Ce qu’on a fait à Bucarest depuis 20 ans est pire que sous Ceausescu

Dorina Banisor était venue spécialement à Angers lors du récent congrès d’OVR (Opération Villages Roumains) pour défendre la cause de sa capitale. Aux côtés des membres de son association “Salvati Bucurestiul”, présidée par Dan Nicusor, un jeune mathématicien, cette économiste se bat pour sauver Bucarest. “Peu de capitales dans l’Europe ont autant de quartiers pittoresques, parsemés de petites maison et leurs jardins” plaide cette Bucarestoise de naissance qui s’afflige de les voir mourir peu à peu: “Des investisseurs viennent, achètent ce qu’ils peuvent, démolissent et font pousser d’immenses tours”.

Des millions d'euros de profits en jeu

Les autorités laissent faire. Ce n'est pas surprenant, quand des millions d'euros de profits sont en jeu, les promoteurs immobiliers sachant "arroser" qui de droit. Les dégâts touchent aussi bien les quartiers protégés, les maisons classées. Les généreux bakchichs permettent de s'asseoir sur les normes et de construire des buildings de dix étages ou plus, là où seulement deux sont autorisés.

 

Le capitalisme sauvage profite d'une législation inadaptée, interprétable, pour mener à bien ses juteux projets, au grand dam des vieux Bucarestois, mais aussi des jeunes. Et quant il se heurte à un obstacle apparemment infranchissable, il trouve toujours une méthode pour le contourner. Quant une "proie" est repérée, une vieille demeure bourgeoise de caractère dont il faut se débarrasser pour faire place à un volumineux ensemble immobilier, des promoteurs s'en emparent pour une bouchée de pain, paient des SDF pour la squatter. Lorsqu'elle sera suffisamment vampirisée, les fenêtres arrachées, la toiture défoncée, parfois en partie incendiée, réduite à l'état de ruine… il ne restera plus qu'à la démolir. Inutile d'aller porter plainte à la police: aucune législation précise n'empêche ses agissements. Quant à la mairie ou à l'Etat, ils laissent faire alors qu'il devrait leur revenir d'entretenir le patrimoine, d'acheter les maisons

 

Seulement 7 m2 d'espaces verts par habitant

 

  Le bilan des deux dernières décennies est accablant. 600 000 arbres bordant les rues de la capitale ont disparu et 1,5 million au total dans tout Bucarest. Sont également passés à la trappe, rendus parfois à leurs anciens propriétaires qui en avaient été dépossédés et consacrés désormais à des projets immobiliers ou commerciaux: 7,2 ha d'espaces vert du parc Herestrau, 10 ha du parc de la Jeunesse (Tineretului), 4,5 ha du parc Verdi dans Floreasca, 12 ha du parc IOR, 7,2 ha du parc Prisaca Dornei, et bien d'autres, 45 équipement sportifs, des écoles ont été rasés. Il ne subsiste plus que 6 piscines dans la capitale, celle du strand Tineterului a laissé place à un building de 23 étages.

  En 1989, Bucarest comptait 3470 hectares d'espaces verts. En 2004, leur superficie avait diminué de moitié et, aujourd'- hui, elle ne doit pas dépasser les 1200 à 1300 hectares. Les Bucarestois vivent désormais dans un espace vert de 7 m2, alors que la moyenne européenne est de 26 m2. Par comparaison, les habitants de Varsovie en bénéficient de 32 m2, ceux de Londres de 64 m2, de Stockholm de 83 m2. L'OMS préconise une superficie de 50 m2.

  Des problèmes de santé n'ont pas tardé à se faire jour, notamment chez les enfants, ainsi que le relèvent les statistiques recueillies auprès des médecins. Entre 1995 et 2006, les cas de pharyngite ont augmenté de 66 % chez les moins de quatorze ans, ont doublé pour les bronchites, ont été multipliés par cinq pour celui des cas d'asthme nécessitant une hospitalisation. Le nombre de Bucarestois hospitalisés

 

 De véritables "emm…" pour la mairie de Bucarest

 

   Face à ce constat effrayant, "Salvati Bucurestiul" s'efforce de sensibiliser et mobiliser la population, les médias, vole au secours des propriétaires touchés par les projets immobiliers. La tâche est rude car la société civile en Roumanie est balbutiante, voire inexistante. Pourtant, il y a urgence, car de nouvelles menaces pèsent sur la capitale et notamment sur le palais Stirbey, un de ses joyaux architecturaux, qui risque de rentrer dans l'ombre immédiate d'un gratte-ciel, comme cela a été le cas pour la cathédrale catholique.

  L'ONG, qui regroupe principalement des jeunes, étudiants, mais aussi d'anciens Bucares-tois, tous bénévoles, notion qui ne va pas encore de soi en Roumanie, a entamé une véritable guérilla urbaine. Elle harcèle le Conseil général de la capitale, exigeant sans relâche la transparence de ses projets. Les élus bucarestois la haïssent et, à leurs yeux, ses membres passent pour de véritables "emm…".

   Mais cette tactique porte ses fruits. Ainsi 150 projets ont été bloqués, 10 mises en chantier ajournées, 10 autres attaquées en justice. La construction du "Dimbovita Center", devant s'étendre sur dix hectares au coeur de la capitale a été suspendue. Le chantier d'Obor, qui doit faire disparaître un des plus vieux marchés de Bucarest où les paysans viennent vendre les produits de leurs jardins pour laisser aussi place à un autre mall, connaît le même sort.

  "Salvati Bucurestiul" se bat aussi pour que la loi devienne plus restrictive et que les élus, abusant de dérogations spéciales ne puissent plus autoriser la construction de blocs de huit ou dix étages, là où la règlementation n'en permet que deux. Elle vient là d'enregistrer son plus grand succès, compensant ses innombrables déceptions lorsqu'elle voit s'effondrer ces belles demeures qui font le charme de Bucarest. Dorénavant, les dérogations ne pourront plus dépasser 20 % de la norme autorisée. devant s'étendre sur dix hectares au pour une cardiopathie a doublé. menacées, d'exproprier au besoin.

 

Elus malmenés et victoire encourageante de la société civile

 

  La nouvelle loi est entrée en vigueur le 1er octobre. La veille de sa mise en application, le Conseil général de Bucarest s'est empressé d'inscrire à son ordre du jour 48 dossiers ne la respectant pas. Mais "Salvati Bucurestiul" et quelques autres ONG veillaient au grain. Leurs militants ont envahi la salle de délibération, trouvant opportunément le renfort de deux ou trois élus, heureux de se faire une publicité devant l'attroupement des médias, et qui, par leurs interruptions et prise de paroles, ont entravé les travaux de leurs collègues. Dans le brouhaha général, le Conseil a été incapable de faire adopter ses projets avant les douze coups de minuit fatidiques. Les 48 nouveaux buildings devront donc respecter la norme des 20 % à ne pas dépasser.

  Cette victoire sur le fil a mis du baume au coeur de l'ONG et l'encourage à persévérer. Mais Dorina Banisor et ses amis savent que la société civile roumaine a encore un long chemin à faire avant que la Roumanie ne rejoigne les "normes" européennes. "Chez nous, il y a deux catégories de gens", constate-t-elle, un brun désabusée, "ceux qui s'estiment au-dessus de la loi… et ceux qui pensent qu'ils sont en-dessous et que, de toutes façons, rien ne changera". Ses reproches s'adressent à ces derniers, sachant que les premiers son irrécupérables: "On ignore trop la loi dans notre pays, on ne lui fait pas confiance, on ne la connaît pas, on ne la respecte pas". Et de conclure: "La faire appliquer serait déjà un grand pas en avant !".

 

Ce qu’on a fait à Bucarest depuis 20 ans est pire que sous Ceausescu