Le suicide économique et social de l’Europe, provoqué par les États-Unis et favorisé par les dirigeants européens

« Les sanctions doivent avoir plus d’impact du côté russe que du côté européen, on n’est pas en guerre avec nous-mêmes », déclarait Alexander De Croo, le Premier ministre belge, en mars dernier. Quelques mois plus tard, difficile de tresser des lauriers à ces braves dirigeants européens. Ils diront bien sûr que tout cela est de la faute de l’invasion russe. Cette guerre aurait pourtant pu être évitée en faisant appliquer les accords de Minsk et en acceptant de discuter avec Moscou. Mais les États-Unis ont tout fait pour que la guerre éclate et s’y préparaient depuis longtemps sans hésiter à sacrifier leurs alliés du Vieux Continent. Avec des amis pareils, pas besoin d’ennemis. Reste à savoir si après s’être tiré des rafales dans le pied, l’Union européenne entend pointer le fusil vers sa tempe ou se ressaisir… (IGA)


 

En raison de la stupidité des dirigeants politiques européens, les États-Unis ont réussi à pousser l’Europe au suicide économique et social.

Le 8 février, Michael Hudson, professeur d’économie à l’Université du Missouri, écrivait au sujet du conflit qui se préparait alors en Ukraine et que les États-Unis avaient intentionnellement provoqué.

Michael Hudson : Les véritables adversaires de l’Amérique sont ses alliés, européens ou autres.

Les sanctions que les diplomates américains insistent pour que leurs alliés imposent au commerce avec la Russie et la Chine visent ostensiblement à dissuader un renforcement militaire de ces pays. Mais un tel renforcement ne peut pas vraiment être le programme principal des Russes et des Chinois. Ils ont beaucoup plus à gagner en offrant des avantages économiques mutuels à l’Occident. La question sous-jacente est donc de savoir si l’Europe trouvera son avantage à remplacer les exportations américaines par des fournitures russes et chinoises et des liens économiques mutuels associés.

Ce qui inquiète les diplomates américains, c’est que l’Allemagne, les autres pays de l’OTAN et les pays situés le long de la « Nouvelle Route de la Soie » comprennent les gains qui peuvent être réalisés en ouvrant le commerce et les investissements de manière pacifique. S’il n’existe aucun plan russe ou chinois pour les envahir ou les bombarder, pourquoi l’OTAN est-elle nécessaire ? Et s’il n’y a pas de relation intrinsèquement conflictuelle, pourquoi les pays étrangers doivent-ils sacrifier leurs propres intérêts commerciaux et financiers en ne misant exclusivement que sur les exportateurs et les investisseurs américains ? …

Au lieu d’une réelle menace militaire de la part de la Russie et de la Chine, le problème pour les stratèges américains est l’absence d’une telle menace. …

Le seul moyen qui reste aux diplomates américains pour bloquer les achats européens est d’inciter la Russie à une réponse militaire, puis de prétendre que venger cet acte l’emporte sur tout intérêt économique purement national. Comme l’a expliqué la sous-secrétaire d’État aux affaires politiques, Victoria Nuland, lors d’un point de presse du département d’État le 27 janvier : « Si la Russie envahit l’Ukraine, d’une manière ou d’une autre, le Nord Stream 2 n’avancera pas« . Le problème est de créer un incident suffisamment offensif et de dépeindre la Russie comme l’agresseur.

Provoquer une guerre en Ukraine était facile car l’équipe à la manœuvre estimait que l’Ukraine était prête à sacrifier son peuple et son pays dans une guerre ingagnable contre la Russie. L’acteur et président ukrainien Vladimir Zelensky avait déjà annoncé que l’Ukraine reprendrait, par la force, la Crimée et les républiques du Donbass qui étaient aux mains d’une résistance ukrainienne alignée sur la Russie.

Le 15 février, le professeur John Mearsheimer donnait une conférence (vidéo) dans laquelle il expliquait comment les États-Unis avaient provoqué et étaient responsables de toute la crise ukrainienne.

Depuis l’année dernière, environ la moitié de l’armée ukrainienne est positionnée dans le sud-est du pays, sur la ligne de cessez-le-feu avec les républiques du Donbass. Le 17 février, elle lançait un tir d’artillerie préparatoire contre les positions de la résistance. Au cours des jours suivants, les tirs n’ont cessé d’augmenter en nombre.

Les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération (OSCE), positionnés sur la ligne de front, ont compté et documenté chaque impact d’artillerie et publié des résumés quotidiens sur leur site Internet. De 80 impacts d’artillerie le 16 février, les attaques ont augmenté chaque jour pour atteindre plus de 2 000 par jour, le 22 février.

Les observateurs de l’OSCE fournissaient également des cartes indiquant où les obus explosaient (ici le 21 février) :

La grande majorité des impacts se sont produits dans trois zones à l’est de la ligne de cessez-le-feu, sur des positions tenues par la résistance du Donbass. Toute personne ayant un peu de connaissances militaires reconnaîtra ces campagnes d’artillerie intenses le long d’axes distincts comme des tirs préparatoires à une attaque totale.

Les dirigeants des républiques du Donbass et de la Russie ont dû réagir à cette attaque imminente. Le 19 février, la République populaire de Donetsk et la République populaire de Louhansk demandaient l’aide du gouvernement russe. Laissés seuls, ils n’auraient eu aucune chance de résister contre l’armée ukrainienne que les États-Unis et leurs alliés, depuis 2015, finançaient et renforçaient.

Jusqu’à ce stade, la Russie avait insisté sur le fait que la RPD et la RLN fassent partie de l’Ukraine, mais qu’elles devaient recevoir une sorte d’autonomie, comme le prévoyaient les accords de Minsk. Mais elle devait maintenant prendre des mesures qui légaliseraient le soutien russe au Donbass. Le 21 février, la Russie reconnaissait ces républiques comme des États indépendants. Les trois parties ont signé des accords de coopération comprenant des clauses de soutien militaire mutuel :

Le traité entre la Russie et les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk (RPD et RPL) stipule l’octroi du droit de construire des bases militaires sur leur territoire et de fournir une assistance militaire mutuelle, a déclaré mardi le vice-ministre russe des Affaires étrangères Andrey Rudenko lors d’une session plénière de la chambre basse du Parlement.

« Un aspect important : le traité stipule les intentions des parties d’interagir dans le domaine de la politique étrangère, de la protection de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la fourniture de sécurité, notamment en se fournissant mutuellement l’assistance requise, y compris l’aide militaire, et en accordant le droit de construire, d’utiliser et d’améliorer les infrastructures militaires et les bases militaires sur leur territoire« , a souligné le haut diplomate russe.

Avec la mise en place de ces accords, l’aide militaire russe contre l’attaque ukrainienne est devenue (du moins en apparence) légale en vertu de l’article 51 (autodéfense collective) de la Charte des Nations unies.

Le 22 février, alors qu’aucun soldat russe n’avait encore foulé le sol ukrainien, les États-Unis et leurs alliés imposaient des sanctions économiques extrêmes à la Russie. Le président Biden a reconnu que les États-Unis s’y étaient préparés depuis longtemps.

Au cours des derniers mois, nous nous sommes coordonnés étroitement avec nos alliés et partenaires de l’OTAN en Europe et dans le monde pour préparer cette réponse. Nous avons toujours dit, et je l’ai dit à Poutine en face, il y a un mois, plus d’un mois, que nous agirions ensemble dès que la Russie s’attaquerait à l’Ukraine.

La Russie a maintenant indéniablement agi contre l’Ukraine en déclarant ces États indépendants.

Aujourd’hui, j’annonce donc la première tranche de sanctions visant à imposer des coûts à la Russie en réponse à ses actions d’hier. Ces mesures ont été étroitement coordonnées avec nos alliés et nos partenaires, et nous continuerons à intensifier les sanctions si la Russie intensifie ses actions.

Le 24 février, les forces russes entraient en Ukraine pour anticiper l’attaque à venir contre les républiques du Donbass. (Le plan A russe consistait à faire pression sur Kiev pour qu’il accepte un règlement rapide de la crise. Ce plan a échoué début avril après l’intervention de Boris Johnson à Kiev. La Russie est donc passée au plan B, la démilitarisation de l’Ukraine).

Dans la foulée, le gouvernement allemand annonçait que le gazoduc Nord Stream II, qui était techniquement prêt à livrer du gaz russe à l’Allemagne, ne serait pas lancé.

Le 27 février, le chancelier allemand Olaf Scholz faisait un discours hystérique et moralisateur devant le parlement allemand. Il y accusait la Russie de rompre la paix en Europe.

L’accord de Minsk, en vertu duquel l’Ukraine s’était engagée à se fédéraliser pour donner une certaine autonomie au Donbass, n’y a pas été mentionné une seule fois. L’Allemagne et la France étaient les deux puissances garantes qui, en 2015, avaient cosigné l’accord de Minsk mais qui, pendant sept longues années, n’ont guère fait pression pour sa mise en œuvre.

Au lieu de travailler à un cessez-le-feu rapide et à un renouvellement des relations économiques avec la Russie, Scholz a engagé l’Allemagne dans un suicide économique.

Le 28 février, le professeur Hudson publiait une autre analyse approfondie de la crise :

L’Amérique vainc l’Allemagne pour la troisième fois en un siècle : Le CMI, le BARE et l’OGAM conquièrent l’OTAN.

En tête de l’article, Yves Smith résumait :

Michael Hudson développe son thème sur la façon dont le conflit en Ukraine est le résultat de forces beaucoup plus importantes à l’œuvre, et pas nécessairement celles que vous avez en tête. Il affirme que ce qui est réellement en jeu, c’est d’empêcher les pays européens, en particulier l’Allemagne, de développer des liens économiques plus profonds avec la Chine et la Russie.

Hudson décrit ici l’emprise des principaux intérêts américains sur la politique étrangère et la manière dont ils considèrent le conflit comme un moyen de se prémunir contre une éventuelle chute de leur statut et de leur pouvoir.

L’article de Hudson est assez long et profond. Je vous recommande de le lire en entier.

L’idée des États-Unis est d’isoler l’Europe de son arrière-pays eurasien, de déplacer les industries européennes vers les États-Unis et d’acheter le reste à bas prix.

Afin d’éliminer Nord Stream II et d’inciter les pays européens à boycotter l’énergie russe, les États-Unis ont promis d’apporter leur « aide » en vendant leur gaz naturel liquéfié (GNL) (assez cher) à l’Europe. Mais lorsque les prix du gaz naturel ont commencé à augmenter en Europe, les forces du marché libre se sont mises en marche et ils ont également commencé à augmenter aux États-Unis. Les prix élevés de l’énergie menaçaient de nuire à Biden et de faire plonger les Démocrates lors des élections de mi-mandat.

Alors un accident mystérieux s’est produit :

Une explosion survenue dans un terminal de gaz naturel liquéfié au Texas a semé la panique parmi les habitants des environs et a retiré du marché une quantité importante de ce combustible, alors que la demande mondiale est en pleine explosion.

Freeport LNG sera hors service pendant au moins trois semaines, a déclaré jeudi la société, suite à un incendie dans son installation d’exportation. …

La plupart des exportations de Freeport LNG étaient destinées à l’Europe, selon Rystad Energy. L’Europe pourrait être en mesure de compenser le volume perdu par des augmentations provenant d’autres installations, a déclaré Emily McClain, vice-présidente de Rystad. L’Europe obtient environ 45 % de son GNL des États-Unis, le reste provenant de Russie, du Qatar et d’autres sources, a-t-elle précisé.

Mais trois semaines étaient trop court pour faire baisser les prix du gaz naturel aux États-Unis. L’autorité américaine de réglementation de ces installations, la Pipeline and Hazardous Materials Safety Administration (PHMSA), est intervenue et a prolongé le processus de redémarrage :

La deuxième plus grande installation d’exportation de gaz naturel liquéfié des États-Unis, touchée par un incendie au début du mois, ne sera pas autorisée à réparer ou à redémarrer ses activités tant qu’elle n’aura pas éliminé les risques pour la sécurité publique, a déclaré jeudi un régulateur des pipelines. …

Les contrats à terme sur le gaz naturel américain ont dégringolé de 15 % jeudi en raison du rapport et de l’accumulation continue des stocks, contribuant à une chute des prix de 33 % en juin, la plus forte baisse mensuelle depuis 2018. …

« Le processus réel (d’examens, de réparations et d’approbations) prendra plus de trois mois, et potentiellement de six à douze mois« , a déclaré Alex Munton, directeur du gaz mondial et du GNL chez les consultants Rapidan Energy Group.

On a également entendu parler de « problèmes » soudains dans d’autres installations de GNL.

Ce n’est pas seulement le gaz naturel mais aussi les produits pétroliers que les États-Unis retiennent alors que l’Europe en a besoin :

L’administration Biden avertit les raffineurs qu’elle pourrait prendre des « mesures d’urgence » pour faire face aux exportations de carburant alors que les stocks d’essence et de diesel restent à des niveaux historiquement bas dans le Nord-Est.

Des usines de fabrication d’engrais en Europe ont fermé leurs portes en raison des prix beaucoup trop élevés du gaz naturel. Les fonderies d’acier et d’aluminium suivent. La production de verre en Europe est gravement menacée.

Dans un long article publié aujourd’hui, Yves Smith examine les conséquences économiques et politiques pour l’Europe. En violation de la loi de Betteridge, il titre :

L’Europe va-t-elle s’avouer vaincue avant l’Ukraine ?

Nous aurons l’audace d’affirmer que non seulement la guerre des sanctions contre la Russie s’est retournée contre elle [l’Europe] de manière spectaculaire, mais que les dommages causés à l’Occident, et surtout à l’Europe, s’accélèrent rapidement. Et ce n’est pas le résultat de mesures actives prises par la Russie, mais les coûts de la perte ou de la réduction des ressources russes clés qui s’accumulent au fil du temps.

En raison de l’intensité du choc énergétique, le calendrier économique évolue plus rapidement que le calendrier militaire. À moins que l’Europe ne s’engage dans une correction de trajectoire majeure, et nous ne voyons pas comment cela pourrait se produire, la crise économique européenne semble devoir devenir dévastatrice avant même que l’Ukraine ne soit officiellement vaincue. …

Comme nous l’expliquerons, ce choc sera si grave si rien n’est fait (et comme nous l’expliquerons, il est difficile d’imaginer que quelque chose de suffisamment significatif soit fait), que le résultat ne sera pas une récession, mais une dépression en Europe. …

En théorie, l’UE pourrait essayer de se rattraper auprès de la Russie. Mais l’heure n’est plus à cela. Ce n’est pas seulement que trop d’acteurs européens clés comme Ursula von der Leyen et Robert Habeck sont trop profondément investis dans la haine de la Russie pour reculer. Même s’il y avait du sang dans la rue en décembre, ils ne seraient pas chassés assez rapidement.

C’est aussi que l’Europe a brûlé ses ponts avec la Russie au-delà des seules sanctions. Poutine a offert à plusieurs reprises à l’UE la possibilité d’utiliser le Nord Stream 2. Même si la Russie n’utilise plus que la moitié de sa capacité, elle pourrait toujours se substituer entièrement aux anciennes livraisons de Nord Stream 1. Poutine a toutefois prévenu que cette option ne resterait pas ouverte très longtemps et que la Russie commencerait à utiliser le reste du volume. …

L’issue semble donc inévitable : de nombreuses entreprises européennes vont faire faillite, entraînant des pertes d’emplois, des défauts de remboursement de prêts aux entreprises, des pertes de recettes publiques, des saisies. Et comme les gouvernements pensent qu’ils ont peut-être dépensé un peu trop généreusement avec l’aide Covid, leur approvisionnement d’urgence en énergie sera trop faible pour faire une grande différence.

A un moment donné, la contraction économique conduira à une crise financière. Si le courant descendant est suffisamment rapide, il pourrait entraîner une perte de confiance (justifiée) autant que des pertes et des défauts de paiement réels à ce jour.

Les États-Unis ont, pour des raisons purement égoïstes, entraîné l’Europe, et surtout l’Allemagne, dans un piège qui conduira à sa destruction économique et sociale. Au lieu de reconnaître le danger et de prendre les contre-mesures nécessaires, les « leaders » européens et allemands se sont engagés à contribuer au processus.

La meilleure chose à faire pour l’Europe et l’Allemagne aurait bien sûr été d’éviter la crise. Cela a échoué en raison d’un manque de perspicacité et d’efforts. Mais maintenant, alors que l’Europe est au fond du trou, les politiciens devraient au moins arrêter de creuser. Il est dans l’intérêt évident de l’Europe et surtout de l’Allemagne de maintenir la crise aussi courte que possible.

Mais les imbéciles qui dirigent l’Europe font tout le contraire :

L’Allemagne maintiendra son soutien à Kiev « aussi longtemps qu’il le faudra« , a déclaré lundi le chancelier Olaf Scholz, appelant à un élargissement de l’Union européenne pour inclure à terme l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie. …

L’Allemagne a connu ces derniers mois un « changement d’avis fondamental » sur son soutien militaire à l’Ukraine, a-t-il déclaré.

« Nous maintiendrons ce soutien, de manière fiable et, surtout, aussi longtemps qu’il le faudra« , a-t-il déclaré devant un auditoire universitaire bondé.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a fait écho à la promesse « aussi longtemps qu’il le faudra » faite à Kiev dans un discours prononcé en Slovénie, appelant à « une nouvelle réflexion stratégique » pour défendre les valeurs européennes.

Comme ces « dirigeants » semblent le dire, une énergie abordable, des maisons chaudes, une alimentation suffisante, des emplois et des pensions pour les citoyens européens ne font pas partie des « valeurs européennes » qu’ils entendent défendre.

L’effondrement économique et financier de l’Europe sera beaucoup plus rapide que le changement politique, manifestement nécessaire, pour virer ses dirigeants de troisième zone.

Le seul secteur politique qui ne sera pas endommagé par tout cela, du moins en France et en Allemagne, est l’extrême droite. En soi, cela constitue également un danger.

 

Source: Moon of Alabama

Traduit de l’anglais par le Saker francophone