Crise: Le système « un pour tous, tous pour moi » va vers la faillite

Peut-on corriger les excès actuels à l’origine de la crise financière ? Le mal ne serait-il pas plus profond ? Tentatives de réponse avec Henri Houben, économiste au service d’étude du Parti du Travail de Belgique.

INTERVIEW / Alice Bernard

Le yoyo boursier actuel est-il lié à un phénomène particulier dans le système ?

Henri Houben. La crise financière actuelle n’est pas tombée du ciel. Dans les années 90, on a poussé à la consommation et donc à l’endettement des ménages pour faire face à la crise de l’époque. Tout le système aux USA est fondé sur la consommation des ménages privés, qui représente environ 10 000 milliards de dollars. Ces ménages sont endettés et vivent au-dessus de leurs moyens. L’endettement a été utilisé par la spéculation qui alimente les marchés financiers. Aujourd’hui, ce système est complètement bloqué, il ne sait plus avancer.

Et cela a un effet boomerang dans le monde. Car l’Union européenne, le Japon mais aussi les pays émergents (Brésil, Inde, Chine,…) vivent en partie des exportations qu’ils font vers les Etats-Unis.

L’Etat américain a décidé d’intervenir vendredi dernier en annonçant un plan de 700 milliards de dollars pour sauver le système financier. Du coup certains ont regagné en une séance boursière tout ce qui a été perdu en une semaine. Une emplâtre sur une jambe de bois ?

Henri Houben. C’est plutôt la situation du coyote qui poursuit le bip-bip dans le dessin animé. Le bip-bip court tellement vite que, lorsque la falaise approche, il s'arrête juste au bord et bifurque. Mais le coyote, lui, continue tout droit. Il est alors dans le vide et, pendant quelques secondes, il pédale comme si de rien n'était. Mais, comme il n'avance plus, il se rend compte que quelque chose cloche. Il regarde sous lui, voit le vide et chute lourdement. Les marchés financiers fonctionnent comme le coyote. Mais tant que le coyote pédale dans le vide, rien ne se passe. Le but des autorités américaines est de faire croire au coyote qu'il est toujours sur la terre ferme. Car, sinon, c'est la chute. Cette solution n’est que provisoire et se fera sur le dos des travailleurs.

Assiste-t-on dès lors à la faillite du libéralisme sauvage ?

Henri Houben. Oui, c'est pour cela que la majorité des experts et responsables prônent un contrôle des marchés, une nouvelle régulation, mais sur des domaines limités, tous liés à la finance. Par exemple, renforcer les organes de surveillance. Une grosse minorité, surtout du côté social-démocrate, veut aller vers une réforme plus radicale, en interdisant surtout un certain nombre d'opérations financières. Par exemple, limiter les hedge funds (fonds ultra spéculatifs), voire les interdire. Et puis, il y a ceux qui défendent que ce n'est pas que le capitalisme sauvage qui est en faillite, c’est le système en lui-même qui est en cause.

Mais ne peut-on pas réformer le système financier ?

Henri Houben. À Davos, au Forum économique mondial de janvier, les organisateurs ont fait un vote parmi l'assistance – donc les 2 000 personnes les plus influentes du monde – à propos des réformes à mener. Le magnat financier Soros défendait des réformes radicales et profondes pour empêcher la finance de grever le reste de l'économie. Mais seulement 20 à 25 % l’ont soutenu. Plus des trois quarts étaient partisans de réformes homéopathiques.

Les « réformateurs homéopathiques » défendent que les marchés financiers ont permis l'essor économique des quinze dernières années. Cela a permis aussi de répartir les risques sur un certain nombre d'investissements ou de crédits de façon plus large et plus équilibrée. Il y a eu des excès et il faut s'attaquer uniquement à ceux-ci. Notre ministre Reynders défend par exemple que le véritable intérêt de la population c'est le bon fonctionnement des marchés financiers, que c'est cela qui crée la croissance et les emplois (ce qui, je le rappelle, est la position officielle des instances européennes).

Pour les réformateurs plus radicaux, soit le marché financier a un côté pervers de par sa nature, soit il a des bons côtés, mais il y a aussi des effets fortement négatifs qu'il faut absolument réguler. Ils veulent un capitalisme acceptable, moins sauvage.

Est-ce possible ? Di Rupo, le président du PS, s'est prononcé « contre le capitalisme débridé qui met en péril certains aspects de l'économie de marché ». L'économie de marché a-t-elle donc encore du bon ?

Henri Houben. Di Rupo veut dire par capitalisme débridé la finance spéculative et par économie de marché le reste de l'économie. C'est tout sauf très scientifique ou très sérieux. Car le reste de l'économie est tout aussi capitaliste que la finance débridée. Et c'est l'ensemble de ce capitalisme qui pèse sur l'économie et la société, aussi bien les fonds spéculatifs que la famille Porsche qui essaie de prendre le contrôle de VW pour devenir le numéro 1 du secteur et battre Toyota. On restructure et licencie autant parce que des fonds financiers (genre hedge funds) spéculent sur les monnaies que parce que d’autres fonds spéculatifs (comme les private equity funds) reprennent des firmes pour les démembrer ou qu'une grande famille riche reprend les rênes d'une firme pour en faire le numéro 1 du secteur.

La forme actuelle d'économie de marché est dominée par les multinationales et par leurs pendants au niveau financier. Ce n'est pas un capitalisme débridé, c'est la forme de capitalisme actuelle qui, d'une certaine façon, ne pouvait se développer que comme ça.

N’est-ce pas un paradoxe de voir que les chantres américains du libéralisme soient maintenant obligés de nationaliser en quelque sorte des institutions financières. Etes-vous aussi pour des nationalisations? Le « chacun pour soi » a-t-il vécu ?

Henri Houben. Les chantres du libéralisme américain sont aussi des pragmatiques. Pour éviter une catastrophe plus grande, l'Etat américain est obligé de reprendre les crédits pourris des sociétés financières au bord de la faillite. Paulson, l'actuel secrétaire au Trésor – équivalent du ministre des Finances -, a essayé de ne pas intervenir et de lâcher Lehman Brothers. Il a voulu laisser les banques se débrouiller. Après la quasi-faillite d'AIG, la première compagnie d'assurances américaine, il a changé son fusil d'épaule. Cette nationalisation est une nationalisation pour les riches. C'est pour éviter que les riches ne perdent encore davantage d'argent que l'Etat reprend les affaires.

On peut défendre au contraire une nationalisation pour les pauvres. Cela veut dire reprendre non seulement les affaires qui vont mal, mais aussi celles qui vont bien. A ce moment, on peut faire tourner l'économie avec d'autres buts que le profit, la compétitivité et la spéculation. Certes, en reprenant l'ensemble du secteur financier, on n'a pas encore changé de système. Mais on peut garantir que l'argent de la population n'aura pas été joué au casino par quelques fous en mal d'enrichissement absolu. Et on peut créer des mécanismes d'intervention et de surveillance populaire pour empêcher ce genre de comportement, si jamais les pouvoirs publics, toujours capitalistes, en avaient l'envie : un contrôle par les syndicats et par des mouvements citoyens.

Le principe du capitalisme n'est pas « chacun pour soi » mais « un pour tous et tous pour moi ». Ce qui s'applique parfaitement dans la crise financière actuelle : quand cela va bien, les riches accumulent pour eux les bénéfices, revenus et patrimoines; mais quand cela va mal, ils veulent que ce soit la collectivité qui se charge des problèmes.

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