7 choses que nous savons (ou pas) sur Donald Trump

Les élections présidentielles américaines de ce 3 novembre 2020 ont été présentées par les médias comme un moment transcendantal, un moment tournant, de choix entre le bien et le mal. Depuis quatre ans, le récit dominant veut nous faire croire que les problèmes des USA, et en partie de la planète, sont à rechercher dans la folie Trump. L’absurde régime Trump est un symptôme, pas une cause. Le symptôme d’un pays failli, à la dérive du point de vue économique, mais aussi politique, culturel, social et environnemental.

En 2016, à l’occasion de la première victoire de Donald Trump, Investig’Action publiait le livre « Le monde selon Trump ». Dans cet ouvrage, les auteurs décortiquaient le phénomène Trump afin d’en saisir la portée. Trump représente-il une rupture pour l’establishment US ? Quelle est sa stratégie économique ? Et celle militaire ? Des questions toujours d’actualité, essentielles car apportent les clés de lecture nécessaire pour comprendre où vont les USA avec Trump.


 La victoire de Trump comporte du négatif, mais aussi du positif. La bonne nouvelle ? Pour se faire élire, on doit dorénavant tenir aux électeurs un discours antisystème. Tellement les gens en ont marre. La mauvaise nouvelle ? Tout politicien un peu intelligent l’a compris. Désormais, tous les candidats seront « antisystèmes ».

Comment la gauche européenne a-t-elle réagi à cette victoire de Trump ? La plupart en le dénonçant comme un menteur charlatan. C’est-à-dire qu’Obama et Clinton ne nous mentaient pas ? C’étaient de bons leaders ? Un bilan s’impose pour comprendre la victoire de Trump. D’autres, minoritaires, se  réjouissent de la défaite de l’establishment US jusqu’à voir en Trump un allié des travailleurs.

Notre analyse ne peut être partielle, elle doit englober tous les aspects de la réalité. D’un côté, nous devons reconnaître que Trump a dit certaines choses très utiles pour mettre en question le discours dominant de nos élites. Mais de l’autre côté s’allier à lui serait une grave erreur. Nous allons voir pourquoi.

Quelle méthode suivre ? Pour comprendre ce qui s’est passé dans la campagne et surtout ce qui va se passer dans et autour de la Maison Blanche, il convient de distinguer quatre choses, bien différentes :

  • Ce que Trump pense
  • Ce qu’il a dit pour se faire élire
  • Ce que pensent les divers courants de son administration
  • Ce que l’establishment va le pousser à faire

 

Avec cette méthode, en dépassant le spectacle médiatique et en recherchant l’essentiel, il y a des choses que nous pouvons savoir. D’autres dépendent du bras de fer qui va se dérouler entre ces quatre facteurs. Voilà notre défi ! Si on ne voie qu’une partie de ces éléments, on n’aura pas les moyens de comprendre où Trump mène les Etats-Unis. Et nous avec.

  1. Trump a dit des choses utiles

Raciste ? Oui. Sexiste ? Oui. Homophobe ? Oui. Du coup, faut-il faire la sourde oreille sur tout ce que Trump a déclaré ? Ce serait une erreur car il a aussi dit plusieurs choses très utiles au débat. A contre-courant de tout ce que nous disent depuis si longtemps les politiques et les médias traditionnels. Qu’a dit Trump ?

  1. Que la globalisation capitaliste et ses traités dits de « libre-échange » nuisent gravement aux travailleurs et aux petites entreprises. Ceci contredit des décennies de pensée unique « C’est le progrès, il n’y a pas d’alternative ».
  2. Que les Etats-Unis n’auraient pas dû faire la guerre contre l’Irak, la Libye et la Syrie. Ceci contredit vingt-cinq années de propagande pour la guerre « humanitaire ».
  3. Que les médias ne sont pas fiables car ils font partie du système. Ceci contredit la prétention des médias dominants d’empêcher toute discussion sur leur travail.

 

Ces trois affirmations méritent un vrai débat. Elles confirment ce que nous disons depuis longtemps et dont les médias ont toujours refusé de discuter, préférant nous coller toutes sortes d’étiquettes plutôt que de parler des faits. Vont-ils qualifier le Président des Etats-Unis comme « anti-américain » lui aussi ? Ou bien est-ce le moment de se poser des questions ?

« Libre échange » ?

Voyons tout d’abord, les traités dits de « libre échange » qui accélèrent et favorisant la globalisation, comme le TTIP. Politiques et médias n’ont cessé de nous marteler que cela développerait la croissance et donc le bien-être général.

Mais qu’y avait-il de bon dans ces traités permettant aux grosses multinationales de prendre un contrôle quasi total de l’économie et même des services publics comme l’éducation et la santé ? Y compris en faisant condamner par des juges privés tout Etat qui aurait osé, sous la pression de ses citoyens, faire respecter les droits sociaux, la santé publique ou l’environnement ? « Libre » échange, dites-vous ? Il n’y a rien de libre là-dedans ! C’était juste le renforcement de la dictature des 300 grandes multinationales sur le monde. Quelles que soient les motivations de Trump, tout le monde devrait se réjouir que soient mis de côté des traités aussi antisociaux, antidémocratiques et anti-environnementaux.

« Nous n’aurions jamais dû y aller » !

Ensuite, à propos des guerres impériales des Etats-Unis. Le nouveau président des Etats-Unis a contredit tous ses prédécesseurs : « Nous n’aurions jamais dû aller en Irak. Si nous avions Saddam Hussein et Kadhafi en place, au lieu d’avoir le terrorisme partout, au moins ils tuaient des terroristes non ? » « Regardez la Libye à présent, ISIS prend leur pétrole. Là, pendant que nous parlons, c’est un chaos total. Nous aurions été mieux si les politiciens avaient pris un jour de congé au lieu de partir en guerre. »[1] « Si les rebelles renversent Assad, aussi mauvais soit-il et nous savons qu’il est mauvais, on peut très bien finir avec bien pire qu’Assad. »[2]  Sincère ou électoral ? Une chose est sûre : il le dit parce qu’il sait que les gens en ont marre de payer pour des guerres qui ne leur rapportent rien, mais les appauvrissent, créant de plus en plus de problèmes qui affectent leur quotidien. De ces guerres un bilan s’impose, non ?

Lors d’un débat aux primaires républicaines, le dialogue suivant a été très instructif, mais complètement ignoré des médias :

  • Jeb Bush : Donald Trump veut ménager la Russie. Mais la Russie ne chasse pas ISIS. Elle attaque notre groupe, ce groupe que nous avons entraîné, ce groupe que nous soutenons. Il est tout à fait grotesque de suggérer que la Russie pourrait être un partenaire positif. Moi, je restaurerais le militaire.
  • Donald Trump : Jeb a tout faux. Combattez d’abord ISIS. Vous devez les abattre. Et après vous déciderez que faire, vous ne pouvez pas mener deux guerres en même temps. Si vous écoutez Jeb Bush, c’est à cause de cela que nous sommes au Moyen-Orient depuis quinze ans et nous n’avons rien gagné. Nous avons dépensé cinq mille milliards de dollars au Moyen-Orient en pensant ainsi. Nous devons reconstruire notre infrastructure. Si vous suivez ça, vous allez attendre encore quinze ans. Et vous finirez avec la Troisième Guerre mondiale.

 

L’aveu passé inaperçu 

Qu’apprend-t-on ici ? D’abord, Bush avoue que les Etats-Unis ont entraîné et financé des forces  dites « islamistes » pour renverser le gouvernement syrien. Ensuite, Trump confirme que ces guerres étaient pour les Etats-Unis des investissements économiques, mais n’ont pas rapporté.

Voilà qui m’a interpellé ! Depuis 25 ans, je m’efforce de montrer que toutes ces guerres US ne sont pas humanitaires mais économiques, qu’elles violent le droit international, qu’elles créent davantage de problèmes en plongeant des régions entières dans le chaos et le terrorisme, et qu’en outre, ces agressions nous ont été vendues à coups de médiamensonges. Et voici que le président du pays qui a déclenché ces guerres le confirme à sa manière ! Va-t-on le traiter, lui aussi, d’ « anti-américain » ou va-t-on ouvrir le débat de fond ?

Viktor Dedaj, animateur du site Le Grand Soir, a suivi de près les discours et publications de Trump et de son entourage. Son bilan ? « Au final, j’ai trouvé la campagne de Trump extrêmement faible dans son argumentaire « intérieur » (politique sociale, droits, libertés) mais extrêmement efficace dans sa dénonciation des dérives extérieures, des mensonges successifs, des double-jeux, des dangers posés par la politique extérieure des Etats-Unis (et donc par Clinton). Un véritable feu d’artifice (…) diffusé à l’échelle du pays et – fait très rare et exceptionnel – par de hautes personnalités auprès d’un public probablement peu habitué à de tels discours. Sur ce point précis, il me semble qu’il ne faut pas sous-estimer les effets à terme d’un tel déballage de « vérités désagréables à entendre sur la politique extérieure des Etats-Unis ».

Enfin, une troisième affirmation de Trump s’avère intéressante. Son attaque frontale des médias comme faisant partie du système et diffusant des fake news (fausses nouvelles). Il est vrai qu’à plusieurs reprises, Trump lui-même a été pris en flagrant délit de mensonge. Mais qui devrait d’abord se regarder dans la glace ? Les médias dominants, qui pendant de longues années ont répété comme un seul homme les bobards sur les « armes de destruction massive » en Irak, sur le « Plan Fer-à-cheval » annonçant un génocide programmé au Kosovo, sur les « dix mille victimes civiles » de Benghazi en Libye et sur les « armes chimiques » en Syrie, ces médias se prétendent-ils vraiment irréprochables en matière de fake news ?

« Fake news » ? Trump seulement ?

Enfin, une troisième affirmation de Trump s’avère très intéressante. Son attaque frontale des médias comme faisant partie du système et diffusant des fake news (fausses nouvelles). Il est vrai qu’à plusieurs reprises, Trump a lui-même été pris en flagrant délit de mensonge. Mais qui d’abord devrait se regarder dans la glace ? Les médias dominants, qui pendant de longues années ont répété comme un seul homme les bobards sur « les armes de destruction massive » en Irak, sur le « plan fer-à-Cheval » annonçant un génocide programmé au Kosovo, sur les « dix milles victimes civiles » de Benghazi en Lybie et sur les « armes chimiques » en Syrie, ces médias se prétendent-ils vraiment irréprochables en matière de fake news ?

Cet affrontement Trump – grands médias est un événement majeur. Jusqu’ici, tous les grands candidats cherchaient à séduire les médias pour séduire le public. A présent, on cherche de plus en plus à séduire le public en se présentant comme victimes de ces médias et en les dénonçant. Comme l’indique Mohamed Hassan au chapitre 2 « Jusqu’à présent les politiques et les médias tenaient un discours monolithique pour expliquer le monde. Cette vision a volé en éclats. »

C’est en effet remarquable : jusqu’ici quelle image avait-on donné de Wikileaks au public des Etats-Unis ? L’image d’une organisation criminelle, dirigée par un homme qu’il fallait abattre par tous les moyens. A présent, Trump s’appuie sur Wikileaks et Julian Assange pour démontrer que les médias dominants ne sont pas fiables. Cela montre que les contradictions au sein de l’élite US sont devenues énormes. Nous y reviendrons.

 

  1. Trump est le produit de la crise

En 1999, le grand stratège US Henri Kissinger se réjouissait : « Ce qu’on appelle globalisation est en réalité un autre nom pour désigner le rôle dominant des Etats-Unis » [3] Mais aujourd’hui, Donald Trump (et il n’est pas le seul) accuse cette même globalisation d’avoir causé la perte des Etats-Unis. Comment expliquer cette contradiction ?

Tout le monde le dit : c’est la crise qui a fait gagner Trump. Tout le monde y compris ceux qui nous annonçaient qu’il n’avait aucune chance. Alors, à présent, tout le monde se penche sur ces « défavorisés », comme on dit dans les beaux quartiers. Ces défavorisés laissés en rade par la globalisation. Et les « experts » apportent leurs diagnostics. Pour les uns, un peu plus d’austérité et beaucoup de patience. Pour les autres, un peu moins d’austérité et beaucoup de patience. En gros, l’économie capitaliste serait bonne en soi, mais il y aurait des dérives et donc des problèmes à résoudre. Cependant ils ne répondent pas à la question : d’où provient cette crise ?

Les démocrates n’ont pas de réponse. Pour eux il faut continuer la même chose et espérer. Vu que cette chanson dure depuis quarante ans, vu qu’on ne sort toujours pas de cette crise, et vu que les inégalités ne cessent de s’aggraver, avec des milliardaires « en crise » acquièrent des fortunes complètement indécentes, peut-être qu’il faudrait chercher une autre explication ?

Et Trump ? Pour lui, c’est la faute aux Mexicains et aux délocalisations. Les Mexicains viennent prendre le travail des citoyens US. Pourtant lesdits citoyens sont tous des immigrés plus ou moins récents qui ont créé la richesse de ce pays. Mais non, dorénavant il faut fermer la porte et ça ira mieux. Mais pourquoi a-t-on « importé » des Mexicains ? Pas de réponse. Pourquoi a-t-on « exporté » des postes de travail ? Pas de véritable explication.

Alors, « la crise », d’accord, mais de quelle crise parlons-nous ? Elle est double. 1. La crise de l’économie US. 2. La crise de la stratégie internationale US.

Voyons d’abord l’économie. Pour Trump, c’est la globalisation qui a détruit les emplois aux Etats-Unis. A cause des traités de libre échange et à cause des délocalisations. Mais John Catalinotto, qui milite aux Etats-Unis, lui rétorque : « Les emplois industriels se sont réduits moins à cause de la mondialisation qu’en raison des progrès technologiques inexorables de l’industrie capitaliste. ».

Il est vrai que les traités de libre échange suppriment toutes les protections et intensifient la concurrence entre travailleurs. Ils représentent donc une course sans fin vers les salaires les plus bas. Donc oui, il est certain que la globalisation aggrave la crise. Mais en est-elle la cause profonde p ? Non. Pour une raison bien simple : la crise a commencé bien plus tôt. En 1973 et, en fait, même autour de 1965, lorsque le taux de profit des grandes entreprises US et européennes a fortement baissé. Pour comprendre, nous allons devoir creuser plus profond.

D’où vient la crise ?

Dans le premier chapitre du présent livre, consacré aux « causes économiques du déclin US », Henri Houben a bien montré l’enchaînement de ce cycle infernal. Ça commence dans las années 70. Certaines multinationales US (automobile, textile, équipements électriques) se font dépasser par leurs concurrents européens et japonais. Comment maintenir leurs profits ? Elles décident de délocaliser une grande part de leur production industrielle. Ce faisant, elles abaissent les revenus des travailleurs US, qui sont aussi des consommateurs. Donc elles aggravent la crise : on produit trop par rapport au pouvoir d’achat. Ensuite, avec Reagan, à partir de 1980, l’élite US bouleverse le rapport de forces, elle attaque la classe ouvrière et les syndicats, dégrade les salaires et les conditions de travail des ouvriers.

Des fortunes énormes s’accumulent du fait de cet appauvrissement croissant qui signifie tout simplement un transfert de richesse. Du Travail vers le Capital. Pour combler ce « manque à consommer », l’élite va endetter systématiquement les ménages US. Mais quand les bulles éclatent, lesdits ménages sont encore plus appauvris. Et la situation sera aggravée par les guerres déclenchées par Washington : longues, coûteuses et au final non rentables (sauf pour certaines multinationales discrètement intéressées, nous-y reviendrons). Avec un gros impact négatif sur le budget public de l’Etat.

Voilà, en très résumé, l’enchaînement de la crise US (et celle de l’Europe n’est pas très différente, avec un peu de retard, ce qui explique que nos Trump sont seulement en train d’arriver). Et là on voit bien qu’aucun candidat présidentiel n’a la moindre chance de résoudre cette crise s’il ne s’attaque pas à sa cause fondamentale : l’exploitation du Travail par le Capital. Car c’est elle qui crée inévitablement ce fossé riches – pauvres. De façon inévitable : ces règles économiques du système, qui ne sont pas des décisions prises par des individus, mais une manière automatique de fonctionner.

Donc la crise n’a pas été provoquée par les traités commerciaux, car elle est bien plus ancienne. Et ces traités étaient juste une tentative de la résoudre : une fuite en avant qui ne résolvait en rien la question des inégalités et de la répartition des richesses, mais allait les aggraver.

Le chômage a effectivement joué un rôle fondamental dans la polarisation des revenus, mais aussi dans l’aggravation de la crise.  D’un côté, il appauvrit les travailleurs, soit directement (par la perte de leur emploi), soit indirectement (par la crainte de perdre leur emploi). De l’autre côté, les licenciements massifs permettent aux grands capitalistes d’augmenter fortement leurs revenus en faisant réaliser plus de boulot par moins de travailleurs, et aussi de jouer sur la peur.

Pourtant, il y avait une solution ..

Mais était-il fatal que le progrès technologique gonfle le chômage à partir des années 70 ? Pas du tout.  Le phénomène aurait été positif s’il avait été accompagné, comme cela aurait été logique, par une réduction radicale du temps de travail sans diminuer les revenus. Au lieu de déboucher sur des licenciements massifs, il aurait fallu partager le temps de travail en le réduisant à trente heures semaines et même à vingt heures aujourd’hui vu les progrès de l’informatisation. Partager le travail entre tous ceux qui en ont besoin, améliorer la qualité de vie, avoir plus de temps pour ses enfants pour les armer dans la vie, permettre à chacun de consommer ce dont il a besoin, ce qui aurait eu un impact positif sur la production. Voilà quelle aurait été la seule réponse rationnelle à cette hausse de la productivité.

Nous faire tous travailler vingt heures par semaine pour partager le travail disponible. Une solution logique du point de vue des 99% mais intolérable pour le 1% qui n’accepte pas de diminuer ses profits. Non pas que ces gens du 1% soient forcément tous des salauds dès leur berceau, mais s’ils ne suivent pas les règles du jeu, si l’un d’eux s’avisait de suivre son bon cœur, « Allez, je vais améliorer les revenus de mes employés ! », eh bien, il ferait rapidement faillite puisque ses concurrents profiteraient de son affaiblissement pour vendre moins cher que lui et lui rafler ses parts de marché. Tout ceci est donc la simple application des règles économiques : propriété privée des grandes entreprises, concurrence comme fonctionnement de base, profit maximum pour vaincre les concurrents.

Mais quand le capitalisme exploite à fond ses travailleurs, il se fait du tort à lui-même, car il les prive de quoi acheter et il provoque ainsi ses propres crises. Le taux de profit chute. Pas pour toutes les entreprises, mais pour la majorité. Et comment s’en sortent-elles ? Par la pression sur les salaires. Deux méthodes : 1. Importer des travailleurs moins chers (l’immigration avec répression des droits). 2. Exporter les emplois (les délocalisations). Eliminer ces deux méthodes sans toucher au fonctionnement de l’économie capitaliste, est-ce possible ? Cela donnera-t-il des résultats ? Nous le verrons bientôt en analysant la question du « protectionnisme ».

Les règles du jeu détournées contre le système

Revenons un instant à Henri Kissinger. Pourquoi se réjouissait-il de voir la globalisation réaliser le triomphe absolu des Etats-Unis ? Parce qu’avec l’arrogance habituelle des grandes puissances dominatrices, il n’imaginait pas que les Etats-Unis puissent être battus à leur propre jeu. Pourtant, c’est arrivé.

Cette fois, ce n’est pas le Japon, mais la Chine qui a retourné les règles du jeu contre le système. Alors qu’elle avait été plongée dans la pauvreté par l’occupation coloniale des puissances occidentales et du Japon, durant tout un siècle (de 1840 à 1949), la Chine a pourtant réussi à s’en sortir. En planifiant son économie, grâce un Etat qui ne se laisse pas dicter sa ligne par les multinationales étrangères mais au contraire les utilise intelligemment pour se développer. Ce pays diabolisé, réputé – d’après les experts de l’establishment – « ne rien comprendre à l’économie », a quand même réussi à sortir cinq cent millions de personnes de la pauvreté en peu de temps et à mettre en échec les principales puissances économiques capitalistes. Pas mal pour des « utopistes » !

Née aux Etats-Unis, la globalisation s’est donc retournée contre les Etats-Unis. A cause de la Chine, mais aussi à cause des bouleversements survenus dans les rapports de force mondiaux sur les plans politiques et militaires.

La stratégie des USA a échoué

Après la crise économique, voyons à présent la crise stratégique. Quel est, au fond, l’objectif de la politique internationale d’une puissance comme les Etats-Unis ? C’est d’aider les grandes compagnies US à maximiser leurs bénéfices : leur procurer un avantage face à leurs concurrents étrangers pour qu’elles puissent gagner la bataille économique internationale. La stratégie sert l’économie.

Pour dominer le monde, il faut dominer les 3 « M » : Matières premières, Main d’œuvre, Marchés. Les deux premiers pour produire, le troisième pour vendre. Et où se situent les enjeux stratégiques les plus convoités ? Dans l’ensemble Europe – Asie – Afrique. Un seul continent en fait. Et sur ce continent se trouvent les matières premières les plus intéressantes : en Afrique, au Moyen-Orient, et en Asie centrale. Mais c’est aussi là que se trouvent les grands rivaux : Allemagne, France, Russie, Chine, Japon.

L’Afrique ? Elle a été jusqu’ici neutralisée par le néo-colonialisme, qui l’empêchait de gérer elle-même son économie. De ce côté-là, Washington était plus ou moins rassurée.

L’Europe ? Washington a réussi à transformer la Grande-Bretagne en vassale et la France aussi, pour le moment. Mais l’Allemagne résiste quelque peu, ou du moins une partie de l’élite allemande (voir l’entretien avec Bruno Drweski dans ce livre). Washington s’est efforcée de contrôler l’Union européenne. D’une part, en y implantant des chevaux de Troie (Grande-Bretagne, Pologne, Tchéquie), et d’autre part, en bloquant la formation d’une armée européenne qui pourrait jouer, à son compte, le gendarme en Afrique, voire au Moyen-Orient.

Le Japon ? Il reste aussi sous tutelle.

La Russie et la Chine les deux autres grands rivaux ? Là par contre, les choses ont tourné beaucoup moins bien pour les Etats-Unis.

1989-2011, une période très spéciale

Seule puissance capitaliste à avoir réellement profité des deux grandes guerres mondiales (qui forment un ensemble en fait), les Etats-Unis ont dominé le monde de 1945 à 1989. Cependant ils étaient alors obligés de tenir compte de l’Union soviétique qui représentait un contrepoids. Malgré son affaiblissement à partir des années 60, elle incarnait un système alternatif et une alliée possible pour les nations du tiers monde soucieuses d’échapper au système (néo)colonial. Mais à partir de 1989, la chute de l’URSS (tandis que la Chine affrontait une crise interne), a permis aux Etats-Unis de dominer le monde sans contrepoids importants.

Les vingt-deux années de la période 1989 – 2011, avec les USA comme seule superpuissance, ont constitué une période très particulière : une guerre globale pour la recolonisation des territoires perdus. Tous les territoires que l’Occident avait « perdus » après la Seconde Guerre mondiale en Europe de l’Est et à cause de mouvement de libération nationale dans les pays du tiers monde, il s’agissait de les récupérer pour les multinationales US.

Pendant ces vingt-deux années, tous les présidents US – Bush père, Bill Clinton, Bush fils, Obama avec Hillary Clinton (une élite en vase clos quand même !) – ont mené cette guerre globale pour se réapproprier les matières perdues et les marchés perdus. Soit par des guerres directes : Irak, Kosovo, Afghanistan, Libye. Soit par des guerres indirectes (proxy wars dans le jargon des stratèges US, ou guerres par intermédiaires) comme en Bosnie, dans le Caucase ou en Syrie. Soit par des coups d’Etat discrets pour réaliser le Regime change. En attaquant l’Irak en 1991, Bush père avait promis un « Nouvel Ordre Mondial » et le triomphe de la Paix par le triomphe du capitalisme, mais en réalité, ce fut une période de super-agressivité impériale. Et très dangereuse pour la paix mondiale. Dans la novlangue, la « Paix », c’est la Guerre.

Un tournant de l’Histoire

Mais en 2011 tout bascula. En Syrie, Washington espérait refaire le coup de la Libye. Souvenez-vous : prétendre instaurer simplement une no fly zone pour protéger des civils (un truc classique de la propagande de guerre « humanitaire »), mais en réalité préparer la reconquête du pays, l’assassinat de son dirigeant, le vol de son or et de son pétrole, l’élimination d’un financier alternatif pour les pays africains, et en définitive bouleverser le rapport de forces dans toute la région. Roulés sur la Libye, Moscou et Pékin avaient retenu la leçon. Six vetos à l’ONU au sujet de la Syrie. Et, le 3 septembre 2013, la discrète interception par l’armée russe de deux missiles US partis d’Espagne pour aller frapper Damas.

De cette façon, Pékin et Moscou ont signé la fin du monde unipolaire. Hillary Clinton et Obama avaient décidé de prendre le contrôle de la Syrie avant d’attaquer le Hezbollah et l’Iran, dans le but de soumettre les Palestiniens et de consolider définitivement Israël, mais leur sale guerre, par terroristes interposés, a tourné au fiasco. C’est un événement majeur, un tournant de l’Histoire moderne, comme l’exprime l’entretien avec Majed Nehmé au chapitre 3 de ce livre.

Un tournant : chacun a pu voir que le monde était devenu multipolaire et que le roi du monde ne l’était plus. Les Etats-Unis ont toujours un énorme pouvoir de nuisance, mais ne peuvent plus tout se permettre.

En réalité, durant ces années 1989 – 2011, les Etats-Unis ont courageusement attaqué des pays d’une puissance limitée, mais leur agressivité visait aussi la Russie et la Chine. Pour recoloniser les territoires perdus, il fallait également installer à Moscou et à Pékin des régimes dociles envers l’Occident.

Le plan Brzezinski a échoué

C’est ce qu’avait clairement annoncé le stratège majeur des Etats-Unis, Zbigniew Brzezinski, dans son livre Le Grand Echiquier en 1997 : « Il est impératif qu’aucun rival eurasien ne surgisse, capable de dominer l’Eurasie et donc de contester le domination globale de l’Amérique. » Selon lui, il fallait tout faire pour affaiblir rapidement la Russie par une thérapie de choc en s’appuyant sur le faible et soumis président Eltsine. Brzezinski proposa même de diviser la Russie en trois !

Ce plan, tous les présidents US l’ont appliqué en combinant plusieurs méthodes : encerclement par un réseau de bases militaires de plus en plus proches, installation d’un « Bouclier » de missiles empêchant Moscou de riposter à une agression, financement massif de l’opposition, conditionnement de l’opinion internationale par des campagnes de diabolisation médiatique, sanctions économiques. Toute la gamme !

En fait, c’est seulement à la lumière de ce grand objectif stratégique qu’on peut comprendre toute une série d’événements de ces dernières décennies. Des événements apparemment isolés mais en réalité au service de cette stratégie globale : l’encerclement de la Russie par l’OTAN, la pression pour maintenir l’Allemagne dans l’OTAN, l’espionnage de Merkel et le torpillage des solutions diplomatiques allemandes de certains conflits, l’organisation de « révolutions colorées » (coups d’Etat plus ou moins soft) en Ukraine, Géorgie, et d’autres pays, la préparation avortée d’une même révolution de couleur en Russie, les guerres contre la Libye et la Syrie, l’appui aux guerres d’Israël contre ses voisins, l’appui aux agressions de l’Arabie saoudite contre le Yémen et le Bahrein, l’appui à la Turquie jusqu’en 2016, la mise en place de la force militaire Africom pour contrôler les ressources de l’Afrique et contrer la percée chinoise, les pressions sur la Corée du Nord, les ingérences et provocations dans les mers du Sud de la Chine, la pression d’Obama Prix-Nobel-de-La-Paix sur le Japon pour qu’il se remilitarise, en violation de sa Constitution pacifique promulguée le 3 novembre 1946, et bien d’autres actions encore.

Mais, malgré tout cela, le Plan Brzezinski a finalement échoué. Poutine s’est allié avec la Chine. Or c’était précisément cela qu’il fallait empêcher ! La formation d’un axe de résistance Pékin – Moscou, auquel Berlin sera tenté de se joindre, car il est bien difficile de refuser le marché chinois ! Sans oublier les appétits de l’Inde de la Turquie et même du Japon pour ce grand espace économique asiatique. En fait, si l’Eurasie échappe au contrôle des Etats-Unis, c’en est fini de leur domination mondiale, ils seront une puissance comme les autres.

Ils cherchent la parade

Discrètement au début, ouvertement ensuite, ce nouvel axe Moscou – Pékin aussi construit une   alliance économique, politique et même militaire. Quand Washington a utilisé – par l’intermédiaire de l’Arabie saoudite – l’arme de la baisse du prix du pétrole pour mettre en faillite l’économie russe et sa monnaie, qui a sauvé le rouble ? Pékin. L’alliance fonctionne et fait mal à Washington.

Plus structurellement, la Chine a impulsé l’Organisation de Coopération de Shanghaï, qui organise une coopération de toute l’Asie en matière de sécurité mais aussi une Banque asiatique de développement et un marché commun asiatique. Dont les Etats-Unis seront exclus (sauf s’ils acceptent un jour de ne plus la superpuissance qui essaie de tout imposer). Pékin et Moscou ont aussi développé une alliance des grandes puissances du Sud : les BRICS qui regroupent avec eux le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud.

Tout ceci montre que le rapport de force mondial a basculé. Les stratèges US le savent et cherchent la parade pour se maintenir quand même au sommet. Comme l’a bien montré Mohamed Hassan dans le chapitre 2 de ce livre, les stratégies Clinton et Trump s’opposent. En tout cas, elles s’opposaient durant la campagne électorale. Il reste à voir ce que le président élu réalisera de son programme annoncé.

En tout cas, une chose est sûre : Donald Trump est le produit de toutes ces longues années de déclin de la puissance des Etats-Unis. Il est le produit de la crise économique, de la crise de la suprématie US, mais aussi de la crise des partis politiques traditionnels, droite et gauche, qui ne parviennent plus à conserver la confiance des électeurs. Combien de temps pouvez-vous promettre le paradis à vos électeurs et les envoyer en enfer dès que vous êtes au gouvernement ? Toute tromperie a ses limites. Quand les gens se rendent compte qu’on les a trompés, ils vont forcément chercher autre chose ailleurs. On en est là. En Europe aussi.

La colossale Dette des Etats-Unis

Si les stratèges US sont assez désespérés et ne trouvent pas la parade, c’est que l’Empire connaît une autre faiblesse, très grave, et pourtant les médias n’en parlent guère. Pour ne pas semer la panique envers l’économie ?

Cette faiblesse, c’est leur Dette. Curieusement, les médias européens, qui aiment tant faire peur aux électeurs avec la dette de leur pays, censée justifier les politiques de rigueur, n’ont guère mentionné le Rapport financier annuel 2016 du gouvernement US. Soit le dernier bilan financier d’Obama. Edifiant, pourtant ! La Dette publique des Etats-Unis a de nouveau doublé : mille milliards contre 533 pour l’année 2015. Dès qu’on en parle en milliards, chacun de nous a du mal à se figurer ce que ça représente, mais il faut savoir que le budget total du gouvernement US s’est élevé à 4.400 milliards de dollars. De gros travaux d’infrastructure peut-être ? Non, rien de spécial. Au contraire, aux USA, les ponts, les voies de chemin de fer, les routes, les aéroports, les avions, des villes entières comme Detroit ou La Nouvelle Orléans, les services d’utilité publique s’enfoncent dans la ruine, le rafistolage et les trous non réparés. C’est juste la dette « normale » qui gonfle, gonfle, gonfle. Et le rapport indique que ces rentrées du gouvernement proviennent des taxes perçues sur les individus tandis que celles des entreprises n’ont cessé de baisser.

A côté de l’Etat, les citoyens s’endettent aussi et lourdement. Par exemple, pour payer leurs études universitaires dont le prix s’envole, les étudiants ont été obligés d’emprunter massivement : leur dette totale a grimpé de 845 milliards en 2015 à plus de mille milliards fin 2016. Tout cela est un frein présent et futur pour l’économie.

Les Etats-Unis seront confrontés à un très sérieux problème quand le monde entier cessera de respecter le dollar, comme l’explique ici Henri Houben (chapitre 1). On ne dit pas que la chute finale est pour demain, mais on dit qu’ils ne savent pas comment sortir des contradictions dans lesquelles ils sont plongés.

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[1]
                  [1] 2016 CNN-Telemundo Republican debate on eve of Texas primary , Feb 25, 2016

[2]
                  [2] Third 2016 Presidential Debate moderated by Fox News , Oct 19, 2016
 

[3]
                  [3] Conférence au Trinity College, Dublin, 12 octobre 1999, cité dans Monthly Review, juin 2002, p.11.

[4]
                  [4] http://america.aljazeera.com/opinions/2014/9/hillary-clinton-honduraslatinamericaforeignpolicy.html

[5] US Department of State under case number F-2014-20439, Doc. No. C05794498

[6]
                  [6] Michel Collon, Je suis ou je ne suis pas Charlie ?, Investig’Action, 2015, p. 66-67.

[7]
                  [7] Levant Report.com, 2012 Defense Intelligence Agency document : West will facilitate rise of Islamic State “in order to isolate the Syrian regime”, 19 mai 2015.