Ce que j'ai vu en Bolivie

Lors de notre dernière année de médecine à l’université de Gand nous avons la possibilité d’effectuer des stages dans un pays du tiers-monde. J’ai eu cette chance, et je suis partie fin septembre en Bolivie pour un stage de 9 semaines. Celui-ci était divisé en 3 fois 3 semaines. J’ai successivement travaillé à la clinique universitaire de Cochabamba, dans un dispensaire d’un faubourg de Cochabamba, et dans un hôpital de la tropicale Villa Tunari. Ce dernier est un centre de soins généraux. On peut malgré tout considérer que cet hôpital a gravi un échelon depuis qu’en mars 2006 des médecins cubains sont arrivés avec du matériel moderne. J’ai effectué mes stages en pédiatrie et en gynécologie.

16 janvier 2007 – Version originale avec des photos sur :

http://www.intal.be/fr/article.php?articleId=608&menuId=1

Pas à pas vers la Santé pour tous

J’ai observé l’organisation de ces services. Il existe depuis une dizaine d’années en Bolivie un système de consultations et soins gratuits pour les enfants jusqu’à 5 ans et les femmes enceintes jusqu’à 6 mois après l’accouchement. C’est appelé l’Assurance Universelle Materno-Infantile (SUMI), et un livre reprend toute les maladies et les soins gratuits. De plus, toutes les vaccinations sont gratuites, ainsi que les contraceptifs. Par conséquent, les consultations en pédiatrie et gynécologie sont bien remplies ! Les personnes qui sont déchues de cette assurance se présentent significativement moins à la consultation. De même, il est souvent difficile d’acheter les médicaments qui ne sont pas repris par le SUMI. Cela dit je trouve étrange que les paramètres de santé soit encore si mauvais.

La mortalité infantile est de 70‰ (chez les garçons), l’espérance de vie est de 63 ans (pour les hommes). J’en ai parlé avec le chirurgien cubain qui travaille à Villa Tunari. Le problème principal est bien entendu les conditions de vie générales de la grande majorité des Boliviens : logement, hygiène et alimentation. Les soins de santé restent chers pour les personnes qui ne bénéficient pas du SUMI. Ainsi, de simples opérations coûtent extrêmement cher (l’appendicite, la vésicule biliaire). Le chirurgien cubain de Villa Tunari travaille gratuitement, mais le patient doit encore débourser environ 100$ pour les frais d’hospitalisation et les médicaments. De même, le transport depuis un dispensaire moins important jusqu’à la clinique universitaire coûte à lui seul 30$.

Parallèlement à l’accord avec Cuba pour l’envoi de 1000 médecins et de matériel médical et la formation d’un millier d’étudiants en médecine Boliviens à Cuba, le président Evo Morales a pris d’autres mesures en ce qui concerne les soins de santé. Ainsi, il est possible depuis le 1er janvier 2007 de bénéficier des consultations auprès d’un pédiatre et des soins gratuits jusqu’à 18 ans, malgré les protestations silencieuses des pédiatres boliviens, qui craignent une affluence massive de patients. En général, ils ne soutiennent pas les mesures prises par Morales. Ils font partie de la riche opposition. Par exemple, un gynécologue raconte qu’il est confronté à un problème : Partira-t-il en vacances à Miami, ou devrait-il plutôt choisir son propre pays ?

L’histoire d’un président

Je suis arrivée en novembre, juste pour l’anniversaire du président Evo Morales. Les médecins cubains étaient invités d’honneurs, c’est ainsi que j’ai eu vent de la fête. Cet homme m’a fait une profonde impression, non seulement par la politique sociale qu’il mène, mais aussi par son origine modeste. Une critique que de nombreux médecins et stagiaires soulignent : "Comment un homme qui n’a pas étudié peut-il diriger un pays ?"…

Morales est président de la Bolivie depuis le 21 janvier 2006. C’est le premier indien à diriger le pays : il est Aymara. Il est né en 1959 dans une ville minière près de Oruro, au sein d’une famille de 7 enfants, dont 4 sont morts en bas-âge. Dès son plus jeune âge, Evo aide à travailler la terre, et accompagne sa sœur et son père en Argentine, dans une plantation de canne à sucre. En 1980, El Niño cause une catastrophe agricole dans la région d’Oruro, la famille décide donc de déménager dans le Chaparé tropical. La famille cultive des ananas, des papayes, des bananes, des oranges et de la coca. Evo est ainsi confronté à la chasse aux cocaleros. Il a vu un cocalero brûlé vif par des militaires parce qu’il refusait d’avouer qu’il était un trafiquant de drogue. Durant cette période, une loi fut approuvée concernant la diminution et le remplacement de la culture de la coca, selon laquelle des plantations de coca étaient détruites sans compensations. Morales devint leader du syndicat cocalero, et lutta pour le droit de cultiver de la coca. En 1997, il est élu au congrès en tant que représentant des cocaleros des provinces de Gaarde et Cochabamba. Il recueille 70% des voix, le meilleur score des 68 membres du parlement qui furent directement choisis. Il est limogé en 2002, sous de fortes pressions américaines, sous couvert d’accusations de terrorisme liées à des affrontements qui causèrent la mort de 4 cocaleros, 3 soldats et un policier.

Fin 2002, le parti d’Evo Morales, "Movimiento al Socialismo" (MAS), se présente aux élections. Leur slogan de campagne était le suivant : "Boliviens : vous décidez. Qui tire les ficelles ? Rocha, ou la voix du peuple. " Manuel Rocha était à l’époque l’ambassadeur américain en Bolivie. Le MAS récolta 20,94% des voix, un score légèrement plus bas que le parti gagnant. Morales et le MAS furent écartés du gouvernement de coalition car ils refusaient le compromis, le MAS devint ainsi le plus fort parti de l’opposition. Ils sont également impliqués dans la démission de Carlos Mesa en juin 2005, à la suite du mouvement de protestation qui revendiquait la nationalisation du pétrole et du gaz. Morales remporte les élections présidentielles anticipées en décembre 2005, c’est le premier leader indien de l’histoire de Bolivie. L’an passé le gouvernement s’est attelé à la nationalisation du pétrole et du gaz, à la rédaction d’une constitution, à la nationalisation des mines d’étain dans la région d’Oruro, à la mécanisation de l’agriculture, à la formulation d’une demande d’annulation de la dette étrangère et à différentes mesures dans le domaine de l’enseignement et des grandes propriétés terriennes.

Stimuler la formation et redistribuer les terres

Morales a récemment engagé une mesure visant à favoriser la fréquentation scolaire. Le 12 novembre 2006, un bonus de 200 Bolivianos (20 euro) était versé à tous les chefs de familles pour chaque enfant scolarisé dans le primaire. Par cette mesure, le gouvernement cherche à augmenter le taux d’inscription, stimuler la fréquentation scolaire permanente, et atteindre un niveau de scolarisation plus élevé. Ce n’est pas évident pour les parents d’assurer l’achat du matériel scolaire et de la nourriture pour les enfants. Pour donner une idée de la valeur de l’argent : un cahier coûte 2 Bolivianos, un bic 1 Boliviano. Le gouvernement va désormais attribuer un bonus de 100 Bolivianos au début et à la fin de chaque année scolaire. L’argent de ces bonus provient de la nationalisation du pétrole. A l’avenir, les écoliers de l’enseignement secondaire devraient également bénéficier de ces bonus.

Fin 2006, le gouvernement a également approuvé la loi concernant la redistribution des terres. La Bolivie dispose de 109 858 100 hectares de terre, dont 65 millions d’hectares de terres cultivables. 59 millions d’hectares, ce qui représente 91% de la totalité des terres cultivables, sont aux mains de grands propriétaires terriens, environ une centaine de familles. 6 millions d’hectares, donc 9% des terres, appartiennent à 2 millions de familles paysannes. De plus, la majeure partie des terres des grands propriétaires n’est pas utilisée ! Le MAS veut redistribuer les terres non cultivées, les transmettre aux paysans. La loi a d’abord été écartée en raison des protestations de l’opposition au gouvernement. Elle a heureusement été approuvée entre-temps, grâce à 3 grandes marches d’indiens et de paysans, qui ont convergé de tous les coins du pays vers La Paz.

Une expérience pleine d’espoir

De nombreux étudiants reviennent abattus de stages à l’étranger. Ils sont confrontés à de graves maux, et voient peu de perspectives. Je ne peux certainement pas prétendre que j’ai vu peu de maux. Je pense aux femmes avec enfants qui tentent de vendre leurs marchandises au marché 12 heures par jour. Aux mineurs de Potosí qui travaillent dans des conditions moyenâgeuses. Aux enfants déshydratés par la diarrhée aux consultations. A la femme aux yeux larmoyants qui se fait discrètement poser un stérilet car son mari voudrait la voir enceinte une fois par an. Mais j’ai bien vu des perspectives d’avenir. Chaque fois que je lisais le journal, j’avais plus d’espoir. Le nombre de mesures progressistes engagées par Morales est incroyable. Tout aussi incroyable est le pourcentage de la population qui se tient derrière Morales. Je sais qu’on ne peut certainement pas se permettre de sous-estimer la riche opposition, néanmoins je crois que la Bolivie peut, sous le gouvernement de Morales, faire de gigantesques progrès.