Pueblo a Pueblo, tout se fait avec amour

« Pueblo a Pueblo » est une initiative qui combat la guerre économique qui continue d’affecter les Vénézuéliens et leur accès aux denrées alimentaires. L’idée est de mettre en place les différentes étapes du processus (production, distribution et consommation) afin d’éliminer les intermédiaires et ainsi apporter les aliments du pueblo au pueblo de la ville1. Nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec Martha Lía Grajales et Ana Graciela Barrios, membres de la coopérative Unidos San Agustín Convive où cette expérience est actuellement à l’œuvre, et d’assister par la suite à une assemblée de la coopérative ainsi qu’à une journée de consommation.

 

San Agustín est une paroisse civile dont le territoire débute près du centre de Caracas et s’étend jusque dans les collines. De majorité afro-descendante, elle est réputée pour sa musique, son talent artistique et sa richesse culturelle, et plus récemment pour son téléphérique qui relie le quartier au centre de la ville.

 

Cependant, notre visite à San Agustín est motivée par une autre « tradition » : l’organisation populaire. Au milieu d’une guerre économique qui frappe durement l’accès aux aliments, la communauté de San Agustín s’est intégrée au programme Pueblo a Pueblo à travers la coopérative Unidos San Agustín Convive. Cette initiative est née des paysans de l’ouest du pays, et Martha la décrit de la façon suivante :

 

« L’idée est de créer des processus organisationnels et politisants dans une logique alternative au capitalisme. Des processus autour des paysans, qui puissent intégrer une logique de classe, au sein desquels les problèmes communs relatifs à la production puissent être abordés et qui permettent de trouver des solutions dans une logique, elle aussi, commune. »

 

Certains de ces problèmes ont à voir avec la dépendance en semences importées, accentuée en cette période où le gouvernement se voit obligé de réduire les importations. Ainsi, les paysans ont développé un processus de sauvetage des semences locales. Dans l’idéal, c’est une agriculture plus responsable envers la terre qui est recherchée, avec des cultures moins toxiques. Ce qui est particulièrement important, souligne Martha, c’est la planification de la récolte, afin que les paysans ne soient pas si vulnérables aux variations du marché.

 

Téléphérique de San Agustín (Photo: Ricardo Vaz)

 

En plus de l’organisation au niveau de la production, il est nécessaire de faire la même chose du point de vue de la distribution et de la consommation, afin d’éliminer les intermédiaires de la chaîne productive, comme l’explique Martha :

 

« Ce que nous avons fait c’est générer le dernier maillon de la chaîne productive, la consommation, de manière organisée, en mettant l’accent sur le fait que ceci doit être la mise en pratique d’une expérience socialiste. Nous pouvons ainsi assister à la mise en valeur des processus démocratiques, des assemblées horizontales, de la distribution équitable des aliments et des processus publics définissant les responsabilités et les évaluations des journées. En cas d’excédent concernant une journée, celui-ci est réinvesti dans la coopérative. »

 

Martha ajoute que le défi n’est pas seulement de consommer de manière organisée, mais de produire également de manière organisée. À San Agustín, il est impossible de semer des aliments, mais la coopérative est en train d’avancer et est sur le point d’acquérir des poules pondeuses. Et un petit groupe développe une production textile, de sous-vêtements pour filles pour le moment, qui sera échangée avec les paysans de Pueblo a Pueblo de manière fraternelle avec une structure de coûts transparente.

 

Il est important de souligner que, dans l’un des quartiers les plus violents de la municipalité Libertador, l’initiative a connu une mobilisation importante de personnes dans différents secteurs, puisqu’il existait auparavant une certaine crainte face au changement de secteur. De fait, les journées de consommation qui ont lieu tous les 15 jours, s’articulent autour de trois noyaux : Hornos de Cal, El Manguito y Terrazas del Alba. L’initiative a démarré il y a un an et demi, et le nombre de participants s’élève à plus ou moins 150 familles dans chaque noyau.

 

En ces temps de guerre économique où le prix des aliments augmente de manière constante, il s’agit d’une initiative importante, comme Anna le décrit :

 

« La consommation de plantes potagères aide les familles à compléter leur alimentation, grâce à des produits naturels et peu altérés chimiquement, en plus d’être vendus beaucoup moins chers que dans la rue. Ajoutée au panier CLAP2 (Comité Local de Abastecimiento y Producción), qui contient des aliments transformés très importants pour les apports journaliers, il s’agit d’une contribution importante.»

 

En plus de cela, elle permet d’atténuer la dépendance au panier CLAP, qui n’arrive pas toujours régulièrement, ceci en raison parfois des difficultés inhérentes au blocus financier imposé au Venezuela.

Sur les conséquences de la crise et l’inflation au sein de leur propre processus, Ana indique que les prix ont augmenté, d’un côté car les coûts de production augmentent et d’un autre côté car les paysans eux-mêmes voient leur coût de la vie augmenter. Cette situation engendre des difficultés du côté de la consommation également, car même si les aliments continuent à être beaucoup moins chers qu’à l’extérieur, le paiement unique pour une grande quantité de plantes potagères peut être significatif.

 

Cependant, Ana assure que « la continuité du processus n’est pas en danger, car en plus de son potentiel organisationnel et politique, c’est une solution concrète pour l’accès aux aliments. »

 

L’Assemblée Préparatoire

 

L’assemblée préparatoire de la consommation est conduite par Martha, qui maintient un équilibre a priori impossible entre permettre à tous de s’exprimer et de se sentir à l’aise, et avancer en même temps dans l’agenda afin que la réunion ne dure pas des heures. Parmi les 35 participants, seulement quatre sont des hommes et Martha s’adresse au groupe en appelant les participants « les filles » ou « compañeras » [camarades au féminin, NdT] sans que cela ne dérange personne.

 

Le premier point concerne les rapports des différentes commissions de travail de la coopérative. Le processus de création des poules pondeuses avance, les pondoirs étant installés, et l’on discute de l’endroit où les installer. Le groupe d’ouvrières du textile parle de la production de sous-vêtements pour filles, des difficultés liées à la flambée du prix des matières premières, et l’assemblée décide que la production la plus récente doit être envoyée en Espagne par la camarade qui va recevoir un prix3.

 

Assemblée de la coopérative (Photo : Ricardo Vaz)

 

La commission suivante annonce, pour la plus grande joie de tous ceux présents, qu’ils sont proches d’enregistrer légalement la coopérative. Cela ouvrira de nouvelles possibilités, comme celle, par exemple, de solliciter à la mairie un espace afin d’aménager un centre d’approvisionnement. Toujours en ce qui concerne la production, on parle de ce qui viendra après les poules, l’intégration de lapins et de chèvres.

 

Autre information positive, la demande pour l’envoi d’un camion faite au Ministère de l’Intérieur avance (voir ci-dessous). La seule commission qui n’a pas encore été activée est celle de la transformation, qui a d’abord comme mission de transformer sept kilos de maïs fournis par la commune de El Maizal. La porte-parole de la commission assume sa responsabilité, partiellement atténuée par le fait qu’elle ait amené du café !

 

Distribution de nourriture dans des sacs (Photo : Ricardo Vaz)

 

Enfin, arrive le moment d’enregistrer des volontaires pour les différentes tâches de la journée de consommation : inscription, déchargement, logistique et tenue de comptes. Les gens se proposent, se plaignant parfois d’autres difficultés auxquelles Yamile Anderson, l’une des participantes, répond en rappelant à tous que « ici, tout se fait avec amour ».

 

La Journée de consommation

 

Arrive enfin le jour J. Tôt le matin, le camion transportant les aliments arrive. Ceux-ci sont ensuite déchargés, pesés, et divisés en parts égales, 100 en l’occurence ce jour-là. Dans ce parking situé sous la station du téléphérique, les paniers sont disposés dans des casiers. Ce jour-là, seront distribués des patates, des oignons, des carottes, de la ciboulette, de l’igname, du manioc, de l’auyama (courge musquée), du chou, de la coriandre et de l’ail.

 

Ce qui se produit par la suite ressemble par moment à une chaîne de montage fordiste. Un groupe de personnes se place en ligne, chacune ayant un panier devant elle. Sur une autre ligne, un deuxième groupe s’étend vers les aliments qui sont distribués et il remet des sacs contenant les portions individuelles au premier groupe. Enfin, un troisième groupe reçoit les sacs vides du premier groupe, il les remplit et les remet au deuxième. Ainsi, dès qu’une ligne de paniers est terminée, le premier groupe fait un pas en avant, et ainsi de suite.

 

Cependant, c’est une procédure qui n’a rien de fordiste. Depuis la salsa que l’on écoute et qui contamine tout le monde, à la tournée d’applaudissements qui se déclenche chaque fois qu’un aliment finit d’être distribué, il est impossible de ne pas se rappeler les paroles de Yamile : tout se fait véritablement avec amour. Résultat final : 100 paniers contenant 10 kilos de plantes potagères, qui seront vendues à des prix environ 70 inférieurs à ceux du marché. La tâche touche à sa fin, on commence à appeler les personnes qui se sont enregistrées pour la journée afin que, l’une après l’autre, elles récupèrent un panier, le pèsent et qu’elles règlent.

 

Pendant que tout ceci se déroule, un groupe de femmes préparent le pot-au-feu de rigueur. Avec quelques ingrédients issus de la distribution et d’autres apportés par des particuliers, la gigantesque marmite posée sur le feu symbolise un processus quasi anonyme de construction de l’esprit communal.

 

Un camion pour San Agustín !

 

La coopérative Unidos San Agustín Convive est en ce moment en campagne et tente de recueillir des fonds afin d’acquérir un camion (d’occasion). Le principal motif, expliquent Martha et Ana, est de créer une articulation avec les producteurs, des femmes pour la plupart, à Carayaca (État de Vargas). Il s’agit d’une région très isolée, où l’on ne peut se rendre qu’en 4×4, ce qui rend les producteurs plus vulnérables face aux intermédiaires. ce ne sera pas un nouveau projet, mais un nouvel axe de la plate-forme Pueblo a Pueblo.

 

La coopérative a également sollicité le Ministère de la Défense afin qu’un des camions confisqués pour narcotrafic ou contrebande lui soit affecté. Bien qu’il y ait eu des avancées en ce sens, la question est loin d’être résolue. Et dans le cas où cela fonctionnerait, le camion nécessiterait certainement de forts investissements avant d’être opérationnel, en particulier dans un contexte où les prix des pneus, des batteries et autres pièces de rechange sont en augmentation, et tous les fonds de la campagne y seraient alors dédiés.

 

En train de préparer le sancocho (Photo : Ricardo Vaz)

 

Les personnes et groupes de gauche qui se limitent à analyser la situation au Venezuela à travers le prisme (prétendument supérieur) de la démocratie occidentale commettent une énorme erreur. Principalement car ils finissent par donner plus de force, directement ou indirectement, à l’agression impérialiste contre le Venezuela. D’un autre côté, les expériences comme celles-ci, du pueblo s’organisant dans une logique alternative au capitalisme, mériteraient l’intérêt et le soutien de tous ceux qui se considèrent de gauche. En plus de cela, elles sont fondamentales si l’on veut comprendre ce qu’il y a de véritablement révolutionnaire dans la Révolution Bolivarienne. Au final, personne ne le résume mieux que Martha :

 

« Malgré toutes les difficultés et les contradictions du processus, ici ce pueblo a décidé d’être libre, et c’est là qu’il se bat. »

 

Notes :

1 Nous conservons ici volontairement le mot pueblo en espagnol, car il n’est pas seulement employé dans le sens de personnes, gens (gente), mais également avec une connotation de communauté ou de personnes organisées.

2 Les Comités locaux d’approvisionnement et de production sont une initiative gouvernementale qui distribue des boîtes/sacs à des prix subventionnés et contenant certains des produits de base du l’alimentation vénézuélienne : farine de maïs, pâtes, riz, haricots noirs, huile de cuisson et autres. Les colis sont livrés porte à porte à travers des organisations communautaires locales.

3 La coopérative Unidos San Agustín Convive et le Colectivo Surgentes ont reçu un prix de la part de la Biennale internationale de l’éducation en architecture pour l’enfance et la jeunesse pour son projet envers des enfants locaux dont l’objectif était de transformer (repeindre) une cage d’escalier en rivière.

 

Traduit de l’espagnol par Rémi Gromelle 

Source : Journal Notre Amérique