Afghanistan : « Dans les quartiers riches, je me sentais comme un étranger »

Samir Hamdard, animateur afghan du projet Solidarity Shop, s’est rendu en Afghanistan, un pays qui vit depuis plus de dix ans déjà sous l’occupation de l’OTAN. Dans une interview à intal, Samir explique les conditions de vie difficiles de la population.

 
Samir, tu reviens de Kaboul, quelle est ton impression générale sur la ville ?

La ville est divisée entre très riches et très pauvres. De plus en plus, on voit qu’il s’agit d’une ville sous occupation. Je me suis beaucoup promenée à pied dans la ville. Dans les quartiers riches, je me sentais comme un étranger dans mon propre pays. On ne peut pas s’arrêter deux minutes sans qu’un militaire ne vous apostrophe pour vous demander ce que vous faites là. On ne peut pas sortir un appareil photo.

J’aurais voulu faire un reportage photo qui montrerait les quartiers riches d’un côté et les bidonvilles de l’autre. Je n’ai pas pu. Si j’ai pu faire beaucoup de photos dans les camps de déplacés pashtouns qui vivent dans la plus grande misère, je n’ai pas pu prendre le moindre cliché des luxueuses villas.

Lorsqu’une voiture américaine passe dans un quartier, le réseau GSM est coupé pendant 15 à 20 minutes.
Ils décident tout. La population subit.

Penses-tu que ces mesures de sécurité soient nécessaires pour protéger les grandes ONG internationales ?

Les mesures de sécurité des ONG et des étrangers en général sont exagérées. Elles donnent l’impression qu’ils ont peur de toute la population. Ils n’ont pas peur que des Talibans, ils ont peur de la population pauvre de la ville. Ils ont peur que les pauvres viennent leur réclamer leurs droits.

Que veux-tu dire ?

Dans les camps de déplacés internes, les enfants meurent de froid et de maladies. Ils n’ont rien à manger, beaucoup souffrent de malnutrition grave. Il y a deux portes où ces gens pourraient frapper pour demander de l’aide : le gouvernement et les ONG.

Tous les bureaux du gouvernement et les Ministères sont dans les mêmes quartiers chics où vivent les étrangers. Les pauvres gens ne pourraient pas aller manifester devant un bureau quelconque, ils seraient arrêtés par des murs, des barbelés et des militaires.

Wazir Akbar Khan, par exemple, est un quartier en plein centre-ville. Il est entouré de murs. Personne ne peut y pénétrer, ni taxi, ni piéton, sans une autorisation spéciale des étrangers.

Un trajet de taxi de dix minutes prend 45 minutes parce que le chauffeur doit contourner les quartiers interdits aux Afghans. C’est la même situation que pendant la colonisation anglaise en Inde, des quartiers sont réservés aux blancs et à ceux qui les servent.

Mais les ONG viennent pour aider la population ?

Dans toutes les colonisations, les colonisateurs ont dit qu’ils venaient aider la population. Dans le passé avec des missionnaires, actuellement avec certaines ONG.

Je suis retourné dans le camp de réfugiés de Nasaji Bagrami, où j’étais allé l’année passée. Durant l’hiver dernier, une vingtaine d’enfants y était mort de froid. Des journalistes avaient dénoncé la situation atroce de ces enfants et le HCR a reconnu qu’il s’agissait de la plus grande erreur de leur histoire : avoir laissé ces gens sans aucune ressource, ni aucun moyen de s’en procurer.


Un an plus tard, rien n’a été fait. La vie est exactement la même. Le HCR a organisé dans le camp une distribution de bonnets, de chaussettes et de gants pour les enfants. Ils ont aussi donné une vingtaine de bâches en plastique qui permettaient aux toits des maisons en terre d’être étanches.

Lorsque je suis allé voir les gens du camp en leur demandant simplement ce qu’ils avaient besoin, ils ont demandé ces bâches parce que sans ça, l’intérieur des maisons est humide et glacial tout le temps. Nous en avons acheté 470 pour que toutes les maisons du camp soient recouvertes.

Une grande tente sert d’école, elle a été offerte par l’ONG Ashiana. Les enfants grelottaient dedans parce qu’il n’y a avait pas de chauffage. Nous avons acheté un chauffage à bois et du bois pour plusieurs mois. Nous avons aussi équipé les trois mosquées du camp de poêles à bois.

Si une toute petite association comme la vôtre arrive à aider autant, pourquoi les grandes ONG n’y parviennent pas ?

Je pense que la plupart des grandes oNG ne veulent pas résoudre les vrais problèmes des gens. Ils ont tellement peur de la population locale qu’ils ne se rendent pas sur place pour demander aux intéressés quel est le problème et comment le résoudre. Ils engagent des spécialistes qui font des rapports pleins de chiffres, de diagrammes et de statistiques qu’ils paient des fortunes. Les salaires des expatriés, de leur personnel afghan et de leurs experts bouffent une grande partie du budget. Sans compter leurs Land Cruisers, les villas, etc… En plus, les agences des Nations Unies, par exemple, dépensent un quart de leur budget à leur propre sécurité.

Il ne reste plus grand-chose pour vraiment aider la population.

Tu veux dire que les ONG n’aident pas du tout ?

Non elles aident. Mais elles maintiennent en place et légitiment un gouvernement corrompu. Un gouvernement intègre qui a vraiment à cœur le sort de sa population ferait un million de fois mieux avec le même budget.

En ce qui concerne les PRT (provincial reconstruction team), là je peux dire qu’ils n’aident pas du tout. Ils ne sont là que pour aider l’avancée de l’armée américaine. Ils n’ont aucun objectif humanitaire.

Le Solidarity Shop aide également des veuves de Kaboul ?

Oui j’ai vu des situations vraiment très difficiles. Des femmes seules avec leurs enfants peinent à survivre. Il n’y a presque pas de travail pour les femmes, surtout pour celles qui n’ont aucune qualification. Elles sont contraintes à la mendicité.

L’Afghanistan a beaucoup changé. La société d’autrefois était tribale, avec ses défauts et ses qualités. Jamais une femme ne se retrouvait sans rien, parce que son clan avait le devoir de l’aider. Les hommes de sa famille auraient été déshonorés si elle mendiait. La société actuelle n’est plus fondée sur les anciens codes d’honneur, mais uniquement sur l’argent. Si vous êtes un voleur ou un trafiquant, vous serez respecté parce que vous avez beaucoup d’argent. Des gens ont de fortunes incroyables, alors que des membres de leur propre famille ont faim. On est vraiment dans une logique individualiste de « chacun pour soi ».

Pour moi c’est la pire chose que l’occupation a amené en Afghanistan.

La situation de misère des veuves et des orphelins est difficile à supporter tant elle est grave. Notre association a distribué des colis alimentaires pour trois mois à 25 familles, mais c’est largement insuffisant.

Qu’espères-tu pour l’avenir ?
 
A court terme, je veux continuer avec Solidarity Shop et aider le plus possible mon pays. Donner chaque euro là-bas et ne rien dépenser en campagne de publicité.

De manière plus générale, j’espère qu’un jour un Gandhi ou un Nelson Mandela afghan viendra pour en finir avec l’occupation étrangère et pour faire de l’Afghanistan un pays indépendant et en paix.

Je souhaiterais qu’il aille plus loin parce qu’en Inde et en Afrique du Sud, il existe aussi des situations de pauvreté extrême. Je voudrais un pays où tout le monde puisse vivre correctement et rêver à l’avenir de ses enfants.
 
 
Source: Intal