À Bruxelles, un tribunal Russell sur la Palestine

«Remettre le droit international au centre de la question israélo-palestinienne.» Six semaines après la fin de l’opération «plomb durci» menée par Israël dans la bande de Gaza, c’est le but que s’est fixé le comité d’organisation du Tribunal Russell sur la Palestine, dont la création a été annoncée, le 4 mars, à Bruxelles, par Stéphane Hessel. L’ancien ambassadeur a répondu à l’appel lancé par trois personnalités, le Britannique Ken Coates, l’Israélienne Nurit Peled et Leila Shahid, délégué de la Palestine auprès de l’Union européenne.
Ce «tribunal des consciences», qui a reçu le soutien d’une longue liste de «parrains» , tels l’ancien secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali, l’écrivain Russel Banks ou l’homme politique sud-africain Ronnie Kasrils, entend se baser en premier lieu sur la décision de la Cour internationale de justice en 2004, qui frappe d’illégalité la construction par Israël du mur dit «de séparation» le long, et parfois à l’intérieur de la Cisjordanie.

«De nombreuses résolutions ont été votées par l’ONU pour condamner Israël, sans qu’elles soient jamais appliquées. Comment est-ce possible? interroge Frank Barat, membre du comité d’organisation du Tribunal. C’est ce que nous allons essayer de mettre en lumière, en nous appuyant sur les rapports d’experts, de juristes et des organisation de droit de l’homme, comme Oxfam, Amnesty, etc., avec lesquels nous sommes bien sûr en contact. Mais attention, notre démarche n’a pas pour but de condamner Israël. Ce n’est pas notre rôle.»

Avant d’organiser la première des deux sessions, le comité d’organisation du Tribunal cherche à élargir sa base. «C’est avant tout un projet citoyen, explique Frank Barat. Ce sont les citoyens qui doivent se saisir de cette initiative. Notre tâche première est d’essayer de créer le plus grand nombre de comités locaux possible, partout dans le monde, et d’accroître nos ressources financières pour pouvoir médiatiser notre action, faire venir les juristes, les experts lors des deux sessions prévues…Tout le monde peut participer à ces comités, et si nous travaillons avec des associations pro-palestinienne, notre démarche n’a rien de sectaire. Le comité de Londres a aussi bien reçu le soutien d’associations d’avocats que de l’organisation Jews for justice in Palestine.»

Qu’est-ce qu’un tribunal Russell? À l’origine, c’est le fruit du travail de deux philosophes, Jean-Paul Sartre et Bertrand (Arthur William) Russell.

Bertrand Russell, né en 1872, disparu en 1970, mathématicien, logicien et épistémologue est un des fondateurs de la logique contemporaine. Il est également le père de la philosophie analytique et a proposé d’appliquer l’analyse logique aux problèmes traditionnels, tels que l’analyse de l’esprit, de la matière, de la connaissance, ou encore de l’existence du monde extérieur. Libre penseur, romancier et poète à ses heures, Bertrand Russell a reçu en 1950 le prix Nobel de la littérature, avant de devenir membre du parlement britannique, grâce notamment à son engagement social, son militantisme en faveur d’un socialisme matiné de tendance libertaire, et à son opposition résolue à toutes les formes d’obscurantisme religieux.

Cet engagement humaniste le conduit à publier l’ouvrage War Crimes in Vietnam et, en 1966, à fonder avec Jean-Paul Sartre le tribunal international des crimes de guerre, ou tribunal Russell contre les crimes survenus pendant la guerre du Vietnam. Premier tribunal d’opinion, le tribunal Russell s’appuyait sur l’avis de juristes bénévoles pour éclairer les crimes non-reconnus par les institutions gouvernementales. Fort du soutien d’intellectuels comme Simone de Beauvoir, Gunther Anders ou encore Gisèle Halimi, le Tribunal connu un succès populaire et médiatique de grande ampleur.

C’est ce formidable écho auprès de l’opinion internationale que souhaite de faire renaître le comité d’organisation du Tribunal Russell sur la Palestine. Pourtant, depuis 1966, le droit international a progressé. Plusieurs Etats, comme l’Espagne ou la Belgique, se sont dotés de lois dites de «compétence universelle», et la Cour Pénal internationale de justice (CPI) a été créée.

«Mais c’est précisément ce qui nous préoccupe, explique Frank Barat, du comité d’organisation du Tribunal. Malgré ces progrès, le mur déclaré illégal en 2004 est toujours debout. Comment l’Etat Israël peut-il continuer à agir en dehors du cadre de législation international, à construire des colonies en Cisjordanie, ou à bombarder des civils, sans que personne ne le condamne? Nous voulons travailler sur la «chain of command» de ce processus, en quelque sorte, pour comprendre comment fonctionne cette impunité et la mettre en lumière.»

Le comité d’organisation, qui devrait enregistrer tout prochainement la création de deux comités à Londres et Etats-Unis, espère désormais que la première session du tribunal se tiendra fin 2009, «une fois les dossiers d’accusation constitués et les témoins auditionnés», pour une session de clôture à la fin l’année 2010.

Source: Mediapart