Aujourd’hui, la coopération internationale s’arrête là où finit l’intérêt économique

Intervention d’une lycéene en 1ére au lycée expérimental d’Hérouville lors d’une plaidoirie pour les anniversaires des droits de l’homme.
Mesdemoiselles, mesdames, messieurs, citoyens et citoyennes d’un pays signataire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, bonsoir.

J’ai découvert cette Déclaration à l’occasion de ce 60ème anniversaire et j’ai presque été stupéfaite que les hommes se soient accordés sur tant de beaux principes !

Le cheminement de la pensée a amené les pays à reconnaître à chaque homme le droit à l’épanouissement de sa personnalité, le droit à la protection sociale et à la libre pensée. Mais bien sûr vous n’êtes pas sans savoir qu’aujourd’hui, rien n’est acquis !

« Sans distinction de frontières »… ! Oui, vraiment, signer cela était audacieux, car y adhérer, c’était faire en sorte que ces droits soient respectés, c’était établir un idéal commun vers lequel les hommes tendent. Et c’est là que le bât blesse !

Non ! La logique première des organisations internationales qui gouvernent le monde ne vise pas au respect de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme !

Et voilà ce qu’aujourd’hui je suis venue contester !

Car lors de son instauration, le fait de reconnaître l’universalité de l’homme a été dit-on une avancée majeure… Justement, mon désir d’un monde sans frontières et du même coup sans compétition entre les nations a été particulièrement séduit par l’article 22 qui proclame :

« Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays. »

Joli, n’est-ce pas ? Hem… J’entends déjà les sceptiques. Et je peux leur répondre qu’ils manquent simplement de foi en l’homme. Serait-il capable de progrès scientifiques d’une rapidité incroyable, mais incapable de penser une organisation sociale meilleure ?

Si l’homme peut changer son destin en osant un jour aller frapper à une porte, l’humanité le peut aussi, et c’est là où le défi devient splendide !

En effet, même nos manuels de géographie nous l’apprennent : la Terre peut nourrir tous les hommes !

Hélas, la production agricole des pays économiquement sous-développés sert trop souvent à être exportée, afin d’obtenir les devises permettant de rembourser leur dette. L’agriculture commerciale crée alors des hérésies : des agriculteurs, ne se nourrissant pas de ce qu’ils produisent, meurent de faim !

Le développement de l’agriculture vivrière est alors à penser, surtout quand on chiffre à seulement 1% des budgets militaires mondiaux d’une année l’éradication de la faim dans le monde… Il est alors clairement évident que la logique économique passant devant la logique humaniste est LA Grande Nuisible aux Droits de l’Homme à notre époque !

Si nous pouvons reconnaitre au capitalisme d’avoir été un facteur de progrès en faveur des libertés individuelles et des technologies, sans oublier tout de même que « sans cesse le progrès, roue au double engrenage, fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un » (Victor Hugo), aujourd’hui, force nous est de constater que seul ce qui est rentable reçoit des investissements et dès lors, l’accroissement continu de la puissance du matériel militaire ne semble pas être ce que l’humanité peut rêver de mieux en matière de progrès…

Contrairement à l’époque d’Adam Smith, au commencement du capitalisme, nous disposons aujourd’hui d’institutions efficaces pour permettre l’accroissement des libertés individuelles et le progrès : l’ONU, la Recherche, et leur valorisation tient d’un choix de société !

De même en ce qui concerne l’Union Européenne : au lieu de se contenter d’être une union économique qui en temps de crise menace les acquis sociaux, elle pourrait permettre l’harmonisation des modèles socio-culturels vers le haut !

Il semble alors urgent de sortir de la logique concurrentielle du système capitaliste qui amène davantage à penser à une domination qu’à une « coopération internationale » qui serait pensée « compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays ». Cette logique est abusivement liberticide pour trop d’humains sur cette terre, étant établie sur un modèle darwinien d’élimination des plus faibles et de survie des plus forts – ici sur le triste critère de la capacité à amasser de l’argent – dont les penseurs avaient voulu sortir en instaurant un État de droit, afin de garantir à tous une égalité au travers de la loi.

L’analyse de Marx selon laquelle l’homme ne peut être totalement libre tant qu’il ne détient pas sa liberté économique est toujours d’actualité, de même que nous pouvons interroger nos démocraties où les votants n’ont pas forcément l’instruction et le temps nécessaire pour décider en connaissance de cause.

Ainsi, quelle est l’étendue de liberté en matière de choix éthique pour un homme qui doit nourrir sa famille dans le système actuel ?

Quelle est l’étendue de liberté des éleveurs sénégalais qui ne peuvent écouler leurs poulets sur le marché, inondé par les poulets des éleveurs occidentaux subventionnés et pouvant vendre à perte ?

Hélas tout cela est bien sûr connu et répété !

Mais les règles du commerce mondial restent tout de même identiques et l’injustice règne. Alors plus qu’un constat redondant, c’est un appel à la mobilisation pour changer ces règles iniques !

Parmi ces règles injustes, les plans d’ajustements structuraux imposés par le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, qui soit dit en passant, dispose curieusement d’une immunité juridique et se substitue alors aux gouvernements :

Ils imposent aux pays dont la dette reste partiellement impayée des privatisations, accroissant ainsi les inégalités et affaiblissant leur nation, assoiffant le peuple qui, comme à Cochabamba en Bolivie, doit maintenant payer l’eau qu’ils puisaient à la source parce que des multinationales se la sont appropriée… ! L’industrie de l’eau rapporte 400 milliards de dollars de bénéfices, et à côté de cela, l’ONU indique que seuls 30 milliards de dollars fourniraient une eau sûre et propre à toute la planète !

Comble de la perversion, ces privatisations sont imposées au nom de la dette des pays pauvres…! Quelle plus grande hérésie sur le plan de la justice ?

Qui a alimenté la croissance vertueuse des pays dits développés en fournissant des matières premières, et aujourd’hui des sous-traitants ?

Les anciens pays colonisés devraient-ils, en plus, payer les prêts qu’ils ont été obligés de faire pour survivre dans le système instauré par nous-mêmes et pour rattraper un retard dans lequel nous les avions laissé afin de mieux les dominer ?

C’est du cynisme au plus haut degré ! Aujourd’hui la coopération internationale s’arrête là où finit l’intérêt économique. Ainsi, le libéralisme permet l’ouverture des frontières aux biens et services, mais confronte les hommes à des barbelés sauvegardant les richesses de l’Occident. C’est moralement intolérable !

Nous devons être vigilants à l’hégémonie du discours libéral qui tendrait à nous faire croire que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ou autres abjectes hypocrisies !

Après tout l’Etat n’est rien d’autre que la gestion des impôts des concitoyens !

Aussi l’impossibilité de trouver l’argent nécessaire à des politiques sociales dépend avant tout d’un choix budgétaire donc d’une volonté politique !

Mais dans un pays où la fraternité est brandie sur le fronton des mairies, avouer tout bonnement qu’on se fiche du destin d’hommes n’allant pas servir la croissance économique nationale est politiquement moins correct évidemment. Pourtant qu’importe le discours puisqu’il sert une logique qui nous l’avons vu ne va pas dans le sens de l’accroissement des droits humains. Il est donc urgent qu’un autre discours s’élève, il est urgent de faire savoir que d’autres choix budgétaires sont possibles !

Les capitalistes sont-ils révoqués quand leur politique ne peut empêcher la crise ? Non !!! A part ça, il serait impossible de faire mieux qu’eux ?!!! Si ce n’était pas aussi grave, on pourrait presque en rire. Mais nous nous contenterons aujourd’hui d’un goût amer en bouche…

Le manque de discours alternatif est particulièrement démonstratif quand on voit la préoccupation principale des Français : le pouvoir d’achat passe ainsi avant la lutte contre les inégalités !

C’est particulièrement éclairant sur le manque de contre expertise sur la scène médiatique. Expliquer qu’une politique sociale globale augmentera de fait les salaires de la majorité de la population ou prendra à sa charge leurs dépenses indispensables grâce à une meilleure répartition, cela devrait pouvoir être entendu !

Tant que les idées alternatives resteront dans un cercle restreint de militants, tant qu’eux seuls liront Politis ou les écrits de la Fondation Copernic, il n’y aura pas possibilité d’un projet collectif d’inventer autre chose que le système capitaliste !

Je ne peux avoir la prétention de proposer moi-même un meilleur système, n’étant pas encore assez cultivée pour avoir une vision du monde assez complète et lucide qui le permettrait ; mais les philosophes existent pour cela qui -ne servant pas les intérêts d’une classe privilégiée- sont susceptibles d’être des moteurs progressistes si la volonté politique suit pour mettre en œuvre leur préconisations…

Quand aurons-nous une figure de Président la République philosophe au lieu d’un administratif aidé par des économistes et des génies de la rhétorique qui utilisent leurs discours pour faire passer leurs stratégies économiques ?

Le type de dirigeant que nous choisissons est bien révélateur de notre société !

Des génies de la rhétorique, des experts en communication chargés de vendre un homme politique comme on vend un produit !

Est-ce cela, le progrès : des trésors d’inventivité au service de la promotion de yaourts ?!

Il est urgent de penser à quoi nous voulons employer nos énergies !

Il y a tant d’écoles et d’hôpitaux à bâtir, de productions agricoles vivrières à entretenir !

Il est urgent en temps de crise économique de dire qu’il existe d’autres solutions que de ne compter que sur l’accumulation du capital dans les entreprises pour augmenter le marché final de production de richesses !

Si l’on prend les théories de Keynes par exemple, même la lutte contre les inégalités a un intérêt économique ! La consommation bloquée des ménages les plus pauvres est ainsi stimulée ! Et une politique de relance digne de ce nom peut se construire avec une politique de grands travaux comparable au New Deal Rooseveltien.

Et malins que nous sommes, nous éviterions d’employer ces travaux à creuser et reboucher des trous : les enjeux de sauvegarde de l’environnement et de développement du « Tiers Monde » qui avec un peu d’espoir serait bientôt rebaptisé plus glorieusement sont des chantiers tellement immenses que la quête est déjà toute trouvée !

Ah… un but pour l’Humanité… Ah… un idéal auquel aspirer… Ah… La Déclaration des Droits de l’Homme comme horizon… Il temps de faire valoir l’intérêt du plus grand nombre dans les sphères internationales : foin des multinationales corrompant le pouvoir, finançant les milices armées soutenant tels ou tels intérêts économiques !

Aujourd’hui, défendre les droits de l’Homme, c’est revendiquer qu’ils passent avant la logique d’accumulation de capital, c’est revendiquer la supranationalité d’un organe veillant à leur respect partout sans passe-droits accordés aux puissants.

Donner du pouvoir au peuple, c’est d’abord faire que ces droits soient respectés, de la « subvenance » à ses besoins fondamentaux jusqu’à ses besoins de reconnaissance sociale, et surtout le droit à l’instruction pour que les esprits soient libres et les choix de vote mûrement réfléchis !

Dans notre ère médiacratique, nous pouvons revendiquer l’éducation à l’image et aussi aux techniques de communication pour garder notre faculté de jugement devant le flot d’information continuel qui nous berce.

Il est temps de se lever, n’attendons pas un 100ème anniversaire où l’on devra à nouveau pointer du doigt les articles qui ici ou là ne sont malheureusement pas respectés. J’ai le sentiment qu’il est du devoir des intellectuels de lancer un appel à un changement de logique première pour prévaloir dans notre société.

« Un imbécile debout ira toujours plus loin que deux intellectuels assis », disait Michel Audiard !

Et bien nous avons besoin d’intellectuels debout, porteurs de projet autour des droits de l’Homme tellement universels !

Logique économique de la « main invisible » amenant aléatoirement un jour plus d ‘égalité entre les hommes ou logique humaniste volontariste cherchant grâce à la coopération de nombreuses têtes pensantes une organisation sociétale meilleure ?

Laisser faire et attendre ? Ou se prendre en main et réfléchir pour construire ?

L’orientation du plus grand nombre semble évidente et pourtant, pourtant cette évidence ne mène pas le monde aujourd’hui. !

Alors ces discours ne sont pas naïfs puisqu’ils sont par la force des choses des cris d’alarmes !

Nous sommes encore relativement épargnés par la loi économique triomphante même si stress et morosité nous atteignent, mais ailleurs les inégalités se creusent plus drastiquement et des hommes meurent encore faute d’avoir accès à l’eau et de pouvoir se nourrir ! A savoir 935 millions d’affamés selon des chiffres officiels en 2008… Est-ce acceptable ?

Si nous ne nous levons pas pour eux tant que nous le pouvons, il n’y aura bientôt plus personne quand à notre tour nous serons victimes de façon plus cuisante de ce système inégalitaire.

Une pensée pertinente énonce ceci : « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit. Quand ils sont venus me prendre, il n’y avait plus personne pour me défendre…». Quand ils ont bafoué les droits de l’homme au nom du pillage économique en Afrique, je n’ai rien dit… Quand ils ont bafoué les droits de l’homme afin de s’imposer sur le marché international dans les Pays Émergents, je n’ai rien dit… Quand ils ont bafoué les droits de l’homme sur le sol français en renvoyant des immigrés dans leur pays sous prétexte qu’ils prennent du travail aux Français, je n’ai rien dit !

Quand ils bafoueront les droits de l’homme en transformant l’éducation en formation professionnelle ou en autorisant un temps de travail extensible alors que l’espérance de vie moyenne d’un ouvrier est de 68 ans, qui se lèvera ? Quand l’eau deviendra trop chère ici aussi ?

Article 22 : « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays. »

Voilà l’idéal vers lequel tendre!

Merci.