Chili : le conflit mapuche se teinte de sang

Santiago,3 janvier (IPS). Lors d’un incident avec la police encore assez confus, un étudiant a été tué ce jeudi d’un coup de feu. Entre temps, la vie d’une militante de gauche indigène emprisonnée a été suspendue à un fil pendant 101 jours de grève de la faim.

Titre original: "El conflicto mapuche se tiñe de sangre"

http://ipsnoticias.net/nota.asp?idnews=87066

03/01/2008

Traduit par Jean-Pierre Plumat

Le fait s’est produit aux environs de 6 h, heure locale, dans le domaine rural de Santa Margarita, propriété de l’agriculteur J.L, situé dans la commune de Vilcun, en Araucanie, à 670 km au Sud de Santiago.

Etant donné le grand nombre d’attentats qui y avaient été commis ces dernières années, cette propriété était en permanence sous surveillance policière.

Le jeune homme abattu, identifié comme étant Matias Catrileo Quezada., étudiant en agronomie de 22 ans, se serait introduit dans la propriété – celle-ci était revendiquée par sa communauté comme lui appartenant en propre – en compagnie d’un groupe de membres d’une communauté paysanne (comuneros). Ils y auraient brûlé quelques ballots de nourritures pour bétail.

Il s’agit de l’événement le plus grave survenu dans la région depuis l’assassinat en 2003 du jeune « comunero » mapuche Alex Lemun. Ce dernier reçut une balle dans la tête lors d’un affrontement avec les carabiniers (policiers militaires). Après une enquête menée par la justice militaire l’affaire fut classée sans qu’il y eût de condamnation.

S’exprimant à la station de radio Bio-Bio, les indigènes affirmèrent que Catrileo Quezada avait eu le dos transpercé par une rafale de mitraillette et qu’ils avaient décidé de cacher le corps parce qu’ils craignaient que la police manipule les faits qui étaient pourtant évidents. C’est pour cette raison qu’ils demandèrent à l’Eglise Catholique de garder le corps de la jeune victime.

L’évêque de Villarrica, Sixto Parzinger, se rendit sur les lieux afin de servir d’intermédiaire lors de la remise du corps. Peu après, radio Coopérative fit savoir que ce prélat et le défenseur régional de l’Araucanie, José Martinez, avaient vu le corps. Celui-ci, présentait, semble-t-il, une blessure par balle à l’abdomen.

Ces dernières semaines, la région de l’Araucanie a été au centre de l’information à la suite d’une série d’attentats incendiaires dirigés contre des camions et des établissements agricoles et forestiers.

Après avoir eu connaissance de la mort de Catrileo Quezada., le sous-secrétaire de l’Intérieur, Felipe Harboe, invita les « comuneros » à livrer le corps afin de laisser agir la justice sans pour autant confirmer la nouvelle du décès.

Il fit néanmoins remarquer que la police avait fait état d’un affrontement par balles entre les effectifs qui gardaient la propriété par ordre de justice et des « comuneros » qui étaient en train de brûler des ballots de fourrage.

Devant la gravité des faits, des sénateurs siégeant au gouvernement, Alejandro Navarro et Nelson Avila, interpellèrent le secrétaire général de l’Organisation des Etats Américains (OEA), leur compatriote José Miguel Insulza, pour qu’il intervienne dans le conflit mapuche.

Dans le même temps, des organisations et des personnalités défendant les droits humains organisèrent ce jeudi une conférence de presse. Celle-ci visait à dénoncer le « silence » du gouvernement de centre-gauche de Michelle Bachelet à propos de la grève de la faim poursuivie par une militante de la cause mapuche aux bords de la mort.

Les groupes ayant lancé cet appel étaient Amnistia Internacional, section chilienne, l’Observatoire des Droits des Peuples Indigènes, l’Association Chilienne des Organisations non Gouvernementales (Action) et le juge retraité Juan Guzman Tapia qui compte à son actif professionnel le procès du dictateur Augusto Pinochet aujourd’hui décédé.

L’assassinat de Catrileo Quezada « est un fait vraiment déplorable, condamnable, mais prévisible car les violences policières et la violente répression de l’Etat s’exerçant à l’égard des communautés indigènes, en particulier des communautés mapuches, ont été constatées et dénoncées par des organisations de défense des droits humains tout au long de la dernière décade », a affirmé le co-directeur de l’Observatoire, José Aylwin.

« Ceci est le résultat du silence et de la complicité de l’actuel gouvernement avec les carabiniers », a-t-il fait remarquer.

« Il y a trois semaines, nous avons eu une réunion avec le général Alejandro Bernales ,responsable des carabiniers. Nous avons critiqué devant lui la persistance de cette situation et avons attiré son attention sur la nécessité pour l’Etat de développer une politique d’investigation relative à de telles situations. Situations où il était fait un usage disproportionné de la force et de la violence à l’encontre de ces communautés, très souvent accompagné d’épithètes racistes » a-t-il témoigné.

Par contre, le responsable des carabiniers a annoncé, il y a quelques jours, la formation d’un groupe spécial à l’intérieur de l’institution afin de faire face aux actes de violence en Araucanie.

« La violence, précisa Aylwin, engendre la violence. Il s’agit ici d’une violence historique. Celle-ci a débuté avec l’occupation du territoire mapuche par l’Etat au XIXème siècle et se poursuivit avec les politiques d’usurpation menées tout au long du XXème siècle. Cette violence a perduré jusqu’à cette date à travers, par exemple, la politique de reboisement à l’aide d’essences exotiques sur les terres des communautés ainsi que l’expansion des projets d’investissement ».

« Il s’ensuivit une violente réaction de la part des communautés. Il revient cependant à l’Etat de mettre un terme à cette spirale de violence, dit-il ; ajoutant ensuite que des faits comme ceux de ce jeudi « laissent prévoir que pareille situation peut se prolonger à l’avenir avec des conséquences imprévisibles ».

D’autre part, Patricia Troncoso, une militante mapuche, compte ce jeudi 82 jours de grève de la faim. Elle est prête à mourir pour obtenir la liberté de tous ceux qui se dénomment eux-mêmes prisonniers politiques mapuches, ainsi que pour la démilitarisation des territoires dont les communautés revendiquent la propriété.

Etant donné l’état de santé délicat dans lequel ils se trouvaient, les quatre autres « comuneros » qui jeûnaient avec elle, se sont arrêtés après 60 jours .

Inculpée d’ « incendie terroriste »,Troncoso, âgée de 37 ans, subit une condamnation de 10 ans et un jour.

La justice la considère comme responsable dans l’incendie, en décembre 2001, de 100 hectares d’une plantation de pins située dans le domaine Poluco Pidenco et appartenant à l’entreprise Forestal Mininco, commune de Ercilla, région d’Araucanie.

Pour juger ce cas ainsi que d’autres, le gouvernement du président Ricardo Lagos alors en fonction (2000 – 2006) invoqua la loi anti-terroriste très sévère imposée par la dictature militaire de Pinochet ( 1973 – 1990)

Cette affaire a été mise à l’examen par les organisations de défense des droits humains, nationales et internationales, . Celle-ci considéraient en effet que les peines appliquées étaient disproportionnées et estimaient que les revendications politiques et territoriales du peuple mapuche n’étaient pas des actes terroristes.

Bien que la présidente Bachelet se fut engagée à ne plus appliquer la loi anti-terroriste dans la poursuite des actions de protestation sociale mapuches, les militants demandent que les condamnations prononcées sous cette législations soient revues.

Lors de la conférence de presse de ce jeudi, les différentes associations ont critiqué l’attitude passive du gouvernement qui s’est engagé à créer une table de dialogues réunissant les avocats de la presse et l’Eglise Catholique.

« Il y eut une seule réunion le 17 décembre. Une autre devait avoir lieu le 19 mais les avocats étaient toujours à attendre qu’on les convoque » a commenté à IPS l’ex-juge Guzman Tapia.

Il ajouta que le gouvernement avait différé l’octroi d’avantages pénitentiaires ( tels que la sortie dominicale) auxquels les prisonniers mapuches ont droit étant donné le nombre d’années passées en prison.

Aylwin rappela de plus qu’il y a quelques semaines , le sénateur socialiste Alejandro Navarro envoya une lettre à Bachelet – elle appartient au même parti – pour lui demander de classer comme procédure d’urgence un projet modifiant la loi anti-terroriste et permettant de laisser en liberté les grévistes de la faim. Mais ce message ne fut pas envoyé au parlement.

« La situation est grave. Sans exagérer, il s’agit d’une question de vie et de mort » a dit Guzman Tapia.

« Les gouvernements de la Concertation (Pour la Démocratie : coalition de centre-gauche au gouvernement depuis le retour à la démocratie en 1990) ont, avec raison, critiqué les abus, les retards et l’inapplication de la loi par les juges durant la dictature. Maintenant, on reproche au gouvernement son manque de détermination dans une situation impliquant la vie d’une personne », a remarqué l’ex-magistrat.

Le recensement de 2002 indiquait que le peuple mapuche comprenait alors 604.349 personnes représentant 87 % de la population indigène du Chili. Presque 30% de celle-ci résident en Araucanie.