Contestations sur "l'esclavage des enfants" en Côte d'Ivoire

Plusieurs correspondants contestent l'article que nous avons publié il y a quelques jours: "La sale odeur du chocolat" d'Olivier Bonnet et particulièrement sur l'existence de quinze mille enfants esclaves dans ce secteur en Côte d'Ivoire.

http://www.investigaction.net/articles.php?dateaccess=2007-02-13%2003:35:06&log=invites

Voici ces trois interventions afin de permettre à nos lecteurs de se faire une opinion contradictoire. (MC)

Cher Monsieur,

Je suis inscrit sur votre liste de diffusion, et consulte régulièrement les articles de votre site, que j'apprécie généralement. Connaissant assez bien la Côte d'Ivoire, puisque j'y ai vécu de 1997 à 2002, je crois cependant devoir vous avertir que l'article d'Olivier Bonnet, "La sale odeur du chocolat", donne une vision assez éloignée de la réalité, en laissant entendre que des dizaines de milliers d'enfants travailleraient comme esclaves dans les plantations de cacao ivoiriennes. Mon père, qui est ingénieur agronome, a visité des centaines de plantations sans en voir un seul. Un de ses collègues dit qu'il a vu quelques cas, mais que le phénomène est exceptionnel. Il arrive que les enfants aident leurs parents au moment de la récolte, mais on ne peut, me semble-t-il, qualifier cela d'esclavage. Le trafic d'enfants, effectivement connu pour être important, qui sévit en Afrique de l'Ouest, est plutôt destiné à d'autres filières (on parle notamment des plantations de coton, je suis trop mal informé pour le confirmer).

Puisque d'autre part, vous dénoncez les mensonges médiatiques, il me semble utile de vous informer que cette affaire trouve précisément son origine dans un mensonge médiatique. En novembre 2001, Michael Finkel, journaliste au New York Times, publia un article intitulé "Is Youssouf Male a slave?" qui eut un retentissement considérable et porta le problème sur la scène internationale. Cependant, le garçon dont il avait affiché la photo ayant été retrouvé par une ONG, il s'avéra que Finkel avait menti. Le New York Times dut se passer de ses services. Vous pouvez en apprendre plus sur l'affaire en consultant les pages suivantes :

http://www.cjr.org/issues/2005/3/sunenblick.asp

http://www.washingtonpost.com/ac2/wp-dyn?pagename=article==A49496-2002Feb21=true

Le gouvernement ivoirien, qui aurait pu se défendre, a préféré utiliser l'affaire dans un but de propagande contre les immigrés (essentiellement les Maliens et les Burkinabés, qui détiennent la plupart des plantations) en prétendant que l'esclavage était le fait d'eux seuls. Ce n'est qu'une preuve parmi d'autres du génie de Laurent Gbagbo, que quelques imbéciles voudraient prendre pour le grand libérateur de l'Afrique (et qui dépense effectivement pas mal d'argent en communication dans ce but). Tout cela n'enlève évidemment rien au fait que le marché ivoirien du cacao n'est guère propre, et que le prix payé aux producteurs est scandaleusement bas.

En ce qui concerne la filière cacao en

général, il faut savoir qu'en Côte d'Ivoire, cette culture

concerne essentiellement de petites exploitations familiales

(les burkinabés et les maliens, comme je vous l'ai dit, y sont

majoritaires) contrairement à d'autres cultures d'exportation

comme l'hévéa, dans lesquelles on trouve un petit nombre de

très gros planteurs.

Sous Houphouët, la filière était placée

sous le contrôle de la Caisse de stabilisation (Caistab)

censée garantir un prix minimum d'achat aux producteurs, qui

servait en fait de pompe à fric pour le PDCI (parti unique à

l'époque) mais qui laissait tout de même des miettes aux

planteurs.

La libéralisation de la filière, exigée par les

institutions internationales, commencée sous Bédié en 1999

avec la dissolution de la Caistab, et poursuivie sous Gbagbo

avec la création d'une série de machins (BCC = Bourse du Café

et du Cacao, FIPCC = fonds d'investissement pour le café et le

cacao, FDPCC = fonds de développement pour le café et le

cacao, etc…) fut une véritable catastrophe. Ces organismes

se marchent sur les pieds et fonctionnent dans une opacité

quasi totale qui facilite les détournements de fonds.

Fin 2005, un rapport commandé par la Commission européenne avait

rendu un jugement très sévère sur la libéralisation. Lorsque

des extraits en furent communiqués à la presse (j'avais

conservé les articles mais n'arrive plus à remettre la main

dessus), la Commission européenne s'empressa de dire pis que

pendre des experts qu'elle avait elle-même désignés, parce que

les conclusions du rapport ne cadraient pas avec sa politique

économique. Outre Guy-André Kieffer, porté disparu depuis

début 2004 et que le gouvernement français ne semble pas

pressé de retrouver, plusieurs personnes ayant enquêté sur la

filière ont été victimes de tentatives d'assassinat (en

particulier un inspecteur des impôts, François Kouadio, qui

avait découvert des malversations).

Cordialement,

Olivier Lachenaud

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Permettez-moi de donner un autre son de cloche sur le soi-disant travail d'enfants dans les champs de cacao de Côte d'Ivoire et patati patata…

Quand j'étais enfant, dans mon pays en Côte d'Ivoire, j'allais au champs avec mes parents. Je travaillais, je les aidais et j'étais fier de le faire, à partir de 7 ans déjà…Nous imitons même les parents à avoir notre proche champ à côté des leurs. Nous étions félicités quand ce petit champ produisait. Nous ne nous sentions pas comme des escalves ou en train d'être exploités par je ne sais trop qui.

Mais l'Europe et d'une manière générale, les Occidentaux, sont venus avec leurs idées et de ce qu'ils savent sur le travail et sa retribution. Vous vous trompez lourdement sur la réalité africaine et singulièrement de la Côte d'Ivoire et de la notion du travail chez nous. Au moins, observez un minimum de bon sens avant de débiter vos accusations aussi insensées.

Quand dans une campagne où il n'y a pas de machine, qui voulez-vous qui puisse travailler? Les enfants font partie de la main d'oeuvre et il n'y a point de mal à cela. Chez nous, c'est normal qu'un enfant travaille. Il faut qu'il travaille pour justifier sa raison d'être. Il doit servir à quelque chose. Cela ne nous choque pas. C'est à ce niveau que naît le courage et l'apprentissage. Dans tous les cas, il n'est pas certain qu'il trouvera vos machines demain pour labourer son champ, alors il apprend à travailler, avec la force que Dieu lui a donnée…Vous faites une tempête dans un verre d'eau…Une fausse querelle à mon pays!!

Sachez aussi qu'on ne donne pas aux enfants de faire des travaux qui sont au dessus de leur force. C'est franchement abusif cette manière de voir les choses. Alors dites-moi quand un petit campagnard européen apprend à traire une vache, est-donc une forme d'exploitation de cet enfant ou de l'esclavage d'enfant?!! Arrêtez votre campagne contre la Côte d'Ivoire! Déjà que vos sociétés ne se gênent même pas de spéculer sur ces produits agricoles si durement obtenus, ne venez pas en rajouter avec vos niaiseries et autres études effectuées par je ne sais quelle officine? Quel crédit vous accorderez vous à ces études par rapport aux propos de quelqu'un qui est issu du terroire…

Je déplore la mort de Kieffer. Et je voudrais bien que les coupables soient arrêtés et punis. Mais de là à tenter de ternir l'image du pays sur la base de travail d'enfants, je ne vous laisserai pas faire. C'est pourquoi je vous ai écrit très rapidement ces quelques lignes…Car j'aurais pu faire quelque chose de plus long et de mieux élaboré. Mais contentez-vous de cette réaction impulsive de quelqu'un qui rejette vos accusations gratuites…

Allez faire un tour dans nos campagnes, les vraies et vous verrez que ces enfants que vous traitez d'esclaves sont pétris de savoirs (pas livresques comme chez vous…) et de connaissance sur cette nature et cette campagne dans lesquelles ils vivent…

Salut!!!

Pascal Konan, fonctionnaire

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Flash médias n° 564 – Enfants esclaves dans les plantations de cacao : François Ruf parle de "cas occasionnels" et dénonce "la dimension quasi hystérique" prise par le problème – 16 février 2007

L'essentiel : il y a quelques années, la Côte d'Ivoire a été montrée du doigt pour l'emploi "d'enfants esclaves" dans les plantations de cacao. Le quotidien économique La Tribune publie aujourd'hui une analyse signée François Ruf, "économiste au Cirad", dans laquelle on peut lire que "ceux qui connaissent les familles de planteurs en Côte d'Ivoire et au Ghana sont consternés par la dimension quasi hystérique prise par ce problème". Sans vouloir nier "des cas occasionnels d'emploi abusif de jeunes dans cette filière", François Ruf recommande de prendre "garde aux effets pervers d'initiatives telles qu'embargo ou boycott du cacao africain, qui pourraient se révéler contraires aux intérêts des planteurs et aussi des "enfants" ".

La source : texte du quotidien La Tribune (daté de ce vendredi 16 février 2007) intitulé "Le cacao africain emploie-t-il des enfants ?" [avec en sur-titre : "De la pauvreté à la fable médiatique et politique"], signé François Ruf, "économiste au Cirad, Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement", et publié sur 3 colonnes en haut de la page 25 (rubrique Marchés & Finance / Analyses).

Plus en détail : une campagne médiatique stigmatise le travail des enfants dans les plantations en Afrique avec, en bouc émissaire, les multinationales du chocolat. L'analyse que François Ruf signe dans La Tribune considère que les faits ne sont pas avérés, du moins très exagérés. Pour lui, "le cacao fait vivre des centaines de milliers de familles, certes pauvrement… mais moins pauvrement que dans les régions voisines privées de cette culture, faute de climat approprié".

Les "cas occasionnels d'emploi abusif" ne sont pas niés et il est vrai qu' "on note un certain "rajeunissement" de la main d'oeuvre depuis les années 90, avec des adolescents âgés de 15 à 18 ans, pour certaines raisons", écrit l'économiste. Et de détailler ces raisons :

– la première est "la forte dépréciation du prix du cacao à partir de 1989" qui a poussé les planteurs à "réduire le coût de leur main d'oeuvre, en employant des jeunes, peu expérimentés et plus malléables que des adultes" ;

– la seconde raison tient au "besoin de compenser le déclin des rendements des vieilles cacaoyères par un emploi nouveau ou accru de pesticides, voire d'engrais". Les budgets de main d'oeuvre en sont réduits d'autant, avec comme conséquence une augmentation des jeunes dans la population des travailleurs migrants. "Ces jeunes sont des adolescents, rarement des enfants de moins de 14 ans, lesquels seraient d'ailleurs peu efficaces dans la cacaoculture".

Constat de François Ruf : "Entre la perspective de survivre avec 20000 francs CFA par an dans le nord du Burkina et l'option de ramener 120000 francs CFA de Côte d'ivoire, un Burkinabé de 17 ans a vite choisi".

Au passage, l'économiste du CIRAD écrit que "les rares cas de travail d'enfants de moins de 15 ans sont surtout le fait d'activités non cacaoyères", telles que la garde des moutons, des tâches domestiques au service de la bourgeoise locale urbaine, voire des réseaux de sectes religieuses, sans oublier le fléau des enfants soldats.

Conclusion de François Ruf : "Plus qu'un "problème", la culture du cacao apparaît (…) en réalité comme une solution limitant les dégâts de la pauvreté (…). Les sociétés internationales chocolatières font figure dans cette affaire de bouc émissaire idéal. Elles représentent en effet une cible facile pour les groupes de pression occidentaux, d'autant que les opinions des pays consommateurs sont sensibles à l'exploitation des enfants (…). Prenons donc garde aux effets pervers d'initiatives telles qu'embargo ou boycott du cacao africain, qui pourraient se révéler contraires aux intérêts des planteurs et aussi des "enfants". Des centaines de milliers de familles pourraient alors sombrer à nouveau dans l'extrême pauvreté".

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Cet article a été inséré dans le Panorama médias n° 151 (pages 2-3) daté du 16 février 2007. Renseignements complémentaires auprès de l'Observatoire Sciences et Médias (Direction de l'innovation et de la communication) – [email protected]