Au secours, les Russes reviennent !

Hier, de 19 h 20 à 20 h, j’ai écouté sur France Inter l’émission «Le téléphone sonne», présenté par Alain Bedouet, et qui avait pour thème : «Que peut l'Europe face à la Russie ?».

Les invités étaient

– Marie Mendras, chercheur Cnrs/Céri, professeur à Sciences-Po qui publie en octobre « Russie : la défaite de l’Etat » chez Odile Jacob.

– Pierre Hassner, directeur de recherche émérite au Centre d’études et de recherches Internationales, (Céri), auteur du livre «Justifier la guerre, de la bombe atomique au nettoyage ethnique », aux Presses de Sciences-Po.

– Et, en direct de Moscou, Boris Tourmanov, journaliste indépendant spécialiste de la politique internationale et Bruno Cadène de France Inter, et, de Bruxelles, Quentin Dickinson, correspondant de France-Inter à Bruxelles.

2 septembre 2008

En les écoutant, j’ai eu la nette impression que tous nourrissaient une franche hostilité envers la Russie, mais, surtout, qu’ils présentaient le conflit russo-géorgien sous un jour singulièrement biaisé. Je suis donc allé sur le site de France Inter et j’en ai retiré les extraits suivants (les termes entre crochets sont de ma main) :

Pierre Hassner : la comparaison [de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie] avec le Kosovo est recevable en petite partie. […] Il y a des analogies. [Pour le Kosovo] il n’y a pas eu d’usage de la force. […] Au Kosovo, les Serbes sont protégés du nettoyage ethnique par les troupes de l’ONU [alors que] les troupes russes participent au nettoyage ethnique en Abkhazie et en Ossétie. […] C’est absolument certain que ce n’est pas à la suite de l’intervention de Sakachvili qu’ils [les Russes] sont intervenus. […] On n’amène pas 18 000 hommes en quelques heures. […] [La Russie subit] l’humiliation d’être un pays comme les autres.

Marie Mendras : La Russie est dans un esprit de revanche, mais surtout de puissance et d’action militaire. […] Je ne peux pas accepter ce point de vue de Tourmanov que ce sont les Géorgiens qui ont voulu ce conflit. […] [Les Russes] imposent un embargo total sur la Géorgie. […] Dire que c’est Sakachvili qui a voulu ce conflit est extrêmement simpliste. […]. La xénophobie est artificiellement construite par les dirigeants russes. […] La Russie ne veut pas jouer avec les règles du jeu des pays

démocratiques. […] Il n’y a pas de bloc russe. La Russie est toute seule. Aucun pays de la CEI n’a reconnu l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Bruno Cadène : depuis 5 ans, j’ai vu à Moscou monter en permanence un nationalisme martelé par les médias.

Boris Tourmanov : La Russie n’a jamais changé dans ses complexes de supériorité et d’infériorité. La Russie a proclamé une mini-doctrine Brejnev [vis-à-vis des ex-républiques soviétiques]. […] L’Europe doit penser à ce qu’elle fera lorsque la Russie récidivera [sic !] en Ukraine…

Ces diverses assertions me paraissent extrêmement partielles et partiales en ce qu’elles ne considèrent que l’apparence qui les arrange : un minuscule pays, lié aux Occidentaux par son président Sakachvili, lui-même polyglotte et diplômé d’une université américaine (donc, a priori, paré de toutes les vertus), contre un immense pays, continental, froid, inquiétant, donc, a priori, lesté de toutes les tares. [Il y aurait beaucoup à dire sur la représentation symbolique qu’on se fait des Russes, à commencer par les métathèses avec les termes «fruste», «rustre» et «frustré», qui comportent exactement les mêmes sons – et dans le même ordre – que «russe», et auxquels il suffit d’ôter quelques consonnes pour passer des premier au second. Autrement dit, grattez le «fruste», le «rustre», et le «frustré» et vous trouverez le «Russe»…].

Ces assertions sont partiales et partielles en ce qu’elles ont du conflit russo-géorgien une vision «en iceberg» : elles voient le dixième émergé (un petit pays attaqué par un grand), elles ne voient pas les neuf dixièmes immergés ! Et ces neuf dixièmes immergés, c’est bien autre chose… Dire que la Russie nourrit des desseins impérialistes à l’égard de l’Occident, c’est faire bon ménage de l’attitude des Occidentaux à l’égard de la Russie, dans un passé lointain et dans un passé récent.

Depuis leur introduction dans la politique européenne, sous Pierre le Grand, les Russes n’ont connu, en effet, de la part des Occidentaux, que des déboires. Qu’on en juge :

Ils ont été envahis par Charles XII de Suède lors de la guerre du Nord (au début du XVIIIe siècle), ils ont été envahis et ravagés par Napoléon en 1812. Ils ont été attaqués sur leur territoire lors de la guerre de Crimée en 1853, ils ont été contrés par les Britanniques en mer Noire, en Méditerranée, en Afghanistan et en Extrême-Orient, humiliés au Congrès de Berlin en 1878. Ils ont été écrasés et humiliés lors de la guerre russo-japonaise de 1904-1905, leur adversaire japonais étant soutenu en sous-main par les Anglais et les Allemands. Ils ont été humiliés par le comte d’Ærenthal (ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie) en 1908.

La guerre de 1914 s’est déroulée en grande partie sur leur territoire et a surtout été marquée par de cuisantes défaites. La paix de Brest-Litovsk a, pour eux, été un recul sévère. Durant la guerre civile, ils ont été attaqués par les Occidentaux, les Japonais, les Polonais. Ils ont été isolés par la ligne Curzon. Les Anglo-Français ont rejeté tous les appels d’alliance de Staline contre Hitler dans le secret espoir que l’Allemand et le Soviétique s’étriperaient pour leur plus grand profit. Ils ont été attaqués par Hitler et les Occidentaux les ont laissés mariner le plus longtemps possible dans leur jus et ils ont payé un tribut incomparablement plus lourd que les Américains à l’écrasement de la Wehrmacht.

Pendant la guerre froide, les Occidentaux leur ont fait une guerre d’usure acharnée, allant même, comme le reconnaissait cyniquement Zbigniew Brzezinski, jusqu’à les attirer délibérément en Afghanistan.

Depuis la fin du régime soviétique, la Russie, héritière principale de l’URSS, a été amputée de 23 % de sa superficie (de 22 millions à 17 millions de km²) et de plus de la moitié de sa population (de 293 à 144 millions d’habitants), avec les ressources économiques y afférentes. S’imagine-t-on, du jour au lendemain, la France réduite à la superficie et à la population du Maroc ? Dangereuse, la Russie ? Un pays qui, avec le Japon (mais pour de tout autres raisons) voit sa population décroître, au point que les projections démographiques la font passer de 144 millions d’habitants aujourd’hui, à 128 millions en 2025 !

Dangereuse, la Russie ? Un pays dont deux des principaux accès aux mers (et, de surcroît, à des mers déjà fermées), la Baltique et la mer Noire, sont presque totalement barrés par des pays – au mieux – adversaires – (Ukraine), au pire hostiles (pays Baltes) ? Dangereuse, la Russie ? Un pays dont nombre d’anciennes républiques (pays Baltes) sont passées dans l’alliance antagoniste ou subissent toutes les pressions pour y entrer (Ukraine, Géorgie) ? Imaginons que l’URSS ait gagné la guerre froide, que l’Europe de l’Ouest, le Canada, le Mexique soient devenus communistes. Imaginons que le Texas, l’Arizona, l’Oregon, laCalifornie aient proclamé leur indépendance et aient été pressés d’adhérer au pacte de Varsovie, auquel appartiendraient déjà le Maine, le New Hampshire et le Vermont. Imaginons que l’URSS ait installé des radars au Mexique et des fusées à Porto Rico en prétendant se protéger contre des fusées venues de Chine…

Les invités à l’émission de France Inter se sont-ils mis dans la peau d’un Russe depuis 1991 ? Ont-ils eu conscience que, après 1991, les Américains ont acquis à prix bradés le fruit de décennies de recherches soviétiques dans le spatial et le nucléaire ? Qu’ils ont débauché les meilleurs chercheurs soviétiques ? Que, dans les années ultralibérales du début de la décennie 1990, leur économie a été vendue à l’encan aux Occidentaux ? Que, malgré toutes les palinodies de Boris Eltsine, malgré la bonne volonté de Vladimir Poutine dans la lutte contre le «terrorisme» (entendre l’Islam), les Américains ont essuyé leurs pieds sur la fierté des Russes ? Que toutes les révolutions «colorées» (Serbie, Géorgie, Ukraine, Asie centrale) n’ont été que des manigances d’officines américaines pour installer des bases aux portes de la Russie ? Que la «justification » de l’installation de radars en République tchèque et de fusées en Pologne par une «menace» de fusées iraniennes ou nord-coréennes estcontraire à toutes les données stratégiques, militaires, tactiques et même simplement balistiques ?

Les Américains ceinturent l’Iran de leurs bases et de leurs navires, ils le surveillent par leurs satellites, leurs avions-espions et leurs drones, ils l’ont à portée de minutes de leurs F-22. Par ailleurs, pour la Corée comme pour l’Iran, viser l’Europe, c’est viser vers l’ouest, en sens contraire de la rotation de la Terre et des vents dominants, ce qui revient à jouer volontairement la difficulté. Prétendre que des radars installés en Bohême et en Pologne vont parer à une menace venue d’Iran ou de Corée est la même chose que prétendre, pour un stomatologue, extraire une dent de sagesse par le rectum…

Et le plus fort est que les Etats-Unis essaient de faire avaler ce bobard aux Russes qui sont les seuls, avec eux, à maîtriser la technique des missiles balistiques intercontinentaux. Non seulement ils les menacent, mais, de surcroît, ils les prennent pour des idiots…]. Et, pour la récente guerre d’Ossétie, c’est oublier tous les conseillers militaires américains et israéliens qui ont guidé les tirs de LRTM de l’armée géorgienne (lance roquettes à tubes multiples ou «orgues de Staline») contre l’Ossétie et même qui – selon le Canard enchaîné – les ont délibérément poussés à attaquer !

En bref, avec toutes ces omissions, avec le refus obstiné, inique, de relier la situation au Kosovo à celle de l’Ossétie et de l’Abkhazie (en postulant implicitement, et cyniquement, le deux poids deux mesures), j’ai eu le sentiment que France Inter désinformait ses auditeurs.

Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, rectifications et critiques.

Philippe Arnaud, Amis du Monde Diplomatique de Tours