Acre brûle-t-elle ?

Tout au long de ses milliers d’années d’histoire, Acre n’a jamais été une ville israélite.

Même selon la mythologie du récit biblique, les Israélites n’ont pas conquis la ville qui, à l’époque déjà, était un ancien port. Le chapitre premier du Livre des Juges, qui contredit beaucoup la description faite dans le Livre de Josué, déclare sans équivoque : « La Tribu d’Asher n’a pas non plus chassé les habitants d’Acre ». ( Juges 1 : 31 )

18 octobre 2008

Seules quelques rares villes au monde peuvent se targuer d’une histoire aussi tumultueuse qu’Acre ( Akka en arabe, Acre en Français et en Anglais ), principal port du pays. C’était une cité Cananéo-Phénicienne, échangée par l’Egypte, soulevée contre l’Assyrie, confrontée aux juifs Hasmonéens, conquise par les Croisés, champ de bataille du légendaire Saladin et du non moins légendaire Richard cœur de lion, capitale de l’Etat semi-indépendant de Galilée sous Daher al-Omar et assiégée par Napoléon. Tous ces événements ont laissé leur trace à Acre sous forme de constructions et de murs. Une ville fascinante, peut être la plus belle – et certainement la plus intéressante- après Jérusalem.

Pendant certaines de ces périodes, une petite communauté juive a vécu à Acre mais Acre ne fut jamais une ville juive. Bien au contraire : il y a toujours eu une discussion soutenue entre les Rabbis sur le point de savoir si Acre, sur le plan de la loi religieuse (Halacha), appartenait ou non à Eretz Israël. Cette question était importante parce que certains commandements ne s’appliquent qu’à la terre d’Israël. Certains Rabbis estimaient qu’Acre n’appartenait pas à la terre d’Israël tandis que d’autres affirmaient qu’une partie au moins de la ville en faisait partie. ( Cela ne nous a pas empêchés de chanter dans notre jeunesse : « Acre aussi appartient à Eretz » Israël en évoquant la forteresse du bord de mer où les Britanniques détenaient les prisonniers des organisations Juives clandestines.)

Pendant la guerre de 1948, Acre fut occupée par les forces Israéliennes, elle a vécu depuis lors sous l’autorité Israélienne, soit soixante années dans une histoire de plus de cinq mille ans.

Voilà la toile de fond des événements de la semaine dernière à Acre. Ses habitants arabes la considèrent comme la ville de leurs aïeux occupée de force par les juifs. Ses habitants juifs la considèrent comme une ville juive où les arabes sont au mieux tolérés comme une minorité.

Depuis des années, la ville se drape sous un mince voile d’hypocrisie. Chacun louait et célébrait cette merveilleuse coexistence. Jusqu’à ce que le voile se déchire et que la vérité apparaisse dans toute sa nudité.

Je suis une personne très laïque. J’ai toujours défendu la séparation complète de la religion et de l’Etat, même à une époque où cela paraissait ridicule. Il ne m’est pourtant jamais venu à l’esprit de conduire le jour du Yom Kippur. Aucune loi ne l’interdit, aucune loi n’est nécessaire.

Pour un Juif traditionnel, le Yom Kippur est un jour à nul autre pareil. Même celui qui ne croit pas vraiment que ce jour-là Dieu décide de la vie ou de la mort de chaque être humain pour l’année à venir et l’écrit dans son grand livre sent qu’il doit respecter les convictions de ceux qui le croient. Je ne conduirais pas dans un quartier Juif le jour du Yom Kippur pas plus que je ne mangerais le jour en public dans un quartier Arabe.

Il est difficile de savoir à quoi pensait le chauffeur arabe Tawfiq Jamal quand il est entré au volant de sa voiture dans un quartier majoritairement juif le jour du Yom Kippur. Il est à priori raisonnable de penser qu’il ne l’a pas fait par malice ou provocation mais plutôt par bêtise ou distraction.

La réaction était prévisible. Une foule juive en colère l’a poursuivi jusqu’à une maison arabe où elle l’a assiégé. Dans un quartier arabe éloigné, les haut-parleurs des mosquées ont clamé que des Arabes avaient été tués et qu’un Arabe était en mortel danger. De jeunes arabes excités ont alors essayé d’atteindre la maison de la famille arabe assiégée mais la police les en a empêchés. Ils se défoulèrent en démolissant les magasins et les voitures des juifs. De jeunes juifs, appuyés par des membres de l’extrême droite, ont alors mis le feu à des maisons d’habitants arabes devenus ainsi des réfugiés dans leur propre ville. En quelques minutes, soixante années de coexistence furent effacées, preuve qu’il n’y avait pas de vraie coexistence dans la ville « mélangée », seulement deux communautés qui partageaient une haine viscérale.

Il est aisé de comprendre cette haine. Comme dans les autres villes mixtes, en fait dans tout Israël, la population arabe est discriminée par l’Etat et les autorités municipaux. Budgets réduits, accès à l’enseignement restreint, logements insalubres, surpeuplement urbain.

Les citoyens arabes sont victimes d’un cercle vicieux. Ils vivent dans des villes surpeuplées et des banlieues qui sont devenues des ghettos. Quand le niveau de vie des habitants s’améliore, il y a une demande désespérée d’accès à un meilleur environnement et de meilleurs logements. Les jeunes couples quittent les banlieues arabes négligées et sans ressources pour s’installer dans des zones juives, ce qui suscite oppositions et ressentiments. Cela est arrivé aux Afro-Américains aux USA et avant eux aux juifs ici et ailleurs.

Toutes les considérations au sujet de l’égalité, du bon voisinage et de la coexistence part en fumée quand les familles arabes vont vivre dans un environnement juif hostile. On y trouve toujours des justifications et l’incursion de Tawfiq Jamal n’en est qu’un exemple particulièrement odieux.

De telles situations se rencontrent un peu partout dans le monde. Des identités religieuses, nationalistes, ethniques ou communautaires peuvent exploser à tout moment.

Il aura fallu une centaine d’années après l’émancipation des esclaves aux US pour que les droits civiques leur soient reconnus et pendant toutes ces années, il y eût régulièrement des lynchages. Quarante autres années auront passé avant qu’un candidat noir puisse prétendre à la Maison-Blanche. La police londonienne est connue pour son racisme, les citoyens d’origine turque sont discriminés à Berlin et, si un Africain peut jouer au football dans l’équipe nationale française, il n’a aucune chance de devenir président.

Sur ce plan, Acre n’est en rien différent du reste du monde.

JEAN PAUL SARTRE disait que chacun de nous renferme un petit raciste. La seule différence est entre ceux qui le reconnaissent et tentent de le maîtriser et ceux qui lui donnent libre cours.

Par un étrange hasard, alors que les émeutes secouaient Acre, j’ai passé le Yom Kippur à lire le livre fascinant de William Polk, « Neighbors and strangers » qui traite des origines du racisme. Comme les autres animaux, l’homme préhistorique vivait de chasse et de cueillette. Il occupait avec sa famille étendue, un groupe de pas plus de cinquante personnes, un espace juste suffisant pour assurer leur subsistance. Chaque étranger qui pénétrait sur son territoire constituait une menace mortelle alors que lui-même tentait d’investir le territoire de ses voisins pour augmenter ses chances de survie. En d’autres mots, la peur de l’étranger et le besoin de le tenir à distance sont profondément enracinés dans notre héritage biologique et cela depuis des millions d’années.

Le racisme peut être surmonté, à tout le moins contrôlé mais cela demande une thérapie consciente, systématique et consistante. A Acre- comme ailleurs dans le pays- il n’y a pas encore eu de tel traitement.

Dans ce pays, le racisme est évidemment en rapport avec le conflit national qui dure depuis cinq générations. Les événements d’Acre ne sont qu’un nouvel épisode de la guerre entre les deux peuples.

L’extrême droite juive, y compris le noyau dur des colons, ne cache pas son intention de chasser les Arabes et de transformer le pays en un Etat purement juif. C’est un nettoyage ethnique. Cela semble n’être le rêve que d’une petite minorité mais les études d’opinion publique montrent que cette tendance contamine un public beaucoup plus large, même si ce n’est que de manière subconsciente, cachée et inavouée.

Dans la communauté arabe, il en est sans doute certains qui rêvent du bon vieux temps, avant que les Juifs ne viennent dans ce pays et s’en emparent par la force.

Quand les Juifs font un pogrom à Acre, quel qu’en soit le motif, cela devient un événement national. L’incendie d’habitations arabes dans un voisinage juif suscite d’emblée la peur d’un nettoyage ethnique. Lorsque de jeunes Arabes envahissent un quartier juif pour sauver un de leurs frères en danger, cela rappelle les souvenirs du massacre des juifs à Hébron en 1929, dans une ville qui à l’époque était aussi mélangée.

Il y a un espoir raisonnable que dans le futur nous mettions fin à ce conflit national et trouvions une solution pacifique acceptable par les deux peuples ( fût ce parce qu’il n’y a pas d’alternative ). Un Etat palestinien finira par émerger aux côtés d’Israël et les deux peuples comprendront que c’est la meilleure solution possible.

(Les événements d’Acre devraient susciter des réflexions approfondies dans l’esprit de tout qui croit en « la solution de l’Etat unique » qui ne ferait que transformer tout le pays en un immense Acre )

Mais la paix, basée sur deux Etats vivant côte à côte, ne résoudra pas automatiquement le problème des citoyens arabes d’Israël, un Etat qui se définit comme Juif . Nous devons nous préparer à un long et dur combat à propos du caractère de notre Etat.

Le politicien d’extrême droite, Avigdor Liberman, a proposé que les villages arabes situés du côté israélien de la ligne verte soient rattachés à l’Etat palestinien tandis que les colonies juives situées au-delà de la ligne verte seraient rattachées à Israël. Cela ne concernerait pas les habitants arabes d’Acre, de Haïfa, de Jaffa, de Nazareth et des villages de Galilée. Mais, même dans les villages arabes situés près de la ligne verte, aucun arabe ne partage cette idée. Bien que Liberman propose la restitution de l’entièreté de ces villages avec leurs terres et leurs habitations, pas une seule voix arabe ne s’est élevée pour marquer son accord.

Et pourquoi ? Le million et demi de citoyens arabes d’Israël n’aime pas les politiques gouvernementales, le drapeau et l’hymne national, sans parler de la manière dont les populations sont traitées dans les territoires occupés. Mais ils préfèrent la démocratie Israélienne, le progrès, le système d’assurance nationale et de sécurité sociale. Ils sont enracinés dans la vie et les mœurs d’Israël bien plus profondément qu’ils ne le reconnaissent. Ils veulent être citoyens de cet Etat mais sur une base d’égalité et de respect mutuel.

Les Juifs qui rêvent de purification ethnique ne réalisent pas l’ampleur de la contribution de la communauté arabe à l’Etat d’Israël. Comme les autres habitants d’Israël, ils travaillent ici, contribuent au produit national brut et paient leurs taxes comme tout le monde. Comme nous- ils n’ont pas le choix – Ils paient la taxe sur la valeur ajoutée sur tout ce qu’ils achètent et perçoivent leur salaire après prélèvement de l’impôt sur le revenu.

Beaucoup de questions doivent être soulevées et débattues et des conclusions doivent être tirées. Est il souhaitable à ce stade que des Arabes vivent dans un environnement juif et que des juifs vivent dans un environnement arabe ? Comment les quartiers arabes peuvent-ils être élevés au même niveau économique que les quartiers juifs, en pratique et pas seulement en paroles ? Chaque enfant juif devrait-il apprendre l’arabe et chaque enfant arabe l’hébreu, comme le maire de Haïfa l’a proposé cette semaine ? Le système éducatif arabe devrait-il avoir le même statut et les mêmes budgets que le système éducatif juif orthodoxe, indépendant mais financé par le gouvernement ? Faut-il reconnaître des institutions arabes autonomes ? Trouver des solutions à ces problèmes, ou, à tout le moins, à certains d’entre eux est une partie essentielle du combat contre le racisme en l’attaquant à ses racines et pas seulement à ses symptômes.

Actuellement, il n’y a pas d’alternative : les citoyens d’Israël, juifs et arabes, sont condamnés à vivre ensemble, que cela leur plaise ou non. Mais, comme l’ont à nouveau montré les événements d’Acre, le lien est encore bien ténu. Pour que cela change, nous devons avoir le courage de regarder le problème droit dans les yeux, de le voir tel qu’il est, sans hypocrisie ni distorsions. C’est ainsi seulement que nous pourrons trouver des solutions.

Traduit par Oscar GROSJEAN.

Traduit par Oscar Grosjean pour Investigaction