Cerise sur l’ouzo: la solidarité allemande envers la Grèce

On a beau être désintéressé, on peut quand même attendre un minimum de politesse de la part de ceux qu’on aide. Tel est en substance le message envoyé de Berlin par l’un des chefs de la coalition dirigée par Angela Merkel. En témoigne ce rappel aux bonnes manières exprimé par Patrick Döring, secrétaire général du FDP (parti libéral), dans un entretien accordé à l’édition dominicale du quotidien Bild (04/03/12) : « il n’est pas trop tard pour que les Grecs expriment un mot de remerciement et de reconnaissance pour la solidarité des Allemands et des Européens ».

 
En effet, le moins qu’on puisse dire, c’est que les dirigeants allemands se mettent en quatre pour tenter de tirer la Grèce du gouffre où elle s’est mise elle-même. Dernière initiative en date, selon l’hebdomadaire Wirtschaftswoche, le gouvernement fédéral se prépare à envoyer en Grèce 160 experts et inspecteurs fiscaux. Il s’agit d’apprendre aux indigènes comment on met en place un système moderne de collecte des impôts.

Après la malheureuse tentative de mettre en place un Spar(te)kommissar pour Athènes, il faut cette fois saluer cette généreuse initiative. Cela cloue enfin le bec à tous les sceptiques en montrant à quel point l’Europe est sociale et solidaire. Face à un tel dévouement, les rancœurs et préjugés qui peuvent subsister en terre hellénique contre l’Allemagne devraient être ainsi effacés.

Devraient. Car, en réalité, rien n’est moins sûr. Il est en effet connu que les Grecs, qui n’ont pas cessé, des décennies durant, de mener grande vie entre Champagne et caviar, sont en outre stupides et irascibles, au point de mal supporter ce que certains meneurs ne manqueront pas de qualifier d’« ingérence ». Dans un pays où le terme « démocratie » n’a jamais été vraiment compris, les autochtones sont perméables aux discours absurdes sur la « souveraineté ». Et ils sont nombreux, ceux qui n’ont pas encore compris qu’on a changé d’époque. Car tous les pays sont désormais interdépendants. Par exemple, il est folie de s’acharner à vouloir rester dans la pauvreté, voire la misère, sans comprendre qu’un tel conservatisme handicape lourdement les industriels et financiers européens qui ont à cœur de faire tourner l’économie selon une gouvernance raisonnable.

Bref, il serait imprudent d’envoyer de malheureux fonctionnaires allemands sans quelques mesures de protection. Et c’est là que l’idée de Berlin est remarquable : à la mise en œuvre de l’Europe sociale, on ajouterait l’expérimentation de l’Europe de la Défense. Car, jusqu’à maintenant, il faut bien le dire, les ‘battle-groups’ de l’UE se morfondent, faute de mission. Certes, on forme bien, sous la bannière bleu-étoilée, quelques soldats en Ouganda pour apporter la civilisation en Somalie, mais tout cela se passe dans de lointaines contrées barbares.

Cette fois, des militaires européens pourraient avantageusement prendre position dans les villes et les campagnes de l’Attique, du Péloponnèse et de Macédoine, afin de sécuriser des couloirs humanitaro-fiscaux, où les inspecteurs pourraient à leur aise jeter les bases du système fiscal de demain.

Cerise sur l’ouzo : certains géostratèges avisés ont remarqué que, vu de Berlin, Athènes se trouve sur le chemin de Damas – si l’on ose dire. Dès que le job aura été accompli, les valeureux militaires européens pourront, sans gros supplément de prix, faire un saut jusqu’en Syrie. Après avoir sauvé les Hellènes de la gabegie économique, c’est-à-dire en réalité de leurs propres vices, ils pourront sauver les Syriens des griffes du tyran-qui-massacre-son-propre-peuple. Comme l’a si justement noté Angela Merkel, l’Europe prouvera enfin qu’elle peut « façonner le monde » (1).

Plusieurs responsables politiques, comme Norbert Walter-Borjans (SPD) ou Thomas Schäfer (CDU), soutiennent avec d’autant plus d’enthousiasme l’expédition fiscale sur les bords de la mer Egée qu’ils y voient la possibilité de répéter l’extraordinaire succès qui avait été obtenu lorsque les experts ouest-allemands avaient si généreusement aidé leurs frères de l’Est à sortir des coutumes administratives préhistoriques de la RDA. On savait déjà que dans cet Etat de non-droit, chaque citoyen était minutieusement épié par la terrible Stasi. On découvre désormais que l’évasion fiscale y régnait sans partage.

Quoiqu’il en soit, chacun peut s’en réjouir : la réunification germano-grecque est l’autre face de la réunification européenne. A Paris, on attend avec impatience que l’actuel président, de même que ceux qui aspirent à lui succéder, apportent leur soutien, voire promettent leur contribution, à cette lumineuse initiative.

 
 
Pierre Lévy est rédacteur en chef de Bastille-République-Nations, mensuel progressiste radicalement eurocritique
 
Dessin: Carlos Latuff


(1) Interview accordée à six quotidiens, dont Le Monde du 26/01/12