A quand les vrais chiffres sur l’immigration ?

L’Espagne, sous la houlette des socialistes, a régularisé plus d’un demi-million de sans-papiers en 2005. Cette régularisation a été très sévèrement critiquée par nombre de Ministres de l’Intérieur de l’UE, tous invoquant l’antienne désormais d’usage dans tout débat sur la régularisation des sans-papiers : « On ne peut accueillir toute la misère du monde ». Paradoxalement, alors que la littérature scientifique conclut, d’une manière générale, à une incidence positive des immigrés sur la croissance économique, ces derniers n’en demeurent pas moins représentés, au mieux comme un problème, au pire comme une menace.

Une étude récente dirigée par la voix la plus autorisée du gouvernement Zapatero, l’économiste M. Sébastian, père du programme économique du parti socialiste espagnol et conseiller spécial du Premier Ministre, démystifie les préjugés habituellement avancés par les opposants à la régularisation des clandestins. En effet, les conclusions de cette étude sont on ne peut plus tranchées, bien qu’à contrepied du discours dominant : l’insolente croissance espagnole (4% pour 2006) est due pour près de la moitié aux immigrés ! Ces derniers ont également contribué à la résorption du déficit public espagnol à hauteur de près de 5 milliards € en 2005. Tout en étant rémunérés 30% de moins que les nationaux à qualifications égales, les immigrés ont participé de manière significative à l’élévation du revenu national par habitant. Ils ont également induit près de la moitié des emplois créés depuis 2001, sans préjudice aucun porté aux nationaux en terme d’accès au marché du travail. De plus, la ségrégation des immigrées dans le travail domestique a permis à 1.5 million d’Espagnoles d’intégrer le marché du travail. Confirmant ces résultats, une grande banque espagnole (Caixa) met en évidence que la moitié de la hausse de la consommation des ménages provient de la population étrangère tout en concluant que « le niveau de vie aurait chuté de 0.6% au lieu de croître de 2.6% si les immigrants n’avaient pas apporté de sang neuf entre 1995 et 2005 ».

Bien évidemment, comparaison n’est pas raison, et l’Espagne n’est pas la Belgique. Si la proportion des étrangers dans la population totale tourne autour de 8% quelque soit le royaume considéré, deux caractéristiques majeures distinguent leur situation migratoire. D’une part, les personnes d’origine extra-européenne, principalement sud-américaine, constituent une part importante des étrangers résidants en Espagne tandis que l’immigration en Belgique est essentiellement européenne, les Non-Européens ne comptant que pour environ un quart de la population étrangère, soit quelques 2% seulement de la population (active) belge. D’autre part, l’immigration en Espagne est un phénomène récent, le nombre d’étrangers y a quintuplé depuis 1999, tandis que la Belgique est pays de vieille immigration, le nombre d’étrangers y stagnant depuis près de 25 ans, voire y est en légère décroissance. De plus, la majorité des personnes d’origine extra-européenne vivant dans notre pays est de nationalité belge et ne saurait dès lors ressortir, de manière spécifique, de la politique migratoire.

Toutefois, aucune de ces caractéristiques propres à la Belgique ne plaide, bien au contraire, en défaveur d’une régularisation des sans-papiers. Il en est de même d’un point de vue économique. A titre d’exemple, le très libéral service d’étude de la banque ING conclut que « l’immigration est indéniablement positive pour l’économie » tout en calculant un surplus d’immigration (ce que la population belge gagne du fait des nouveaux arrivants) d’une centaine d’euros par nouvel immigrant, suivant une méthodologie certes discutable mais peu suspecte de complaisance envers ces nouveaux arrivants. De fait, de nombreux indices (niveau de qualification élevé, discrimination salariale, ségrégation dans certaines activités,…) suggèrent que ce surplus est largement sous-estimé. Si peu d’études en Belgique se penchent sur la question du gain économique que procure l’immigration, souvent à son corps défendant, la signature du caractère idéologique du débat sur la régularisation se révèle par l’absence d’estimation digne de foi des étrangers en situation irrégulière ainsi que, de manière générale, par la piètre qualité des statistiques qui filtrent de l’Office des Etrangers. Ainsi, si l’on sait que la régularisation de 1999 a permis l’examen de 40.118 dossiers, « aucun chiffre n’est disponible sur le nombre de personnes » dixit le Ministre de l’Intérieur. De source académique, on estime que la loi du 22 décembre 1999 a permis la régularisation de moins de 40.000 personnes. Deux fois moins que le nombre de Belges qui ont émigré entre 1999 et 2002. Bien loin, toute proportion gardée, des 600.000 personnes régularisées en Espagne. Le refus de la régularisation ne signifie pas pour autant que la Belgique ne voit pas l’intérêt de l’exploitation économique des nouveaux arrivants. En effet, plus de 90% des déboutés du droit d’asile ne sont pas expulsés et sont jetés en pâture au marché du travail clandestin. Il en est de même pour les centres fermés présentés comme « la clé de voute » de la politique migratoire belge. D’une capacité de détention de moins de 600 personnes, ces centres ne peuvent que jouer un rôle mineur étant donné la population totale de sans-papiers, dont le nombre d’ordres de quitter le territoire (OQT) délivrés, un peu plus de 41.000 en moyenne par an entre 2000 et 2005, permet d’avoir une grossière approximation par extrapolation. Par ailleurs, une partie importante des détenus dans les centres fermés est relâchée (près de 55% pour Vottem en 2003), la plupart du temps avec un OQT endéans les 5 jours, la plongeant de fait dans la clandestinité. En moyenne entre 2000 et 2005, un peu plus du tiers des quelques 8.000 personnes/an qui ont été détenues en centres fermés a été libéré ou livré à la clandestinité. Seuls 40% environ de l’ensemble de ces détenus ont été rapatriés, contraints ou « volontairement ». Le solde, refoulé ou reconduit à la frontière, venant grossir pour une part indéterminée la population des clandestins dans les pays limitrophes.

Néanmoins, pour symbolique qu’elle soit, la politique de criminalisation et de répression des sans-papiers a un coût exorbitant, tant moral (mort lors d’une tentative d’expulsion de Samira Adamu, plus d’une condamnation de la Belgique par la Cour Européenne des Droits de l’Homme,..) que financier (plus de 41 millions € d’investissement dans les centres fermés, plus de 13 millions € de frais de fonctionnement en 2005, etc.). Sans pertinence aucune en termes de politique migratoire ou de rationalité économique mais d’un impact considérable en terme de communication politique, les centres fermés sont autant de pancartes électorales où l’on peut lire : « Dormez tranquilles bonnes gens, nous vous protégeons de l’Altérité, source de tous vos maux. Nul n’est besoin de voter extrême-droite, nous faisons tout aussi bien, et ce de manière respectable ». En définitive, au bénéfice de cette extrême-droite que la Belgique peine tant à combattre.

Souhail Chichah

Departement d'économie appliquée de l'ULB (DULBEA)

Université Libre de Bruxelles

Carte blanche parue dans Le Soir du 20/03/07