Banlieues de France et révoltes des ghettos US

Aux cotés de Malcom X et Martin Luther King, Angela Davis est une figure

du mouvement Noir américain. Elle adhère au Parti Communiste vers 18 ans

et devient membre des Black Panthers en 1967. Militante révolutionnaire,

se battant pour l’égalité des noirs et des blancs mais également pour

l’émancipation des travailleurs, elle comprend très vite que seule

l’unité des mouvement sociaux et politiques entre blanc et noir, homme

et femme permettra de combattre la classe dirigeante. C’est cette

compréhension qu’elle paiera en étant condamnée à mort en 1972. C’est

une mobilisation d’une ampleur internationale qui permit sa libération.

Aujourd’hui, elle est toujours militante des luttes sociales et

politiques aux États-Unis.

Quel regard portes-tu sur la révolte des jeunes des banlieues populaires

en France ?

Elle a de grandes similitudes avec les révoltes qui se produisent dans

les ghettos aux Etats-Unis. Les dernières émeutes importantes ont eu

lieu en 1992 à Los Angeles et étaient basées sur le même sentiment de

frustration chez les jeunes noirs américains. On s’aperçoit le racisme y

est pour beaucoup. Aux Etats Unis comme en France ces « troubles » ont

les mêmes origines et nécessitent le même type de réponse même si des

différences existent, du fait des histoires différentes des ghettos US

et des banlieues françaises. Les jeunes exigent du changement social et

la fin de la « ghettoïsation » et des discriminations envers les

communautés de l’immigration post-coloniale. Aux USA, c’est la fin d’un

système issu de l’esclavagisme qui est demandé par les jeunes des ghettos.

Ces révoltes ne sont pas isolées de la lutte globale que des millions de

gens mènent tous les jours. Comme la situation économique, politique et

sociale, dans les quartiers populaire est une conséquence directe des

politiques du FMI ou de la Banque Mondiale, les révoltes spontanées de

nos frères des quartiers sont aussi une réponse à ces politiques.

Comme les dirigeants ont une stratégie globale pour contrôler le monde,

nous devons nous aussi en développer une et la révolte des ghettos doit

en faire partie.

Ce que montre toutes les révoltes qui prennent la forme d’émeutes c’est

la faiblesse des directions politiques. Lors des émeutes de Watts, en

1965 aux USA, c’était extrêmement clair pour n’importe quel Noir

américain qui participait au mouvement des droits civiques de près ou de

loin depuis plusieurs années. Ces émeutes avaient eu une issue positive

avec la création du Black Panthers Party, en 1966, qui était un outil

pour tous ceux qui voulait se servir de leur frustration comme d’une

arme politique.

Tu as passé du temps en prison dans les années 70 et aujourd’hui, tu

t’engages particulièrement dans la lutte contre le système de détention

et la peine de mort aux USA. Quelle est ton analyse à ce sujet ?

C’est le sujet de mon prochain livre, notamment à partir du Patriot Act.

L’industrie d’armement et les institutions militaires sont des éléments

centraux de l’économie américaine, en liaison avec les entreprises, les

médias, les élus et la haute hiérarchie militaire. Là-dedans, les

prisons sont devenues une donnée essentielle de l’économie américaine.

Aux USA, il y a 2 millions de personnes emprisonnées, c’est donc bien

une politique volontariste d’enfermement qui sévit. Cela rentre dans un

fonctionnement économique et politique complexe mais qui se construit

depuis longtemps et qui est issu du système esclavagiste où l’on privait

les gens de leur liberté pour exploiter leur force de travail. La

punition et la privation de liberté sont des armes historiques aux

Etats-Unis, tant sur le plan économique qu’idéologique. Cela permet de

développer la peur, la normalisation des esprits et le racisme. Aux USA,

on peut parler de « complexe industrialo-cancéral ».

Au niveau international, la politique américaine est aussi largement

basée sur ce concept de punition, d’écrasement : la politique de torture

à Abu Ghraib ou Guantanamo est directement issue de la gestion

intérieure des prisons US et de la politique intérieures des USA en

matière de racisme.

La place de l’industrie carcérale devient de plus en plus importante

dans l’économie mondiale. A travers elle et grâce à elle, c’est toute

une idéologie qui est prise comme modèle et c’est face à cela qu’il faut

construire un grand mouvement contre celui qui l’incarne : Bush. La

guerre contre le terrorisme qu’il a lancé a été un tremplin pour

développer cette politique et cette idéologie mais, aujourd’hui, après

les révélations que Katrina a permis sur le racisme, le tout-sécuritaire

et la chasse aux pauvres, cet homme est très affaibli. Nous devons

continuer.

Tu parles de l’esclavagisme comme d’une logique économique et

idéologique encore dominante aux USA. Quel est ton avis au sujet de la

loi du 23 février 2005 qui réhabilite, en France, le colonialisme ?

Le racisme monte. Aujourd’hui, vous êtes sous Etat d’urgence et, je me

souviens de ce que cela signifiait en 1961, alors que j’étais à Paris

pour mes études : les Algériens étaient victimes d’un racisme qui

m’avait fait pensé au système ségrégationniste américain. Dire

aujourd’hui que la colonisation ait pu avoir un rôle positif est abject

et raciste. Malheureusement, ce que cela montre c’est que la poussée de

l’extrême droite est aussi une réalité en France et pas seulement aux

USA. De plus, toute la politique française semble empreinte de racisme,

c’est une question qui va être importante à résoudre pour tous ceux qui

veulent un changement social.

Stanley « Tookie » Williams a été exécuté par injection lundi dernier

(12/12 ndlr) en Californie. A tous ceux qui demandaient sa grâce,

Schwarzenegger, gouverneur de l’Etat, a déclaré qu’il ne pouvait gracier

un homme qui avait dédié ses mémoires à des gens comme Angela Davis,

Georges Jackson, Malcolm X, Nelson Mandela, etc… Après une telle

déclaration, l’exécution de Tookie Williams devient un véritable acte

politique contre le mouvement Noir, non ?

Cette exécution m’a énormément touchée. Depuis que Tookie a été condamné

à mort, en 1981, une grande campagne de solidarité s’est développée aux

USA. J’étais à la prison lundi et j’ai assisté à la déclaration de

Schwarzenegger. C’est la première fois qu’un condamné est exécuté alors

qu’une telle campagne a été menée. Nous ne pensions pas qu’ils feraient

l’injection parce que le cas de Tookie a relancé la polémique sur la

peine de mort. La fin de sa déclaration disait qu’il ne pouvait gracier

quelqu’un qui prônait la violence comme programme politique. La peine de

mort s’est révélée comme l’outil politique violent qui sert de réponse

aux problèmes de la société que soulevaient, concrètement et

symboliquement, Tookie.

C’est effectivement un acte politique de la part de Schwarzenegger

contre le mouvement international pour la libération noire et son

histoire surtout qu’il a également cité Nelson Mandela. Schwarzenegger

l’a cité comme une personne dont on ne peut parler comme un héros alors

que cet homme est un héros pour la majorité des peuples du monde entier.

En citant Mumia Abu Jamal et d’autres personnes qui incarnent

aujourd’hui l’insoumission, il fait un procès à toute la résistance à sa

politique qui est la même que celle de Bush. C’est là qu’il montre le

lien qui existe entre la peine de mort et la guerre contre le terrorisme.

Tu te définis comme une militante féministe. Que signifie être féministe

aujourd’hui et quelles sont les tâches actuelles du mouvement féministe ?

Ce sujet me tient beaucoup à coeur. Mais je te préviens, ma définition

du féminisme n’est pas très conventionnelle. Je vois le féminisme comme

un outil, pas seulement pour aborder les questions femme mais pour

aborder toutes les questions politiques sans être déterminé par les

frontières idéologiques établies par le système capitaliste. Par exemple

je n’ai aucune lutte ou analyse commune à développer avec Condolezza

Rice qui est pourtant une femme noire comme moi. Pour moi, il faut

penser ensemble le genre, la race, la sexualité et la classe. Il ne

faut pas considérer comme séparés dans les luttes, les problèmes des

hommes et ceux des femmes.

Le féminisme est pour moi un outil d’analyse qui me permet, par exemple,

de faire le lien entre la peine de mort aux USA et la guerre contre le

terrorisme. De considérer le rôle des femmes comme le même que celui des

hommes et surtout de nous sortir des schémas du système qui nous pousse

à nous identifier à une catégorie sexuelle, raciale ou autre qui ne

permet pas de résoudre la contradiction dans laquelle je suis face à

Condolezza Rice. Logiquement, et c’est une bataille féroce dans le

mouvement féministe, je suis contre les schémas du féminisme se

réclamant de l’ »universel », de la lutte dans l’intérêt de toutes les

femmes. En effet, dans ces cas là, « universel » veut dire « blanche »

et, cela n’est donc absolument pas universel.

Je puise cette analyse dans le mouvement féministe historique et surtout

dans le marxisme. Mon objectif est de construire le socialisme et le

marxisme est l’outil qui permet cela dans la vie et les luttes de tous

les jours.

Aujourd’hui encore, interviewer Angela Davis est un événement pour

n’importe quel militant parce que tu fais encore partie, après des

années et des années, du camp de ceux qui luttent contre ce système.

Quel est ton moteur ?

Je ne suis pas une icône, je suis comme n’importe quel individu qui

lutte mais, si une image me colle à la peau c’est celle du mouvement

Noir. Si c’est ça qui fait d’une rencontre avec moi un événement alors

c’est que la lutte que nous avons menée pendant des années est toujours

une inspiration pour la jeunesse d’aujourd’hui et que nous n’avons rien

fait en vain.

C’est cette jeunesse qui est mon vrai moteur depuis des années. Ça l’a

toujours été, même lorsque j’étais jeune moi-même. Aujourd’hui, on

assiste à une grande effervescence intellectuelle et politique chez une

jeunesse qui réinvente des stratégies originelles et créatrices pour

changer le monde, c’est ça qui me porte. Cette jeunesse veut changer le

monde et le socialisme a besoin de ces luttes pour se construire. Mon

objectif n’a pas changé et la jeunesse est plus révoltée et plus

créative que jamais. C’est elle qui me permet de continuer à avancer.

Propos recueillis par Sarah [Saint Denis]

Bibliographie d’Angela Davis et du mouvement noir américain

Angela Davis, Femme, race et classe, Edition du M.L.F.

Angela Davis, Autobiographie, Livre de Poche.

Carles et Comolli , free jazz black power, Folio.

George Jackson, les frères de Soledad.

Howard Zinn, une histoire populaire des Etats-Unis, Agone.

Malcom X , ultimes discours, l’esprit frappeur.

Malcom X , autobiographie.

Interview d’Angela Davis publiée dans Red, janvier 2006

http://jcr.apinc.org/article.php3?id_article=1480