Ces garçons et ces filles qui tuent et torturent avec le soutien de Maman

« La Mère Juive est en Voie de Disparition dans l’Etat d’Israël »

Discours pour le 20ème anniversaire des Femmes en Noir Jérusalem. (28.12.2007)

Merci aux Femmes en Noir, de m’avoir invitée à parler ici aujourd’hui. A cette heure même, je souhaiterais dédier mes mots aux enfants de la bande de Gaza qui dépérissent jour après jour de faim et de maladie, et à leurs mères qui continuent à mettre au monde des enfants, les élever et les éduquer d’une façon merveilleuse. Le taux d’alphabétisation dans la bande de Gaza est de 92%- parmi les plus élevés du monde, et cela dans le camp de concentration le plus horrible au monde : sa population est étouffée pendant que le monde regarde en silence.

Je souhaiterais que nous puissions célébrer aujourd'hui la fin de l’action des Femmes en Noir. Mais à vrai dire, il leur est de plus en plus difficile de mener à bien cette action. Dans un Etat où règnent les dieux de la mort et de l’argent, dans un Etat où l’économie est florissante mais où les enfants ont faim, où les héros mythologiques sont des meurtriers qui n’ont pas froid aux yeux, où les chefs reconnaissent ouvertement et publiquement que la vie humaine ne vaut pas un sou pour eux, dans un Etat qui envoie à la mort ses enfants sans même se fatiguer à en inventer une raison, dans un Etat qui emprisonne des millions d’êtres humains et les emmure et les tue à petit feu, la voix tranquille mais persistante des Femmes en Noir est la voix d’objection de conscience la plus forte. Les Femmes en Noir sont l’exemple, le modèle du refus de l’adoration du dieu de la mort, du refus d’obéir aux lois racistes de l’Etat d’Israël. L’action des Femmes en Noir en elle-même est le rejet d’une éducation raciste et d’un empoisonnement systématique et routinier des esprits qui sous-tend l’éducation, les média et les discours des représentants élus de la nation.

Dans l’Etat d’Israël la mère juive est en train de disparaître. La mère juive actuelle est enfermée dans des quartiers comme Méa Shéarim*, où les mères protègent leurs enfants de l’armée, et hors de ces quartiers la voix de la mère juive ne se fait entendre que dans des organisations telles que les Femmes en Noir que la société condamne et raille. L’Etat d’Israël condamne et raille la voix de la mère juive qui est celle de la compassion, de la tolérance et du dialogue. L’Etat d’Israël fait tout ce qu’il peut pour que cette voix perde de sa puissance et disparaisse à jamais.

Hormis les organisations de pacifistes que l’on considère généralement comme des somnambules marginaux et des gens d’extrême gauche, la voix des mères juives a depuis longtemps perdu son ton maternel. La mère israélienne d’aujourd’hui personnifie la maternité faussée, perdue, confuse et malade. Les mères juives comme Yochabad , mère de Moïse ; comme Rachel qui pleura sur ses enfants en refusant tout réconfort ; comme Mère Courage ; comme une mère que rien ne console ni ne guérit de la mort des enfants d’une autre mère. Toutes ces mères ont été remplacées. Celles qui ont pris leur place ne sont rien d’autre que des Golems** dépendant de leurs créateurs et qui sont encore plus terribles et cruelles. Ce sont celles qui offrent le fruit de leur sein à l’état d’apartheid et à l’armée d’occupation, celles qui éduquent leurs enfants à un racisme intransigeant et qui sont prêtes à les sacrifier sur l’autel de la mégalomanie, de la cupidité et de la soif de sang de leurs chefs. Ces mères-là se trouvent aussi parmi les professeurs et les éducateurs d’aujourd’hui. Et ces femmes qui se tiennent ici semaine après semaine, sous la pluie, sous le soleil, sont le seul et unique rappel de la voix de cette autre maternité naturelle. Elle n’a pas complètement disparu de la surface de cette terre ravagée qui fut jadis la Terre Promise.

Peu nombreux en Israël sont les parents à reconnaître que les meurtriers d’enfants, les destructeurs de maisons, les déracineurs d’oliviers, les empoisonneurs de puits ne sont autres que leurs propres enfants, leurs beaux enfants qu’on a éduqués au pays dans des écoles de haine et de racisme. Ces enfants qui pendant 18 ans ont appris à craindre et mépriser l’étranger, à toujours craindre les voisins, les non juifs ; ces enfants qu’on a élevés dans la crainte de l’Islam – crainte qui les prépare à être des soldats brutaux et des disciples des meurtriers de masse. Non seulement ces garçons et ces filles tuent et torturent, mais ils le font avec le soutien total de maman, avec la reconnaissance totale de papa, encouragés qu’ils sont par cette nation toute entière, qui regarde sans sourciller les morts : enfants ou vieillards ou handicapés. C’est une nation qui se rassemble autour de ces pilotes qui ne sentent rien qu’une secousse sur l’aile*** de leur avion quand ils larguent des bombes sur des familles entières en les envoyant à la mort.

Dans l’enfer où nous vivons, cet enfer quotidien sous lequel bouge et grandit le royaume souterrain des enfants morts, ces mères et grand-mères qui se rassemblent sur cette place**** et sur des places semblables partout dans le monde entier, jouent leur rôle de gardien de la voix de mère, naturelle et dépourvue de folie. Ce rôle est d’assurer la permanence de cette voix et sa pérennité. C’est de rappeler à un monde qui a perdu son image humaine que nous avons tous été créés à Son image. C’est de répéter inlassablement que la voix des femmes et des mères – la voix de la compassion, de la justice et de l’espoir – cette voix-là ne sera pas réduite au silence, malgré le Mur d’apartheid, malgré le siège cruel de Gaza, malgré les guerres sans mobile, et face à la fureur des dirigeants de ce pays, tous criminels contre l’humanité. Puissiez vous vous en trouver renforcées.

* quartier juif ultra orthodoxe de Jérusalem, dont la plupart des résidents ne reconnaissent pas l’état d’Israël ni ne servent dans son armée.

**dans la tradition juive d’Europe orientale, êtres artificiels (d’argile le plus souvent) à forme humaine auxquels leurs créateurs donnent vie en fixant sur leurs fronts un verset biblique.

*** référence au chef d’état major et pilote Dan Haluts qui en réponse à un journaliste après le largage d’une bombe d’une tonne sur un bâtiment résidentiel dans la bande de Gaza au cours duquel des civils furent tués, qui lui demandait ce qu’il avait ressenti lors du largage dit : « j’ai ressenti une légère secousse sur l’aile quand la bombe a été lâché »

**** square de Paris à Jérusalem où les Femmes en Noir tiennent leur vigie hebdomadaire.

Reçu de Nurit Peled

Traduit de l’anglais par Rachel Choukroun (Marseille)