleur telle que les grands de l’information n’ont pu continuer à l’ignorer. Le second est celui de la crédibilité de notre mouvement. Il ne suffit pas de se concentrer sur des combats de base, il faut aussi avoir le sens de la communication, obtenir des collaborations et bénéficier de l’empathie des personnes concernées. Comme l’a montré Mychal Bell, des vies sont en jeu.

L’évolution technologique continuera à faire évoluer la manière dont nous accédons à l’information. Mais la nécessité de démasquer les malversations des puissants demeurera inchangée. Il nous appartient, en tant que mouvement, de découvrir des moyens que nous puissions défendre et soutenir et qui soient crédibles – des médias issus de la base et orientés vers la communauté, qui enquêtent autant qu’ils commentent – . Il est clair que ce ne sont pas les médias commerciaux qui le feront pour nous.

 

 

Jordan Flaherty est journaliste à New Orleans et éditeur de Left Turn magazine. Il a été le premier à donner une audience nationale à l’affaire des Jena Six et ses reportages sur post-Katrina New Orleans ont été repris et diffusés par des agence d’information telles que Die Zeit ( Allemagne ), Clarin ( Argentine ), Al-Jazeera, TeleSur et Democracy Now. Il est aussi directeur de PATOIS : le festival international du film sur les droits de l’homme à New-Orleans.

Source: Left Turn

Traduit de l’anglais par Oscar Grosjean pour Investig’Action