50 ans de piazza Fontana. Le terrorisme fasciste au service des élites

Il y a cinquante ans, le 12 décembre 1969, une bombe explose dans une banque située sur la place Fontana, en plein centre de Milan. L’attentat, qui fait dix-sept morts et plusieurs dizaines de blessés, est suivi de trois autres détonations à Rome dans l’heure qui suit. Les premières investigations de la police ciblent le milieu anarchiste et des dizaines de militants sont arrêtés au cours des dernières semaines de l’année.

Malgré leur acharnement, les autorités ne parviennent pourtant pas à faire porter le chapeau à l’extrême gauche, ce qui les amène trois ans plus tard à se tourner vers les structures néo-fascistes. Aujourd’hui encore, et bien que la culpabilité de l’organisation d’extrême droite Ordine Nuovo ait été prouvée, des doutes subsistent quant aux réels commanditaires de ces attentats.

La piste de ce qu’on appelle l’Etat profond est néanmoins privilégiée: des structures informelles qui n’hésitaient pas à faire recours aux organisations néofascistes pour instaurer un climat propice à la répression implacable des organisations révolutionnaires. En somme, la «main fasciste de la direction démocrate-chrétienne» à laquelle un cinéaste comme Pier Paolo Pasolini pouvait faire référence dans des textes écrits peu avant sa mort mystérieuse en 1975. La Démocratie chrétienne, le parti au pouvoir en Italie depuis 1945, craint en effet la montée en puissance de ses rivaux communistes, dont la force électorale dépasse le plus souvent les 25% des suffrages au niveau national et qui dispose d’un certain soutien de la rue.

C’est que l’Italie de 1969 est un véritable volcan social. A l’instar d’autres nations européennes, le pays a connu son lot de mobilisations l’année précédente et ce, avec un niveau d’intensité peu commun sur le continent. Entre 1966 et 1968 ce sont ainsi près de 10 000 travailleurs et étudiants qui sont condamnés pour activisme. Et le mouvement ne faiblit pas puisque 1969 est le théâtre d’un nombre impressionnant de grèves ouvrières, de mutineries carcérales et de manifestations estudiantines qui aboutissent sur un fameux «automne chaud», resté dans l’histoire. Il faut dire qu’à la puissance du Parti communiste italien s’ajoute désormais celle de la gauche extraparlementaire, apparue dans les années 1960 et qui culminera notamment lors des insurrections de 1977.

Les attentats du 12 décembre constituent dans tous les cas un tournant dans cette période politiquement agitée et ouvrent un nouveau cycle que les doctrines anti-insurrectionnelles étasuniennes n’hésiteront pas à qualifier de «guerre de basse intensité». La répression qui s’abat sur le mouvement populaire et la démonstration de la violence étatique vont en effet accélérer la radicalisation d’une frange de la gauche italienne, conduisant notamment à la création de plusieurs organisations de lutte armée, dont les célèbres Brigades Rouges. Mais les années 1970 sont aussi celles de l’autonomie italienne qui, à travers des groupes comme Potere Operaio ou Lotta Continua, va remettre en cause de l’hégémonie du Parti communiste dans les usines.

Afin de cerner cette période politique dans sa globalité il est nécessaire de se référer au climat politique international, en ce qu’il faisait peser la menace d’une transformation révolutionnaire pour les classes dominantes italiennes. Les mouvements de jeunesse et la lutte révolutionnaire dans de nombreux pays européens, la résistance du Vietnam contre l’impérialisme étasunien, les mouvements de libération anticoloniale en Afrique et en Asie, parallèlement à l’éclatement de l’énième crise systémique du capitalisme dans les années 1970, sont tous des éléments propres à un échiquier international en ébullition qui poussera la bourgeoisie italienne – en coordination avec les services secrets étasuniens – à se lancer dans une guerre non déclarée contre toute agitation révolutionnaire.

Un demi-siècle plus tard, la stratégie de la tension a changé de visage mais pas de substance. Il n’est pas surprenant de constater que la montée de l’extrême droite à l’échelle mondiale fait place à un nouvel espace où certaines pratiques deviennent la règle plutôt que l’exception. Encore un climat de «grande peur» qui se réaffirme, avec comme nouveaux ennemis les migrant-e-s, les pauvres, les travailleuses-eurs et les peuples qui résistent. En Italie et dans le monde, la paix sociale semble une chimère lointaine, presque autant qu’en ce 12 décembre 1969.

 

* L’association L’Atelier-Histoire en mouvement, à Genève, contribue à faire vivre et à diffuser la mémoire des luttes pour l’émancipation par l’organisation de conférences et la valorisation d’archives graphiques, [email protected]

 

Tribune parue dans Le Courrier