Ce que « changement » veut vraiment dire aux Etats-Unis

Attention au battage autour d’Obama !

Je me suis rendu au Texas pour la première fois en 1968, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’assassinat du président John F. Kennedy à Dallas. J’ai roulé vers le sud, en suivant la ligne des poteaux télégraphiques jusqu’à la petite ville de Midlothian, où j’ai fait la connaissance de Penn Jones Jr, éditeur du Midlothian Mirror. A l’exception de son accent et de ses bottes, tout chez lui était l’antithèse du Texan type.

(Les notes entre [ndt : …] sont de la traductrice)

Ses rotatives avaient à plusieurs reprises été la cible de bombes incendiaires après qu’il ait démasqué les racistes de la John Birch Society [ndt:association conservatrice et anticommuniste américaine fondée en 1958]. Il avait par ailleurs laborieusement rassemblé, semaine après semaine, les preuves qui ont pour ainsi dire fait voler en éclats la version officielle de l’assassinat de Kennedy.

C’était du journalisme tel qu’on le pratiquait avant l’invention du journalisme d’entreprise, avant la création d’écoles de journalisme et avant qu’une mythologie de la neutralité libérale naisse de ceux dont le « professionnalisme » et l’ »objectivité » allaient de pair avec une obligation tacite de mettre les informations et l’opinion au diapason de l’establishment, sans égard pour la vérité. Des journalistes de la trempe de Penn Jones, indépendants du pouvoir, infatigables et hommes de principes, reflètent souvent des manières de penser américaines ordinaires, qui correspondent rarement aux stéréotypes entretenus par les médias de part et d’autre de l’Atlantique. Pour vous en convaincre, lisez American Dreams: Lost and Found du prodigieux Studs Terkel, décédé il y a quelques jours, ou consultez les sondages, qui attribuent immanquablement les avis éclairés à une majorité selon laquelle « l’Etat doit subvenir aux besoins de ceux qui n’y parviennent pas eux-mêmes », disposée à payer davantage d’impôts pour que soit mis sur pied un système de santé universel et partisane du désarmement nucléaire ainsi que du retrait de son armée de tout autre pays.

Revenu au Texas, je suis à nouveau frappé par ces Américains qui ne ressemblent en rien au stéréotype du redneck [ndt:Américain d’origine modeste qui a des idées réactionnaires et des préjugés racistes], si ce n’est qu’ils portent le même fardeau que traînent la plupart des Américains depuis leur plus jeune âge, la même séquelle laissée par une sorte de lavage de cerveau, à savoir la conviction qu’aucune société n’égale la leur dans toute l’histoire universelle, et que tous les moyens sont justifiés, y compris les flots de sang, pour maintenir cette supériorité.

Cette conviction se retrouve en filigrane dans le discours de Barack Obama. Il dit vouloir renforcer la puissance militaire américaine et menace de lancer une nouvelle guerre au Pakistan, et donc de tuer encore davantage de « basanés ». Ce qui va faire couler des larmes, mais contrairement à celles versées la nuit des élections, elles passeront inaperçues à Chicago et à Londres. La sincérité d’une grande partie de l’enthousiasme soulevé par l’élection d’Obama ne fait pas l’ombre d’un doute. Précisons toutefois que celle-ci ne résulte pas de la consécration qu’on a fait passer pour des informations sur les Etats-Unis depuis le 4 novembre (p. ex. « les Américains libéraux sourient et le monde sourit avec eux »), mais du mécontentement à l’origine de millions de courriels de désapprobation envoyés à la Maison Blanche et au Congrès après l’annonce du plan de sauvetage de Wall Street, et parce que la plupart des Américains en ont assez de la guerre.

Il y a deux ans, les opposants à la guerre ont installé une majorité démocrate au Congrès, pour finalement la voir allouer davantage d’argent à George W. Bush et lui permettre de poursuivre son festival sanguinaire. Pour sa part, l’Obama « anti-guerre » n’a jamais dit que l’invasion de l’Irak était illégale; il l’a simplement qualifiée d’ « erreur ». Puis il a voté de sorte à donner à Bush ce que celui-ci voulait. Certes, l’élection d’Obama est historique. Certes, c’est pour beaucoup le symbole d’un grand changement. Mais il est tout aussi vrai que l’élite américaine est passée maître dans l’art d’utiliser la classe moyenne et la classe d’entrepreneurs noires. Le courageux Martin Luther King l’avait bien remarqué lorsqu’il tirait un parallèle entre les droits de l’homme des noirs américains et ceux des Vietnamiens, qui étaient foulés au pied par une administration démocrate libérale. Et il a été assassiné. Au même moment, contraste frappant, un jeune commandant noir qui servait au Vietnam, Colin Powell, recevait le mandat d’ « enquêter » sur l’infâme massacre de My Lai et d’étouffer l’affaire. En tant que secrétaire d’Etat de Bush, Powell était souvent décrit comme étant « libéral » et la personne toute trouvée pour mentir devant les Nations Unies sur des armes de destruction massive de pure fiction. Condaleezza Rice, qui incarne la femme noire ayant réussi, a travaillé d’arrache-pied pour dénier la justice aux Palestiniens.

Les deux premières nominations cruciales prononcées par Obama représentent en elles-mêmes un désaveu pour ceux qui l’ont justement élu sur les sujets correspondants. Le vice-président, Joe Biden, est un va-t-en-guerre fier de l’être et un sioniste. Rahm Emanuel, le chef suprême du personnel de la Maison Blanche, est un fervent néolibéral, adepte de la doctrine qui a conduit à l’effondrement actuel de l’économie et à la paupérisation de millions de personnes. C’est aussi un sioniste, dont le mot d’ordre est « Israel first », qui a servi dans l’armée israélienne et qui s’oppose à une justice concrète pour les Palestiniens – une injustice qui est à l’origine de la haine éprouvée par les musulmans à l’encontre des Etats-Unis et de l’intensification du djihad.

Aucune analyse sérieuse de ces aspects n’est autorisée maintenant que la comédie qui accompagne l’Obamamania bat son plein, tout comme aucune analyse sérieuse de la trahison de la majorité des Sud-Africains noirs n’était permise durant l’apothéose de Mandela. Cette censure est particulièrement marquée en Grande-Bretagne, où le droit divin de diriger dont jouissent les Etats-Unis joue un grand rôle pour les intérêts des élites britanniques. L’Observer, journal autrefois respecté, qui a soutenu la guerre menée par Bush en Irak en relayant les preuves montées de toutes pièces par celui-ci, annonce aujourd’hui, sans fondement, que « l’Amérique a restauré la foi du monde en ses idéaux ». Ces « idéaux », qu’Obama va jurer de défendre, ont servi de toile de fonds, depuis 1945, à la destruction de 50 gouvernements – y compris des démocraties – et à l’écrasement de 30 mouvements populaires de libération, coûtant la vie à un nombre incalculable d’hommes, de femmes et d’enfants.

Rien de tout cela n’a été mentionné durant la campagne électorale. Si on avait été autorisé à le faire, peut-être aurait-on reconnu que le libéralisme comme idéologie étroite, guerrière et d’une arrogance suprême détruit le libéralisme comme réalité. Avant que Blair ne se lance dans une guerre criminelle, l’idéologie était escamotée tant par lui que par la mystique émanant de ses médias. « Blair peut être une personne phare pour le monde», a-t-on pu lire dans le Guardian en 1997. « Il fait du leadership une forme d’art. »

Aujourd’hui, mettez simplement « Obama » à la place de « Blair ». On n’en parle pas, mais un autre moment historique est bien engagé : la démocratie libérale vire à la dictature du profit emmenée par des gens qui n’ont que faire de l’ethnicité, et que les médias protègent derrière une façade de clichés. « La vraie démocratie », a écrit Penn Jones Jr, le diseur de vérité texan, exige une vigilance constante: ne pas réfléchir comme on est supposé le faire et toujours garder les yeux bien ouverts. »

Traduit par Chloé Meier pour Investigaction