Colombie: “conflits” dans l’actuelle conjoncture de paix

Dans la conjoncture actuelle qui devrait favoriser le développement d’un discours de paix, principalement pour sensibiliser une population colombienne généralement apathique face au conflit armé que subit le monde rural, émergent en ce moment différents conflits qui sont autant de moteurs de changement.

Le conflit, terme qui a été diabolisé sous ces latitudes en raison de la guerre et de la violence qui durent depuis si longtemps, est de facto l’unique espoir de changement. Nous ne parlons pas ici de conflit armé mais de conflit social: la lutte pour le pouvoir et les maigres ressources entre le développement à l’occidentale et les formes de vie différentes que réclament les populations au niveau territorial.

D’un côté, les luttes des paysans et des indigènes pour la défense de leurs droits à une terre qu’ils habitent et qu’ils travaillent jour après jour et, de l’autre, les intérêts des transnationales dans l’extraction des ressources et pour leurs intérêts privés, avec l’appui des gouvernements et des forces publiques qui menacent constamment l’autonomie des peuples et leur capacité de décider de leur propre destin.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, la paix ne devrait pas être synonyme de revendications, encore moins de passivité ni d’acceptation des injustices découlant des intérêts privés protégés par les gouvernements et la force publique; la paix serait « pacification ». La paix serait le changement, la transformation sociale et politique, le militantisme actif et la dénonciation de la corruption. Il doit en être ainsi également pour la conquête et la reconfiguration du pouvoir ainsi que pour l’atténuation des antagonismes, qui, du fait de la guerre et des compromis, ont été criminalisés, voire exterminés en Colombie.


{Héctor León Hernández “Écomomie agrícole en danger”.
Tasco Boyacá, mars 2015.}

{{{Piedras pour la voie légale}}}

À la mi-2013, Tolima, la municipalité de Piedras, décida, par consultation populaire, de défendre sa souveraineté. 98% des habitants dirent « non » aux opérations aurifères de l’Anglogold Ashanti sur le territoire municipal afin d’éviter la contamination des sources d’eau utilisées pour les activités agricoles. Voici un exemple des bulletins de vote (1):

Immédiatement, le gouvernement national et l’entreprise transnationale répondirent en argumentant que, selon la constitution et la loi, seul le gouvernement avait la compétence de décider de la politique minière dans tout le pays, méprisant ainsi la volonté claire et nette de la population.

Tasco désobéit aux lois injustes: stratégies de résistance
Contrairement à la situation de Piedras, à Tasco (Boyacá), les habitants n’ont pas eu la possibilité de décider dans les urnes du futur de leur territoire. Leur lutte durant des années contre l’exploitation du sous-sol par la transnationale Hunza Coal sur le plateau nu de Pisba les conduisit, en février 2013, à bloquer les chemins, empêchant ainsi l’installation de l’équipement de la compagnie, et à résister contre la force publique complice du projet.

Les autorités départementales, telle celle de Corpoboyacá, gardèrent le silence tandis que des ONGs comme Greenpeace alertèrent sur les dommages causés aux sources aquifères sur le plateau et sur les préjudices qui en découleraient pour l’environnement. À titre d’exemple, la mine à ciel ouvert a ravagé les espeletias dans les zones aux alentours. De la même manière, l’entreprise a excavé la terre et l’a jetée sur des surfaces riches en eau où sont semés des eucalyptus cultivés pour usage palliatif.


{Héctor León Hernández “Déchets transnationaux”. Visite de la mine de fer à ciel ouvert de Vereda El Banco,
Tasco Boyacá, mars 2015.}

Écoutons l’un des leaders de Tasco que nous avons rencontré récemment cette année: “Nous avons pratiqué une stratégie d’affaiblissement pour résister. En dépit du fait qu’ils possédaient des licences environnementales, nous avons résisté jusqu’à ce que le capital étranger se soit vu obligé se retirer. L’entreprise locale (les représentants de la multinationale dans la zone) a suspendu le processus parce qu’ils restaient seuls. Jusqu’à aujourd’hui, nous sommes parvenus à expurger plus de 60 sites par notre résistance” (sic).

Cependant, la résistance continue jusqu’à ce que le paramo et ses environs puissent être réellement protégés. “Tracer une ligne entre zone protégée et non protégée sera toujours arbitraire, c’est ce qui s’est passé avec les paramos, par exemple. Ces écosystèmes peuvent se rencontrer à partir de 2800 et 3200 mètres d’altitude et sont tributaires de la haute montagne, de la haute forêt des Andes. Il ne sert à rien de ne protéger que la pointe; les paranos ne sont pas l’écorce supérieure de la montagne” avertit Juan Sebastián Anaya du collectif Ecologista Campo, qui, avec la corporation Podion, soutient depuis Bogotá le processus de résistance, d’éducation environnementale populaire et de stratégies politico-légales contre le développement hégémonique.


{Héctor León Hernández “Eucalyptus étranger”. Visite de la mine de fer à ciel ouvert de Vereda El Banco, Tasco Boyacá, mars 2015.}

Ces organisations ont en commun, avec quelques autres de la région et avec la municipalité de Tasco pour la défense du paramo et de l’eau, la volonté que ces processus restent imperméables à l’influence des partis politiques.
Parce que le discours des droits humains va de pair avec le contexte du processus de paix territorial, différents secteurs de la société ne voient pas d’un bon œil la résistance active par laquelle nous répondons à cette nouvelle “vague pacifiste”, car “qui viole une loi injuste manifeste de facto le respect le plus éminent pour le droit” M. L. King.

[Source: Le Journal de Notre Amérique n°4->http://www.investigaction.net/Le-Journal-de-Notre-Amerique-no4.html]