Appel de Caracas

Plus de 300 intellectuels et artistes venus des cinq continents se sont réunis à Caracas début décembre et ont lancé l'appel qui suit. (Je publierai prochainement mes impressions et des témoignages recueillis au Venezuela)

Réunis à Caracas, berceau du Libérateur Simon Bolivar, intellectuels et artistes venus de 52 pays et de différentes cultures, nous nous accordons sur le fait qu’il faut construire un front de résistance face à la domination mondiale qu’on prétend nous imposer aujourd’hui.

Nous vivons à une époque où la charte de l’ONU n’est pas respectée, la légalité internationale a été foulée aux pieds et où l’on a aboli des principes tels que la non intervention dans les affaires internes des Etats et même leur souveraineté. Les conventions de Genève sur la protection des prisonniers de guerre et des populations civiles ont été violées; des détenus sont torturés et humiliés et on a créé des prisons illégales sur les territoires usurpés de Guantanamo et en Irak. L’invasion et la destruction de l’Irak, les menaces contre les autres nations du Moyen-Orient, le martyre du peuple palestinien, les interventions des grandes puissances en Afrique mettent en évidence la volonté d’imposer par le sang et le feu un ordre fondé sur la force.

Une grande partie de ces interventions ont pour objet l’appropriation des réserves d’hydrocarbures, des minerais, de la biodiversité et de l’eau des pays moins développés. Nous soutenons le droit des peuples de garder le contrôle sur ces ressources et de repousser les attaques qui ont pour objet leur appropriation.

Les crimes commis contre le peuple irakien montrent à quelles extrémités peuvent parvenir des médias et des gouvernements qui se proclament défenseurs des droits de l’homme. La ville de Falloujah, aujourd’hui détruite de fond en comble, demeurera le symbole de la résistance héroïque lors d’un moment tragique de l’histoire.

Font partie de ces projets de domination le recouvrement d’un dette extérieure illégitime et la volonté d’annexer économiquement l’Amérique Latine et les Caraïbes via l’ALCA et d’autres projets et accords menaçant leur indépendance et leurs possibilités de développement réels.

Le danger de nouvelles formes d’interventions et d’agressions augmente face à la croissance

des luttes sociales et aux processus de changement que connaît la région. Les notions de « guerre préventive » et de « changement de régime » proclamées par la doctrine officielle du gouvernement des Etats-Unis constituent une menace pour tous les pays qui ne se plient pas aux exigences impériales ou qui ont une importance stratégique. Un exemple en est la récente intervention à Haïti. Aujourd’hui, plus que jamais, apparaît la nécessité de la solidarité avec le Venezuela, Cuba et toutes les causes populaires du continent.

Nous exprimons également notre solidarité avec les peuples irakien, palestinien, afghan et tous ceux qui résistent à l’agression impérialiste. Une composante cruciale de la lutte globale contre les ingérences impérialistes, en liaison avec les forces qui, en Europe, Amérique Latine et autres parties du monde ont manifesté contre la guerre, c’est certainement la mobilisation des secteurs les plus conscients du peuple des Etats-Unis. Nous condamnons le terrorisme mais nous nous opposons à l’utilisation politique qui est faite du terme « lutte contre le terrorisme » et à l’appropriation frauduleuse de termes tels que « démocratie », « liberté » et « droits de l’homme ». Nous refusons que l’on colle l’étiquette de terroriste sur les luttes de résistance des peuples et de guerre contre le terrorisme aux agressions des oppresseurs.

Alors que des ressources incalculables sont dilapidées par l’industrie d’armement, un génocide silencieux et dévastateur se produit quotidiennement, causé par la faim, la pauvreté extrême, les problèmes sociaux, les maladies curables et les épidémies. Les souffrances imposées aux peuples d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine et des Caraïbes du fait des mesures économiques promues par les institutions financières internationales sont ignorées par ceux qui prétendent dominer le monde et les élites qui veulent bénéficier du pillage néo-colonial. L’absence de programmes pour la solution réelle de ces problèmes est un autre signe de la déshumanisation de notre époque.

Nous faisons nôtre la lutte des travailleurs, des paysans, des chômeurs, des exploités et des exclus, des femmes, des peuples indigènes, tant originaires d’Afrique que locaux, des immigrants, des minorités sexuelles, des enfants sans protection et les victimes du commerce sexuel. Nous appuyons activement les revendications de tous ceux qui défendent leurs droits et leurs identités face aux prétentions totalitaires et homogénéisantes de la globalisation néo-libérale.

Sans un niveau suffisant d’aliments, de soins médicaux, d’énergie et d’électricité, d’eau potable, la plus grande partie de l’humanité est sacrifiée par un système qui épuise les ressources naturelles, détruit l’environnement et, par suite de son organisation irrationnelle, met en péril la vie elle-même.

Le plus grand nombre a un accès limité à l’éducation et est exclu des avantages qui pourraient être fournis par les nouvelles technologies de l’information et de production de médicaments génériques. Le système économique dominant génère la mercantilisation de la production intellectuelle , la privatise et la transforme en instrument de concentration de la richesse et de domestication des consciences. Il est urgent d’exiger que l’OMC, contrairement à sa politique ayant pour but de transformer le monde en marchandise, reconnaisse la diversité culturelle.

La concentration des moyens de communication de masse va totalement à l’encontre de la liberté de l’information. Le pouvoir médiatique, au service du projet hégémonique, déforme la vérité, manipule l’histoire, produit la discrimination sous ses diverses formes et provoque la résignation face à l’état actuel des choses, présenté comme étant le seul possible.

Il est nécessaire de passer à l’offensive avec des actions concrètes. La première d’entre elles, décidée par cette Rencontre, consiste en la création d’un réseau d’informations, d’action artistique et culturelle, de solidarité, de coordination et de mobilisation qui relie les intellectuels et les artistes aux Forums Sociaux et aux luttes populaires, garantissant la continuité de ces forces et son articulation en un mouvement international « En défense de l’humanité ».

Il est fondamental de contrer la propagande des centres hégémoniques en faisant circuler les idées émancipatrices par tous les moyens : émissions de radios et télévision, internet, presse alternative, cinéma, médias communautaires et autres, et défendre les projets de développement et les expériences de participation et d’éducation populaires, pour qu’ils puissent se convertir en exemples de la reconstruction des utopies qui font avancer l’Histoire.

La réalité vénézuelienne montre qu’il est possible par la mobilisation populaire de conquérir et maintenir le pouvoir pour le peuple, et promouvoir et défendre les grandes transformations à son avantage. Nous exprimons toute notre gratitude au peuple vénézuelien, au gouvernement bolivarien, au président Hugo Chavez pour son soutien à l’avenir de ce mouvement international. En ce moment de grand danger, nous renouvelons notre conviction qu’un autre monde est non seulement possible mais encore impératif et nous appelons à s’engager pour le réaliser avec un maximum de solidarité, d’unité et de détermination. En défense de l’humanité, nous réaffirmons notre certitude : les peuples auront le dernier mot.