Appel aux refus du CPE

Nous sommes enseignants et chercheurs en sciences humaines et sociales.

Notre activité consiste à tenter de comprendre les faits sociaux, leur articulation avec les enjeux politiques, leur épaisseur historique, leurs manifestations contemporaines. Nous sommes aussi parents, enseignants en charge de la transmission des connaissances, des valeurs et du patrimoine culturel aux générations qui nous succèdent.

Nous sommes enseignants et chercheurs en sciences humaines et sociales.

Notre activité consiste à tenter de comprendre les faits sociaux, leur articulation avec les enjeux politiques, leur épaisseur historique, leurs manifestations contemporaines. Nous sommes aussi parents, enseignants en charge de la transmission des connaissances, des valeurs et du patrimoine culturel aux générations qui nous succèdent.

En charge aussi et surtout de la construction d’un esprit critique s’appuyant sur les acquis d’une culture du questionnement héritée du siècle des Lumières qui a fondé nos démocraties.

Nous sommes les témoins du mouvement de contestation des étudiants et lycéens contre le CPE et plus largement contre le projet de loi pour l’égalité des chances.

Il est impossible de rester extérieurs à cette crise.

Celle-ci secoue en réalité la société française depuis de nombreuses années, et atteint un paroxysme à l’occasion de différents phénomènes qu’il s’agit de comprendre ensemble : réformisme compulsif des institutions, loi sur le droit d’auteur dans la société de l’information (DADVSI), projet de dépistage précoce des troubles du comportement chez l’enfant, et loi pour l’égalité des chances et notamment pour le contrat première embauche. Ce n’est pas faire des amalgames que de signaler les liens organiques entre ces réformes. Une rhétorique monotone et uniforme de légitimation atteste de leur parenté idéologique : il s’agit de « débloquer la société », de « rattraper un retard », de s’adapter à la « réalité d’un monde qui change », d’« accroître la compétitivité », etc.

Le refus du CPE, après celui de la constitution européenne, est l’indicateur qu’une autre lecture du monde est faite par les acteurs sociaux. Ceux-ci ne vivent pas naïvement dans un monde d’illusions, tandis les hommes politiques seraient, eux, dans la réalité vraie du monde[1]. On a affaire à différentes lectures du monde, sous-tendues par des rapports de domination dont certains vont profiter et que d’autres vont subir. Certains chercheurs, nous-mêmes dans nos propres enquêtes, faisons le constat d’une souffrance sociale croissante dans le monde du travail, et d’une menace sur les relations de confiance qui structurent le lien aux institutions. Dans ce contexte, au nom des connaissances que nous produisons – lesquelles ne se réduisent pas à des visions fonctionnelles et économistes de la société – nous ne pouvons que comprendre le mouvement de contestation du CPE, et y adhérer.

Contrairement aux apparences, les lycéens et étudiants ne luttent pas contre les institutions républicaines : ils sont parmi les seuls à y croire encore suffisamment pour faire le sacrifice de leurs propres intérêts dans leurs modes d’action. Leur rapport à la politique est plus authentique et plus fort que celui des élus, ministres, syndicalistes et autres professionnels et experts de la politique. C’est pourquoi il est de notre devoir de parents, de professeurs, de proviseurs, de directeurs d’établissements, de prendre des positions claires contre cette loi. Rappelons que la conférence des présidents d’université (CPU) et le Conseil National de l’Enseignement Supérieur et de la recherche (CNESER), ont demandé officiellement le retrait de cette loi. Il faut suivre ces exemples. Rappelons également que plus de 3000 chercheurs et professionnels de la culture et des médias ont lancé un appel à la désobéissance civile contre la loi DADVSI, qui est de fait inapplicable pour qui veut faire correctement son métier d’enseignant ou de professionnel de la culture.

Nous sommes convaincus qu’une grande partie des enseignants et des responsables éducatifs ressentent au quotidien, le travail de sape inouï qui est mis en œuvre depuis quelques années contre les mécanismes de transmission des connaissances et des valeurs, de préservation des principes de solidarité, de compensation des inégalités. Mais tous, universitaires enseignants, nous restons étonnement passifs, paralysés par des principes légalistes que ne respecte guère la sphère politique. Celle-ci affiche quotidiennement son cynisme et son mépris de l’intérêt général : le ministre de l’éducation nationale ordonne le recours à la force pour stopper le mouvement lycéen.

C’est au nom du sens des responsabilités que nous devons prendre la parole et dénoncer cette attitude irresponsable.

Nous avons le devoir de demander, où que nous soyons, le retrait de la loi pour l’égalité des chances.

Nous avons le devoir, bien au-delà de cette contestation, d’inventer avec les jeunes de nouvelles formes d’implication dans la vie publique qui concrétisent réellement les valeurs que nous sommes supposés porter au sein des institutions dont nous avons nous-mêmes hérité.

Joëlle Le Marec

Directrice du laboratoire "Communication, Culture et Société" JE 2419

ENS Lettres et Sciences Humaines. Lyon. France

http://c2so.ens-lsh.fr et http://infocom.ens-lsh.fr

[1] Villepin le 16 mars « Moi, je suis dans le réel ! Les Français, les médias, sont dans le virtuel » (Le Monde du 30 mars 2006 p. 26).