Béatitude mortifère

L’Histoire saura un jour rendre un hommage mérité aux hommes de bonne volonté de notre époque indécise. On citera alors pêle-mêle MM. Jean-Marie Colombani, Alain Minc, Eric Le Boucher ou Elie Cohen. Le point commun de ces personnages dont la dimension grandissime n’est pas encore pleinement reconnue ? Ils sont tous des bienheureux ! Bienheureux de découvrir chaque jour qui nous est donné – et de bien vouloir nous en persuader – à quel point notre avenir sera radieux. Une petite chose tout de même ternit leur unanime béatitude : ils ne comprennent pas que nous ne baignions pas tous dans la salutaire euphorie qui emplit leur vie ardente d’analystes autorisés.

Ils invitent tous la France, cette société jadis brillante mais aujourd’hui archaïque, à se mettre en accord avec son temps. Pour eux, la marche vers "la mondialisation heureuse" suppose l’acceptation de la flexibilité érigée au rang de vertu cardinale. Que flexibilité rime si souvent avec précarité n’incommode en rien ces hommes installés sur leur promontoire.

De là-haut, ils constatent à chaque instant que le pays retarde, qu’il refuse d’épouser goulûment sa formidable époque, que ses hommes y sont décidément trop craintifs. On ne compte plus les articles satisfaits publiés dans "le quotidien de révérence" par ce quatuor pourfendeur de l’immobilisme coupable.

Que ce soit au titre de directeur, de journaliste ou d’invité, ils y vont tous, dans ces colonnes du soir que l’homme de la rue a tort de méconnaître, de leur régulière diatribe contre "les salariés protégés", "les syndicats bornés" ou "le code du travail encombrant". Il faut faire sauter tous les verrous qui empêchent les ignorants d’aller vers la lumière. La lumière de la Croissance enfin retrouvée. Oui, ils croient également tous en les vertus miraculeuses de la croissance infinie dans un monde fini. Ils ont su, l’année dernière, apprécier à sa juste valeur l’invention du "contrat nouvelle embauche" (CNE). Ils savent aujourd’hui savourer le juste prix du "contrat première embauche" ’CPE). Ils ont probablement goûté avec délice la récente décision de justice par laquelle une entreprise pourra désormais procéder à des licenciements économiques sans devoir faire la preuve de difficultés particulières. Tout cela va dans le bon sens, celui du profit qui sera- surtout n’en doutons pas – immanquablement réinvesti dans l’outil de production créateur d’une foultitude d’emplois. Que les nouveaux CNE-CPE soient assortis d’une période d’essai de deux longues années au cours desquelles le patron peu licencier l’heureux titulaire sans motif, cela au mépris de l’un des principes de la charte de l’Organisation internationale du travail (OIT) que la France a ratifiée, ne choque en aucune manière notre aréopage distingué.

Le 23 janvier dernier, Elie Cohen, chercheur au CNRS et directeur de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), était l’invité de France-Culture. Il s’y est félicité que M. de Villepin ait eu le courage d’aller si loin dans la lutte contre le chômage en multipliant les types de contrat. Selon lui, on doit flexibiliser beaucoup aujourd’hui pour sécuriser les salariés… demain en remplaçant toutes ces formules par un CDI unique. Il est donc de doctes esprits pour croire et affirmer que la précarité galopante actuelle va être dans l’avenir – à quel terme ? – submergé par un raz-de-marée d’emplois stables. Tant qu’il y était M. Cohen en a profité pour s’étonner de ce qu’il a qualifié de "véritable mystère". Il ne retrouve pas dans la faible croissance de l’emploi la nette baisse du chômage des six derniers mois. Il a esquissé de vagues explications en omettant curieusement de parler de l’accélération du nombre des radiations de chômeurs. Ces radiations qui ne vont faire que croître et embellir avec le SMP (suivi mensuel personnalisé) grâce auquel on fait pression sur les demandeurs d’emploi pour qu’ils acceptent n’importe quel contrat. On va donc, tant que la manne promise ne descendra pas sur nous, gagner sur deux tableaux : la précarité de l’emploi va progresser grâce aux chômeurs forcés de prendre ce qui leur est complaisamment offert ; les catégories de l’exclusion vont grossir du nombre des chômeurs radiés pour n’avoir pas obtempéré à l’indignité d’une situation insoutenable.

Cette pente vertigineuse est mortifère. Face aux mille raisons de pessimisme que la catastrophe annoncée justifie, le journal Le Monde préférait tout récemment afficher "les cinquante raisons d’être optimiste". Immonde insouciance !

Yann Fiévet

Publié par Le Grand Soir

5 février 2006

http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=3242