Choc des cultures ou agression politique ?

Dans la nuit du samedi 31 mars, 4 jeunes d'origine turque ont jeté un cocktail molotov dans le local de la fédération des associations kurdes de Belgique situé à Saint-Josse. L'attentat a détruit le local. Suite à la diffusion d'informations provocatrices par les radios et sites Internet nationalistes turcs, des centaines de jeunes encadrés par des militants d'extrême-droite se sont déplacés dans le quartier en arborant le drapeau turc, en scandant des slogans ultranationalistes et en faisant le signe des Loups Gris. Ainsi, l'incendie a été suivi d'une manifestation de 300 à 400 personnes qui ont symboliquement valorisé l'attentat et agressé une cinquantaine de Kurdes dans le quartier.

"A première vue, il ne s’agissait pas d’un acte politique" a expliqué Jean Demannez, le bourgmestre de Saint-Josse. Les autorités locales privilégient la thèse du vandalisme plutôt que le mobile politique et cela malgré l'évidence des faits et le contenu des slogans des manifestants. De plus, ces actes ne sont que la suite d'une longue série. La communauté kurde a été, dans le passé, plusieurs fois la cible des extrémistes turcs.

Au début de 1994, cent cinquante Kurdes venus de Bonn, réunis dans une salle louée à Saint-Josse, ont été agressé par plusieurs centaines de Loups Gris, rassemblés devant le bâtiment. La gendarmerie a du intervenir pour évacuer les Kurdes.

Le 17 novembre 1998, l'Institut Kurde de Bruxelles, situé à Saint Josse, le Centre Culturel Kurde sis dans la même rue, ainsi qu'un local assyrien situé rue Verbist, ont été attaqués en plein jour et incendiés par les Loups Gris.

Le 10 décembre 2005, un engin incendiaire a été lancé contre les locaux du bureau d'un parti pro-kurde, rue Jourdan à Bruxelles, endommageant gravement la porte d’entrée.

En décembre 2006, fut distribué un tract au contenu explicite. Il annoncait que « une association du PKK-KADEK s'est ouverte à Bruxelles (Saint-Josse-ten-Noode) (…) juste à nos côtés, ils défient la Turquie. Mettons fin à cela ! Tous attachés à notre essence turque, à notre drapeau et à notre mère patrie, réunissons-nous le 2/12/2006 pour leur rendre Bruxelles invivable. Déjà en 2000, nos grands frères, nos pères l'ont réussi. Ils nous ont confié le drapeau. C'est à nous de les arrêter! Qu'ils comprennent qu'il n'y a plus de place pour eux à Bruxelles. Si nécessaire, œil pour oeil, dent pour dent!"

Effectivement des centaines de personnes s'étaient rassemblées le soir du 2 décembre pour attaquer les locaux kurdes, mais, grâce aux mesures préventives prises par la police, cette tentative avait échoué.

Ainsi, contrairement à ce que le bourgmestre a immédiatement affirmé, tout montre qu'il s'agit bien d'un attentat politique et non d'un simple acte de vandalisme.

Les autorités administratives s'en tiennent à leur lecture de l'évènement comme étant un problème entre communautés, comme le résultat du choc des cultures. Ils nient ainsi le fait que, si des jeunes turcs se sont bien mobilisés afin d'en découdre avec les kurdes, c'est là le résultat d'un travail de terrain des ultra nationalistes turcs. Le nier, c'est leur laisser le champ libre et favoriser le développement de nouvelles attaques.

En concordance avec sa lecture des faits, le bourgmestre de Saint-Josse, a rencontré le jeudi 12 avril une "délégation turque" à la maison communale. Celle-ci n'était composée que de représentants d'organisations ultranationalistes et négationnistes, telles le Comité Talat Pacha, organisateur de toutes actions pour la négation du génocide arménien, et l'Association culturelle turque, section schaerbeekoise du mouvement des Loups Gris .

En acceptant les exigences de ses interlocuteurs nationalistes, qu'il n'y ait aucune revendication nationale kurde, le bourgmestre a annoncé qu'une rencontre entre les communautés turque et kurde aurait lieu d'ici deux à trois semaines.

Le choix fait par l'administration de ne pas considérer la dimension politique de l'évènement, de vouloir le voir comme un problème communautaire ne permet pas de comprendre, ni de combattre ce phénomène. Si l'objectif immédiat annoncé est d'apaiser les esprits, cette attitude a toutes les chances de produire le contraire. L'analyse communautariste ne fait que reproduire le processus de stigmatisation qui désigne les kurdes comme ennemis, comme terroristes. Cette labellisation, fondée sur une culture de la peur, les place en dehors du droit et justifie toute violence.

Ainsi, les agressions continuent. Le mardi 10 avril 2007, un jeune Kurde, Mahmut Celiker, 19 ans, a été attaqué et blessé par trois agresseurs d'origine turque. Ceux-ci lui ont demandé s'il était turc ou kurde. Comme Mahmut Celiker a refusé de répondre, les agresseurs l'ont giflé en le traitant de "terroriste". Ensuite, il a été de nouveau attaqué à coup de cric devant son domicile. Une patrouille de police est arrivée sur les lieux et a arrêté l'agresseur.

Si on lit le contenu des tracts, le discours est le même que celui qui a cours en Turquie, les agressions sont des actes de prévention contre la menace kurde. Dans ce pays, le simple fait de se reconnaître comme kurde équivaut à être traité comme terroriste, comme un individu qui n'a aucun droit et donc à qui on peut faire n'importe quoi.

En Turquie, les agressions contre les kurdes se sont accentuées. Elles sont directement le résultat de l'action du gouvernement. Les attentats en Belgique sont liés à cette politique.

Il est intéressant de constater qu'un attentat incendiaire est considéré comme un problème communautaire, alors que le simple fait de manifester une solidarité, traduire un communiqué et protester contre les conditions de détention des prisonniers politiques en Turquie, comme l'a fait Bahar Kimyongur, avec une organisation politique d'opposition turque, est poursuivi pour appartenance à une organisation terroriste. Il a été condamné à cinq ans de prison ferme. Nous parlons ici du procès fait à des militants et sympatisants du DHKPC. Ces militants politiques ont été lourdement condamnés en première instance et en appel. Leur désignation comme terroristes légitimise des conditions de détentions exceptionnelles, ainsi que des traitements inhumains et dégradants.

Ce 19 avril, les deux jugements, première instance et appel, viennent d'être cassés par la Cours de Cassation. Cette dernière a déclaré que le déplacement du juge Freddy Troch à la tête du tribunal correctionnel de Bruges, spécialement pour juger cette affaire, était un élément de suspicion remettant en cause la légitimité du tribunal. La Cour s'est ainsi opposée à la création d'une juridiction d'exception pour juger cette affaire.