Aigle ou perroquet ?

« Presse institutionnelle », « perroquets du pouvoir ». Deux grands quotidiens belges ont été vertement critiqués ce dimanche par Carine et Gino Russo, parents de Julie et Mélissa. Indignés de voir ces médias justifier avec mauvaise foi la non-enquête sur l’affaire Dutroux.

« Accusation insultante, injuste et dénuée de tout fondement », réplique Le Soir (1 juin). Reprochant même aux Russo leur manque de « sérénité » (sic). Très fort ! Après tout ce qu’ils ont souffert, après qu’un juge d’instruction ait saboté l’enquête sur les réseaux pédophiles en Belgique, et de possibles implications de membres de l’establishment, les parents devraient être plus calmes et « sereins » ? Odieux.

La presse est-elle libre ou institutionnelle ? Le Soir est-il un aigle ou un perroquet ? Voici un élément de réponse, basé sur mon expérience personnelle.

En 1991, avec une dizaine de chercheurs, j’ai testé ce quotidien sur la première guerre du Golfe. Bilan catastrophique. Un festival de médiamensonges à la Timisoara. Présenter des « atrocités » sans vérifier. Camoufler sous des prétextes « humanitaires » les intérêts de nos multinationales dans ces guerres. Diaboliser qui nous résiste. Occulter l’histoire et la géographie indispensables pour comprendre. Taire les mises en question et les enquêtes indépendantes.

Invité à en débattre à la sortie de ce livre Attention, médias !, le rédac-chef du Soir répondit qu’aucun de ses journalistes ne viendrait débattre d’un livre « qui nuit fortement à notre journal ».

Même censure lorsque mes deux livres suivants ont testé l’info sur la Bosnie et le Kosovo. Le Soir reprenait en perroquet les mensonges de l’Otan, de son porte-parole Jamie Shea et d’Alastair Campbell, conseiller en propagande de guerre de Tony Blair. Aujourd’hui encore, lorsque d’ex-généraux de l’Otan ou l’ancien dirigeant PS Guy Spitaels disent tous qu’on nous a raconté des médiamensonges du début à la fin sur le Kosovo, lorsqu’un débat se tient là-dessus dans un cinéma de Bruxelles, Le Soir continue à se taire.

Oui, dans toutes ces guerres, Le Soir a été un perroquet, la « voix de son maître », le défenseur des intérêts institutionnels. Et il a chaque fois refusé d’en débattre. Les lecteurs n’ont pas le droit de savoir (1).

Et il ne s’agit pas une « vieille » histoire. Actuellement, des gens meurent chaque jour au Kosovo parce que les USA et l’Otan protègent des terroristes et des maffieux dans le silence des médias. Actuellement, des gens meurent chaque jour en Serbie parce que les bombardements de l’Otan ont imposé un gouvernement du FMI, et que le prix du pain a quadruplé, les médicaments sont hors de prix, les licenciements ont explosé. Sur cette misère, les multinationales font de « bonnes affaires », mais Le Soir se tait. Le silence des médias, c’est le service après-vente des bombardements.

Il n’y a pas que les guerres. Sur le social, c’est pareil. Interrogez tous ceux qui ont mené une lutte des « petits » contre les « gros », demandez s’ils sont contents de la couverture des médias.

Et sur la misère du tiers monde ? Le Soir vous montre-t-il comment nos multinationales étranglent les économies locales, ruinent les paysans, exploitent la main d’œuvre, imposent des dictateurs et fomentent même des guerres pour contrôler des matières premières stratégiques ? Non. Des multinationales, Le Soir vous présente seulement les publicités car il en vit. Le coût de production d’un quotidien, c’est deux ou trois fois son prix de vente au lecteur. Oui, d’accord, c’est une règle économique de ce système. Mais alors a-t-on le droit de se faire passer pour un aigle au-dessus des intérêts dominants ?

Ainsi, Le Soir confirme ce que disait Brecht : on peut montrer qu’il y a des riches, on peut montrer qu’il y a des pauvres, on ne peut montrer le lien entre les deux. Les gens ne peuvent savoir que s’il y a des riches, c’est parce qu’ils exploitent les pauvres.

Oui, celui qui cache d’où vient la misère du monde, celui qui cache les crimes de l’establishment, oui, c’est un perroquet.

L’affaire Dutroux, je n’ai pu l’étudier. Simplement, comme tout le monde, je m’indigne qu’on ne réponde à aucune des grandes questions de l’enquête. Face à cette Opération Oubliettes, les parents Russo ont eu le courage d’apporter une réponse digne et constructive. L’extrême droite a d’autres réponses et se presse pour profiter du ras-le-bol. Le silence des médias institutionnels l’aide bien.

(1). – Sur les médiamensonges , voir mon « Le Droit à l’information, un combat », bientôt en mail et sur site. Voir aussi Anne Morelli, Principes de la propagande de guerre, Labor, Bruxelles, 2000.

– Sur les liens entre médias, pouvoirs économiques et pouvoirs politiques, voir l’excellent « Tous pouvoirs confondus » de Geoffrey Geuens, EPO, Bruxelles, 2003. Le Soir vous a-t-il informé sur ce bouquin remarquable et dérangeant ? Ne cherchez pas, vous avez perdu.