C’est comme ça que nous les aimons

Ce n’est pas le moment de parler de la morale et de ses brides, mais de renseignements précis. Celui qui a donné l’ordre à une centaine de pilotes de combat, les plus glorieux de nos fils, de bombarder simultanément des objectifs ennemis à Gaza, sait exactement le nom de toutes les écoles qui jouxtent ces si nombreuses cibles, en particulier le poste de la police civile. Il sait aussi que précisément à 11h30, le samedi – moment choisi pour cette grande surprise préparée pour l’ennemi – tous les enfants de la Bande de Gaza se trouvent dans les rues : une moitié d’entre eux termine à l’instant la première période de classes et l’autre moitié est en route pour la seconde.
Haaretz, 30 décembre 2008

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Version anglaise : How we like our leaders – www.haaretz.com/hasen/spages/1051028.html

Ce n’est pas le moment de parler de mesure ni de proportion dans les ripostes, ni même des sondages qui promettent aux concepteurs de cette attaque de gagner des sièges. C’est le moment de parler de la foi des électeurs dans le fait que le succès est assuré, que les coups sont précis et les cibles justifiées. Comme la mosquée Imad Aqel, dans le bloc 4 du camp de réfugiés de Jabaliya, bombardée peu avant minuit, dans la nuit de dimanche à lundi. Et voici le nom que prend le magnifique succès militaire que nous avons obtenu là : Jawaher, 4 ans, Dina, 8 ans, Sahar, 12 ans, Ikram, 14 ans, et Tahrir, 17 ans. Toutes sœurs, de la famille Ba’lousha. Elles ont toutes été tuées dans le bombardement de précision qui visait la mosquée. Trois autres sœurs, un frère de deux ans et les parents ont été blessés. En plus de 24 blessés parmi d’autres familles, cinq maisons détruites ainsi que trois magasins. C’est là un succès militaire qui n’a pas fait l’ouverture des bulletins d’informations de nos radios et télévisions, hier matin, ni couru tous les sites d’informations israéliens.

C’est le moment de parler des cartes détaillées dont disposent les commandants de l’armée israélienne, et des conseillers de la Sûreté Générale (Shabak) qui savent la distance qui sépare la mosquée des maisons voisines. C’est le moment de parler des drones et des ballons qui fleurissent, qui sont équipés de caméras sophistiquées et qui sont là occupés à tout filmer, nuit et jour, jour et nuit. C’est le moment de s’appuyer sur les conseillers juridiques pour cette offensive, eux qui trouveront les formules appropriées pour justifier, dans leur langage professionnel, les morts par « dommage collatéral ». Le moment de chanter les louanges des porte-parole du Ministère des Affaires étrangères qui se présenteront à nous et, avec leur langage distingué, un élégant accent sud-africain ou un charmant accent parisien, nous diront que c’est la faute du Hamas qui utilise pour ses besoins des mosquées dans des quartiers d’habitation.

Parler de deux poids deux mesures, de double standard, a toujours été vaine perte de temps. Peut-être y avait-il une cache d’armes, menaçante et terrible, dans la mosquée. Peut-être des membres d’Az A-Din Al Qassam s’y réunissaient-ils chaque nuit et se préparaient-ils à envoyer, à partir de là, leurs jets de combat sophistiqués. Mais où le chef d’état-major israélien se tient-il quand il prépare des plans de guerre ? Pas dans le Sahara, pas même dans le Néguev. Que dirons-nous si (ou peut-être – le ciel nous en préserve – que dirons-nous lorsque) quelqu’un se fera exploser à l’entrée de la cinémathèque et que ceux qui l’auront envoyé expliqueront : désolés, il n’est pas parvenu à atteindre le Ministère de la Défense au Kirya ?

Ce n’est pas le moment de rappeler des leçons d’histoire oubliées et de dire que ce n’est pas comme ça que l’on fait tomber un gouvernement. Ce n’est pas le moment d’avancer des considérations de bon sens et de modestie politique. Leur temps est passé, avec le nouvel ordre que, dans notre excès d’arrogance, nous avons autrefois cherché à imposer au Liban et qui nous a amené le Hezbollah, avec les plans savants des arabisants fins connaisseurs de tout ce qu’il fallait pour réduire la popularité de l’OLP et qui ont dégagé la voie pour le mouvement national islamique militaire.

Leur temps est passé, avec l’annexion boulimique de terres palestiniennes et la construction hyperactive des colonies durant la période d’Oslo – qui ont posé la première pierre de la seconde Intifada et de l’effondrement du Fatah. Le temps du bon sens et du jugement est passé depuis bien longtemps, dès avant les assassinats ciblés visant les militants du Fatah en Cisjordanie, soupçonnés, fin 2000, d’avoir ouvert le feu sur des soldats. Et nous avons alors eu droit à des milliers d’autres jeunes gens désireux de s’armer, ainsi qu’aux attentats-suicides.

Ce n’est jamais le bon moment pour dire « nous vous l’avions bien dit ». Parce qu’il n’est possible de le dire qu’une fois l’occasion manquée. On ne peut rendre la vie à ceux qui ont été tués, on ne peut réparer les dégâts provoqués par la forfanterie, relever les destructions entraînées par la mégalomanie.

C’est le moment de parler de notre jouissance. Jouissance de voir à nouveau, en pleins préparatifs pour une opération terrestre, les chars lever et baisser leurs canons. Jouissance de voir nos dirigeants agiter les doigts pour une mise en garde de l’ennemi. C’est comme ça que nous les aimons. Quand ils mobilisent des réservistes, envoient des pilotes bombarder l’ennemi et qu’ils manifestent une unité nationale : de Marzel à Livni, de Netanyahou à Barak et Lieberman.

(Traduction de l’hébreu : Michel Ghys)