Après l’Egypte, l’Iran?

Pendant que de nombreuses révoltes éclatent à travers le monde arabe, l’opposition iranienne a organisé lundi 14 février une « manifestation de solidarité » avec l’Égypte et la Tunisie. La manifestation n’a pas connu le succès espéré.

 

Bien que certains sites web de l'opposition revendiquent jusqu'à 350.000 manifestants, des photos publiées par BBC Persian donnent une image plus modeste. La majorité des médias parlent d'ailleurs de “milliers” ou de “dizaines de milliers” de participants. La manifestation de suivi de dimanche dernier n'a mobilisé qu'un tiers des manifestants de lundi. Hillary Clinton a néanmoins exprimé l'espoir que l'Iran puisse suivre l'exemple égyptien. Mais quelle est la probabilité que le gouvernement iranien devra lui aussi démissionner?

D'une part il y a bien entendu un certain nombre de similitudes entre l'Iran et l'Égypte ou la Tunisie. Les trois pays connaissent tous une population jeune et éduquée et d'importants problèmes socio-économiques. Le gouvernement iranien aussi opte, surtout depuis 2009, de plus en plus pour la force et la répression face aux manifestants. Les images télévisées de parlementaires iraniens demandant l'exécution des dirigeants de l'opposition Mousavi et Karroubi étaient incontestablement terrifiantes.

D'autre part, il y a aussi un certain nombre de différences. Ainsi, contrairement aux mouvements d'opposition arabes, le “Mouvement vert” ne naît pas d'un ras-le-bol général du régime. Le vert était la couleur de la campagne électorale de Mir-Hossein Mousavi, un des quatre candidats à l'élection présidentielle de 2009. Le résultat officiel donnera 64,2% à Ahmadinejad et 33,9% à Mousavi. Nonobstant les accusations de fraude, les élections iraniennes étaient clairement plus libres et compétitives que les élections en Égypte, où Moubarak était généralement le seul candidat, ou en Tunisie, où Ben Ali était assuré d'au moins 90% des voix. Mousavi affirme cependant que lui, et non Ahmadinejad, a remporté les élections et appelle ses partisans à prendre la rue. Un nombre de grandes manifestations se suivent et le vert devient le symbole de ceux qui n'acceptent pas le résultat électoral. Depuis lors l'opposition tente de temps à autre de mobiliser ses supporters, mais les grandes manifestations postélectorales ne se répètent plus. Lors de manifestations orchestrées, le gouvernement iranien semble par contre bel et bien en état de mobiliser des millions de personnes. Mercredi 16 février on a d'ailleurs assisté à des affrontements entre partisans et opposants du gouvernement. La population iranienne est clairement divisée. Certains soutiennent entièrement le gouvernement, d'autres moins, d'autres encore s'y opposent fortement. Difficile de chiffrer le nombre de partisans dont dispose chaque groupe, mais présenter la situation comme un conflit entre «  le régime » d'une part et « le peuple » d'autre part est clairement trop simpliste. Qui plus est des sondages récents du US Institute for Peace en Charney Researchparaissent confirmer les résultats officiels de 2009!

Que le Mouvement vert n'arrive pas à mobiliser davantage d'Iraniens, il le doit en grande partie à ses propres défaillances. En 2009, le mouvement reflétait encore le sentiment sincère de ceux qui se sentaient trahis par le résultat officiel, mais depuis il a perdu du terrain. En janvier 2010 le Iran Regional Presence Office (IRPO) du gouvernement américain remarque que l'impact réel des « Verts » est assez limité et que les médias occidentaux ont tendance à surestimer l'importance des révoltes. Mousavi avait déjà insisté que le mouvement devrait se tourner plus vers les classes laborieuses. L'IRPO observe en effet que les ouvriers et minorités ethniques ne s'identifiaient pas ou très peu au Mouvement vert. La newsletter du parti communiste iranien (Toudeh) de début février apporte un élément important pour en comprendre les raisons. On y lit notamment que l'opposition a urgemment besoin d'un « programme économique progressiste ». Cette absence de programme économique deux ans après les élections est significative.

Les choses ne sont pas plus claires en matière de politique étrangère. En 2009 l'opposition critiquait d'abord Ahmadinejad pour sa « diplomatie confrontationnelle », mais quand quelques mois après le président accepte une proposition occidentale concernant un échange d'uranium, on lui reproche d'être « trop indulgent ». Lors de la manifestation dite de solidarité aussi la confusion règne. Le slogan « Ni Gaza, ni Liban; Tunisie, Égypte et Iran » porte à penser que la solidarité verte ne s'étend pas à tous les peuples arabes. Ses incohérences rendent le mouvement vulnérable aux manipulations étrangères. Selon l'agence de presse Fars News certains manifestants avaient en effet reçu des armes de l'étranger. Et même Mousavi a avoué que des « étrangers » cherchent à utiliser le Mouvement vert pour leurs intérêts.

Il semble donc logique que nonobstant le soutien enthousiaste de Clinton, beaucoup d'Iraniens aient des doutes. La grande majorité aimerait certes des réformes, mais ne veut pas d'une nouvelle révolution. Chose tout à fait compréhensible puisque la révolution islamique a tout de même apporté certaines avancées sociales, même pour les femmes. Un programme de contrôle de la fécondité a reporté le nombre d'enfants par femme de 6,2 en 1986 à 2,1 en 2003. Le taux d'alphabétisation des femmes est passé de 35% avant la révolution (1976) à 74,5% en 1996.[1] Une nette amélioration par rapport à la période du Chah. Selon UNICEF le taux d'alphabétisation des jeunes femmes (15-24 ans) est aujourd'hui de 97%. Dans les universités la majorité féminine risque de devenir tellement grande que le gouvernement a envisagé des quotas de 30% d'étudiants masculins. Il ne surprend donc pas que l'Iran ait non seulement un ministre, mais aussi un vice-président féminin.

Mais les problèmes économiques restent énormes. En outre du chômage et de l'écart grandissant entre riches et pauvres, la dépendance économique de la rente pétrolière complique la situation du pays. Une consommation interne très élevée et un manque de raffineries forcent même ce pays exportateur de pétrole à importer de l'essence, un frein à son développement. De par le développement de l'énergie nucléaire, l'investissement dans des raffineries nouvelles et l'abolition des subventions énergétiques, le gouvernement iranien espère y remédier. L'abolition des subventions étatiques avait déjà été essayée par les présidents Rafsanjani et Khatami, aujourd'hui à l'opposition, mais la mesure n'est pas sans risques. Bien que Ahmadinejad promet d'aider les plus démunis, elle pourrait augmenter la pauvreté – et donc le terreau de la protestation sociale. La grève des travailleurs du secteur pétrolier à Abadan en est une illustration récente.

Toutefois, que Clinton exprime sa « solidarité » avec les manifestants va au-delà de la honte. Les sanctions internationales promues par les États-Unis ont justement pour objectif d'empirer ces problèmes sociaux. Washington veut étrangler l économie iranienne en lui interdisant le commerce. Les sanctions touchent l'aviation civile et le secteur financier, mais même des hôpitaux et jusqu'à 850.000 malades! Plus augmenteront la pauvreté et la misère, plus il sera facile de déstabiliser le pays pense-t-on à Washington. Un raisonnement pervers, dont le peuple iranien est la première victime.
 
Notes



[1]    T. Coville, Iran, La révolution invisible, Paris, La Découverte, 2007, p. 130-132.





Une version antérieure de cet article a été publiée par De Wereld Morgen

 

Source: www.investigaction.net

 

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