Bagdad : barbarie et civilisation

Il était l'envoyé du Daily Blare à Bagdad, Andy Caoutchouc-Ali, sérieux, énergique et profondément "embedded", qui se promenait parfois dehors jusqu'à une bonne centaine, voire 200 mètres, hors du 'Bunker' pour récolter des histoires "d'intérêt humain".

Étant donné la chaleur de l'été – plus de 48° Celsius -, il décida d'interviewer un ramasseur d'ordures municipal, qui prenait son déjeuner juste en dehors du "Bunker".

"Hello, est-ce que cela ne vous dérange pas si je vous pose quelques questions ? ". Andy s'assit sur le banc à côté du ramasseur d'ordure, en regrettant de n'avoir pas reniflé de l'essence d'eucalyptus avant.

"Avec ou sans décharge électrique ?", répondit le travailleur en mordant dans une cuisse de poulet.

"Hé vous, vous avez le sens de l'humour, n'est-ce pas ?"

"Expérience pratique seulement", dit-il, comme énonçant un simple fait.

"Comment pensez-vous que la guerre se déroule ?"

Le ramasseur d'ordure regarda droit dans les yeux de Andy, sans malice ni dépit (ou du moins c'est ainsi que le nota le journaliste du Daily Blare)

"Il est important que ceux qui se sont engagé dans le terrorisme réalisent que notre détermination à défendre nos valeurs et notre façon de vivre est plus grande que leur détermination à provoquer mort et destruction chez les personnes innocentes, dans leur désir d'imposer l'extrémisme au monde". Il jeta son os de poulet à un chat dont il avait attiré l'attention.

Andy se gratta le scrotum, tourna la tête et pris une profonde inspiration.

"De qui êtres-vous en train de parler, des terroristes ?"

"Oui des terroristes, de tous les terroristes !", répondit l'homme.

Andy retranscrivit scrupuleusement tout ceci, quoiqu'il ait vaguement le sentiment d'avoir déjà entendu cela ailleurs.

"Que faites-vous de toute cette violence ?" Andy se couvrit la bouche et le nez pour éviter les relents d'ail et de détritus. "Est-ce que cela vous a affecté de manière directe ?"

Le ramasseur d'ordure regarda au loin vers une mosquée au dôme bleu.

"Nous ne laisserons pas la violence changer nos sociétés ou nos valeurs. Et nous ne la laisserons pas non plus arrêter notre travail.". Il ramassa son ouvre-boîte. "Quoiqu'ils fassent, notre détermination c'est qu'ils ne réussissent jamais à détruire ce que nous chérissons dans ce pays, et dans les autres nations civilisées du monde entier. Si Dieu le veut."

Les derniers mots glacèrent Andy.

"Vous êtes un travailleur municipal qui parle de manière très éloquente". Andy eut un sourire insinuant

"Ramasseur-d'ordure", dit l'homme doucement. "J'ai appris cela de mon travail."

"Apprendre l'éloquence en ramassant des ordures ?", demanda Andy, incrédule.

"Particulièrement en tirant de nos rues et de marchés des ordures et des corps de tout âge, de tout genre et de toute religion."

"Oui, c'est épouvantable ce que le terrorisme peut faire à un pays." Andy glissa ses banalités britanniques habituelles.

"Oui c'est épouvantable ce qu'un pays peut faire aux terroristes."

Le ramasseur d'ordures se leva, s'étira et se mit à marcher vers son camion.

"Hé, attendez une minute. J'ai une dernière question." Andy couru à côté du travailleur qui grimpait sur le siège du chauffeur. "Je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi. Est-ce qu'on parle bien des mêmes terroristes ?"

Le ramasseur d'ordures sorti la tête par le fenêtre tandis que Andy se penchait en avant.

"Buuuuurp", exhala le ramasseur d'ordures à la face de Andy, qui battit en retraite devant cet assaut dégoûtant.

Cette nuit-là, il expédia son histoire.

Le rédacteur en chef de la rubrique internationale répondit : "C'est du pur plagiat. Qu'est-ce que tu fumes? Est-ce que tu essayes de transformer un 'hadji', en un clone de Blair ? A refaire."

Le matin suivant après le petit déjeuner, Andy décida d'interviewer une vieille femme de ménage qui travaillait à l'hôtel.

"Comment la paix reviendra-t-elle dans ce pays ?" Andy avait décidé de commencer sur une note optimiste.

La femme leva la tête, tira en arrière son écharpe, et chuchota doucement : "En dernier ressort, ces groupes ne seront défaits que si ils sont séparés des populations desquelles ils tirent recrues et soutien."

"Tout juste!". Andy fit un large sourire. "Et comment faire ?"

"Se débarrasser de tous les terroristes étrangers, et emprisonner leurs soutiens dans la population locale. "

"Vous admettez qu'ils sont principalement étrangers ?"

"Oui, ils sont nombreux"

"Combien à votre avis ?"

"Trop"

"Que pensez-vous de ces bombes ?"

La femme de ménage se redressa.

"Si ceux qui font exploser les bombes cherchent à 'booster' notre morale ou notre fierté, ils ont réussi. S'ils veulent s'assurer de notre engagement pour préserver notre manière de vivre, ils ont bien travaillé. S'ils s'attendaient à ce que les gens se dégagent des ruines des maisons, des marchés et des usines, et se remettent à travailler et à reprendre leurs vies de tous les jours, ils avaient raison. Si leur objectif était d'augmenter notre force et notre détermination, bravo. Être consumé par la peur ? Pas vraiment, Dieu merci."

La femme de ménage ramassa son seau d'eau sale et son torchon, et se mit à marcher à travers le palier.

"De quels poseurs de bombe parlez-vous ?"

"La vieille regarda en arrière

"De ceux qui veulent détruire une ancienne civilisation prospère, des barbares qui ont bombardé les hôpitaux, les écoles, les grands magasins, les marchés, et qui essayent de transformer notre société diverse de Sunnites, Shiites, Chrétiens, Juifs, Palestiniens, Kurdes, Jordaniens, Syriens et Iraniens, en tribus se faisant la guerre. Mon fils était chrétien. Il travaillait pour un musulman, qui commerçait avec des Kurdes et un professeur laïc l'avait enseigné à l'Université. Il a été assassiné à un check point. Nous étions au carrefour des civilisations entre l'Europe et l'Asie. Maintenant nous sommes au carrefour de la civilisation et la barbarie. Les ennemis de la liberté sous-estiment toujours leurs adversaires."

D'abord Andy fut stupéfait. "Une femme de ménage a improvisé ce discours sans la moindre note. Elle doit avoir été à l'Université. Puis à nouveau elle a donné une mauvaise impression à propos de quel côté elle se trouve. Je ferais mieux de retravailler ceci un peu avant de l'envoyer à Londres – juste pour rendre plus clair son point de vue."

Le lendemain, il reçu le courrier suivant en retour : "Andy, abandonne le hashish. C'est le discours de Livingston sur les attentats de Londres, pas celui de quelque vieille femme de chambre arabe. Tu interviewes les mauvaises personnes aux mauvais endroits"

24 juillet 2005

Counterpunch

http://www.counterpunch.org/petras07232005.html

traduction Stop USA