Congo: l’ingérence de l’Occident est déplacée

En ce qui concerne les élections au Congo, beaucoup d’observateurs sont de l’avis qu’il a été question de fraude massive, que les élections sont illégitimes et que l’Occident devrait s’ingérer pour éviter le chaos et la guerre civile. Voici quelques remarques à ce propos.



Lors de cette campagne pour les législatives, 18.000 candidats se sont présentés devant les électeurs congolais. Sur la photo : Un candidat indépendant bat campagne dans un village au Kwilu.
 

Organiser des élections en République Démocratique du Congo est une énorme tâche. Dans un pays grand comme toute l'Europe de l'Ouest et sans infrastructures correctes, 18,9 millions d'électeurs ont pu voter dans 60.417 bureaux de vote. Rassembler, compter et vérifier tous ces votes est un énorme travail. Le président Kabila a lui-même avoué que dans une telle situation des erreurs se produisent vite. Or, le fait de parler de fraude massive, dénigre le travail et la prestation de milliers d'employés de la commission de vote CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante).


Quels sont les faits ? Les résultats de 3.448 bureaux de vote (au total il y en avaient 63.865) ne sont pas connus car ils ont dû fermer les bureaux suite à des violences le jour du vote ou n'ont pas été ouverts à cause de l'intimidation de collaborateurs du CENI. Le président du CENI, le pasteur Mulunda, avait prévenu que les bureaux de vote où il y aurait de la violence seraient fermés et que ces voix ne seraient donc pas comptées parmi les résultats. Dans quelques bureaux de vote, il y avait également un manque de matériel. Au total 5% des bureaux de vote ne pouvaient donc fonctionner correctement. Le nombre exact et leur emplacement peuvent être vérifiés sur le site officiel de la commission de vote (1).



Les accusations réfutées


Certaines missions d'observations de l'Occident en ont conclu que les procès-verbaux de ces bureaux de vote se seraient « perdus ». Certains, dans leur préoccupation paternaliste aveugle pour les Congolais, ont eu en plus une imagination débordante. Par exemple, lors du débat au Sénat le 15 décembre, Bert Anciaux du SP.a, a réussi à faire une extrapolation complètement fictive des observations du Carter Center en suggérant que « nous pouvons parler de 5,6 millions de votes perdus (2) ».  La réalité est que dans les 3.448 bureaux de vote qui n'ont pas été comptés, il y avait exactement 1.375.156 électeurs inscrits (3). Ce qui représente 4,29% du total des électeurs inscrits. 


Au Katanga, dans certains districts, il y aurait eu un pourcentage plus élevé d'électeurs qui se seraient présentés que dans d'autres régions. Dans la plupart de ces districts les électeurs auraient voté massivement – dans un cas même pour 100% – pour Kabila. Mais ces districts de votes en question sont le fief de Kabila et lors des élections en 2006, qui eux ont été reconnus par l’Occident comme légitimes, des résultats similaires ont été enregistrés dans ces districts.


Mathématiquement parlant, Kabila est sans aucun doute le gagnant des ces élections. Il a reçu trois millions de votes en plus que Tshisekedi. Ni les votes des 3.448 bureaux de votes qui étaient fermés, ni la vérification des résultats de vote que les observateurs suspectent d'être « anormalement en faveur de Kabila », pourraient combler cet écart entre Kabila et Tshisekedi.


Cependant, les doutes du Carter Center concernant la crédibilité de ces élections ont été « approfondis » par d’autres. Le cardinal Monsengwo a ainsi affirmé que le nombre de votes de Tshisekedi aurait diminué entre l'annonce des résultats provisoires le 6 décembre et des résultats définitifs le 9 décembre. Tout le monde peut constater sur le site de la MONUSCO que cela est de la fantaisie (cf. la note en dessous de cet article « le Cardinal – politicien »).


Hillary Clinton déplore que ces irrégularités n'aient pas été étudiées par la Cour de Justice congolaise. Cependant, cette Cour, comme toute autre Cour, ne pouvait que juger sur base de preuves déposées. L'opposition avait deux jours pour déposer plainte, mais Vital Kamerhe, un des candidats de l'opposition, avait déjà déclaré le 28 novembre qu'il avait assez de preuves de fraude. Il avait donc deux semaines complètes pour établir un dossier sur base des PV des milliers de témoins de son parti qui l'avaient reçu dans les bureaux de vote le 28 novembre. Or, il n’a déposé qu’une plainte superficielle et globale ne contenant aucune référence vers un PV d'un bureau de vote (4).


La commission de vote congolaise a répondu en détail à toutes les différentes plaintes et accusations des principales missions d'observations (5). Malgré cela, les autorités congolaises se voient accusées de non-respect des électeurs congolais.



L'agitation de Tshisekedi


Regardons les choses sous un autre angle. Pourquoi n'entendons-nous pas de critique de la part des observateurs occidentaux sur les nombreuses et évidentes tentatives de l'opposition de discréditer ces élections ? Une semaine avant les élections, la presse de l'opposition a lancé la rumeur que trois millions de bulletins de vote pré-remplis provenant d'Afrique du Sud étaient en route vers Kinshasa. N'était-il donc pas surprenant de voir des électeurs énervés s'attaquer à des camionnettes contenant des bulletins de votes vierges en étant convaincus qu'ils étaient déjà remplis ? Pourquoi ne mentionne-t-on pas que le site du CENI a été hacké pour diffuser des faux résultats ? Pourquoi les observateurs occidentaux se taisent à propos de la déclaration de Tshisekedi qui affirmait qu'il gagnerait les élections, et que la perte des élections ne pourrait qu'être due à une fraude ?


Le principe démocratique fondamental pour le Congo est apparemment « une population doit pouvoir rejeter ses dirigeants par les urnes ». Connaître l'idéologie et le programme politique de l'opposition ainsi que le débat politique pour que l’électeur puisse faire un choix conscient n'est même pas nécessaire. Lundi, Tshisekedi a déclaré devant les caméras « Quant au fauteurs en eaux troubles, à commencer par monsieur Kabila, je vous demande à vous tous de rechercher ce monsieur partout où il est sur le territoire national et de me l’amener ici vivant. Celui qui m’amènera Kabila ici ligoté, aura une récompense très important. » Pour celui qui connaît un peu l'histoire congolaise, cela ressemble à Lumumba qui a été trainé à un certain moment devant Mobutu…


Un langage si tyrannique et si haineux domine les discours de Tshisekedi déjà depuis le début de sa campagne électorale. Il semble que le poujadisme et l'antipolitique, contre lequel on se bat à juste titre en Europe, sont au Congo des principes démocratiques évidents.


Pour résoudre la crise politique ainsi créée, il n’existe, selon beaucoup d’avocats de l’interventionnisme occidental, qu’une seule bonne vieille recette, celle du « dialogue national », si possible avec l’intervention d’un « solide médiateur étranger », pour former « un gouvernement d’unité nationale ». Depuis quand le jeu démocratique oblige-t-il les vainqueurs et les perdants aux élections à former ensemble un gouvernement ? Est-ce ça respecter la volonté du peuple Congolais ?


Au Congo, cette formule a été appliquée à plusieurs reprises : en 1961, 1991, 1996, 1999, 2003 et 2006. Elle a été rejetée en 1996 et en 2006, mais toutes les autres fois les Congolais ont dû gober et le résultat de ces intrigues au sein de la classe politique congolaise sous la guidance des Occidentaux s’est toujours révélé catastrophique pour la population.



Paternalisme ou solidarité ?


Force est de constater que les gouvernements occidentaux ne se sont pas montrés très secourables lors de la préparation des élections congolaises. Où sont passés les 40% d’aide promis ? Au final, le Congo a dû assumer lui-même 95% du processus électoral. L’unique aide reçue est venue de ses alliés du Sud, à savoir l’Afrique du Sud, l’Angola, la Chine… Pour la première fois dans toute l’histoire du Congo, un gouvernement élu a pu mener son mandat jusqu’au bout et organiser des élections sans crise institutionnelle.


Remettre en question ces élections sur base d’exagérations et plaider pour l’ingérence de l’Occident est tout à fait déplacé. Après 75 ans de colonialisme, 36 ans de dictature néocoloniale et 5 ans de guerre d’agression, pendant laquelle l’Occident daignait réagir, le peuple congolais en a par-dessus la tête de la tutelle et de l’ingérence de l’Occident. Il faut résolument changer la mentalité ici en Europe et défendre des relations entre les pays européens et la RDC sur base d’égalité.

 



PS: Jeudi 22 décembre, la commission électorale congolaise a annoncé que le comptage des voix avait été suspendu. Des experts américains et britanniques se rendront avec la Monusco dans les bureaux de compilation en vue d’apporter une « aide technique » lors de la compilation des résultats des bureaux de votes pour le parlement. Ce travail est beaucoup plus complexe pour les législatives que pour les élections présidentielles. En effet, il y a 18.000 candidats pour 500 places, ça fait donc 36 candidats par siège. La pression sur les agents de la CENI dans les 169 centres de compilation est énorme, ici il y a beaucoup plus de matière de conflits que pour les résidentielles.


En plus, vu les critiques exagérées de certaines missions d’observation sur les élections présidentielles, le danger existe que tout le processus électoral soit mis en question aussi bien à l’étranger qu’au Congo même. Le chaos qui serait crée de cette façon pourrait rendre inévitable la « solution » qui consiste à organiser des négociations au sein de la classe politique sous la guidance de l’Occident. Cela voudrait dire que pour la énième fois la volonté du peuple Congolais serait niée et que des pions de l’Occident seraient encore une fois imposés au sein de l’appareil d’état congolais.


En faisant appel pour cette matière complexe à des experts occidentaux, le gouvernement congolais prouve que son but est vraiment d’organiser des élections démocratiques, paisibles et transparentes. Des élections qui réussissent à respecter le choix du peuple congolais.


La question est naturellement de savoir si ces experts envoyés par les gouvernements américain et britannique sauraient eux enclins à respecter la volonté des électeurs congolais. Le risque est grand qu’ils essaient d'intégrer dans le parlement et dans le gouvernement le plus de forces pro-Occidentales possible. Mais des tentatives éventuelles de manipulation par ces « experts » susciteront sans doute une résistance de la part du peuple congolais.


L’annonce des résultats électoraux est prévue mi-janvier. Attendons voir.






Note : le cardinal-politicien

 

Le cardinal Monsengwo prétend que le 9 décembre, Tshisekedi aurait perdu 64.000 voix par rapport à l’avant-dernier comptage partiel, dont les résultats avaient été publiés trois jours auparavant. Le cardinal Monsengwo a également ajouté qu’entre le 6 et le 9 décembre, les résultats supplémentaires de 34.000 bureaux de vote étaient arrivés et sur base de ces chiffres, il estime que les résultats annoncés par le CENI « ne sont pas conformes à la vérité ni à la justice ». Une déclaration qui a même été relayée au Vatican (6).


Or, les chiffres qui sont publiés sur le site de la Monusco montrent que le 9 décembre, Tshisekedi obtient 170.217 voix de plus par rapport au 6 décembre et non 64.000 voix de moins. De plus, il est question de 3.397 bureaux de vote supplémentaires et non 34.000 (7).


A ce stade, il serait peut-être utile de rappeler qui est réellement le cardinal Monsengwo. Cela fait à présent deux décennies que Monsengwo profite de son statut de dirigeant ecclésiastique pour s’attribuer un rôle politique actif au Congo. Depuis le début des années '90, il compte parmi les principaux personnages vers qui l’Occident s’est tourné à chaque situation critique. Le 24 avril 1990, il a fait partie des initiateurs de la « politique de démocratisation » lancée par Mobutu sur ordre de ses maîtres. Fin 1991, il a présidé la conférence nationale souveraine, en 1994 il a appuyé la candidature de Kengo wa Dondo au poste de premier ministre, et en mai 1997, alors que les troupes de libération envoyées par Kabila se trouvaient aux portes de Kinshasa, l’axe Washington-Paris-Bruxelles a tenté in extremis d’installer le cardinal comme successeur de Mobutu pour ainsi empêcher la victoire de Laurent Kabila. Le 28 janvier 2001, trois jours après la prestation de serment de Joseph Kabila en tant que président, qui succède à son père assassiné, Monsengwo définit dans un discours la stratégie des forces néocoloniales du Congo. Monsengwo explique alors que le renversement de Mobutu était une erreur qui a conduit à la dictature de Laurent Kabila. Pour rectifier le tir, la seule solution est « le dialogue inter-congolais dans le cadre des Accords de Lusaka en vue de récréer le consensus national de la CNS rompu par Kabila (8) ».




 


Notes


(2)  Lors de ce débat au sénat, Bert Anciaux s’est comporté comme l’avant-garde de la sainte indignation exigeant l’ingérence Occidentale. Il déclarait : « Cette incontestable gabegie et ces fraudes indéniables n’incitent elles pas le ministre à prendre sans délai l’initiative d’une politique énergique contre le dictateur Kabila et à impliquer à cet effet les alliés traditionnels tels que la France et les États Unis afin de former, au Conseil de sécurité des Nations Unies, une coalition capable d’offrir enfin une réelle perspective d’avenir démocratique aux millions de Congolais, ne serait ce que pour éviter ou contrôler autant que possible une débâcle accompagnée de graves violences ? Je n’ai pas besoin de me référer au Centre Carter. Il est déjà question de 850 000 voix perdues, pour 15% de bureaux de dépouillement contrôlés. Si l’on extrapole à la totalité des bureaux de vote, on arrive à un total de 5,6 millions. Nous devons tenir compte de ces chiffres et agir. Le ministre a ainsi l’occasion d’asseoir sa crédibilité pour le reste de la législature. »

(4) Le seul contrôle valable des résultats que la CENI a proclamés, se trouve dans la comparaison avec les PV’s faites et signés par le président de la CENI dans chaque bureau de vote ainsi que par les témoins présents le jour du vote. Or dans la plainte que Kamerhe a déposée au près de la Cour Suprème de Justice il ne se trouvait aucune référence à un tel PV. On peut le vérifier dans le texte de la plainte qui se trouve ici.

(6) asca.it

(8) Une analyse de ce discours, sous la conduite de Ludo Martens, est disponible sur deboutcongolais.info



Tony Busselen est l’auteur d'Une histoire populaire du Congo édité chez Aden en 2010. Il est aussi responsable pour les pages internationales de l’hebdomadaire Solidaire et membre du groupe Congo d'Intal.



Source : investigaction.net