«Meurtre au Burundi», l’implacable enquête de Ludo De Witte

Ludo De Witte a mené l’ enquête sur un « crime fondateur » qui décapita une jeune démocratie et une ancienne monarchie.

Le Burundi qui, comme le Rwanda, fut un territoire placé sous la tutelle de la Belgique après avoir été jusqu’en 1918 une colonie allemande, appartient lui aussi  au champ d’investigation de la Commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner le rôle de la Belgique durant la colonisation. Outre le rappel historique et la comparaison avec le voisin rwandais, le principal sujet des recherches concerne un évènement majeur dans l’histoire du Burundi et dans l’histoire africaine en général : l’assassinat, peu avant la fin de la tutelle belge, du prince Louis Rwagasore.  Ayant  remporté haut la main les élections à la tête de son parti, l’Uprona, le fils du Mwami (le roi du Burundi) avait été nommé Premier Ministre et préparait l’accession de son pays à l’indépendance.

Le chercheur et écrivain Ludo de Witte, dont les recherches sur l’assassinat de Patrice Lumumba (1) L’assassinat de Lumumba, Karthala, 2000)  avaient contraint la Belgique à organiser une commission d’enquête qui déboucha sur la reconnaissance de sa « responsabilité morale », s’est, durant plusieurs années, intéressé au Burundi.  L’ouvrage important  qu’il vient de publier (2) Meurtre au Burundi, la Belgique et l’assassinat de Rwagasore, Investig Action et Iwacu)  devrait guider les recherches des membres  de la Commission. Malgré sa densité, le livre mérite aussi d’être connu du grand public. En effet, il jette une lumière crue sur des caractéristiques de la politique coloniale belge déjà présentes au Rwanda, bien plus souvent analysées à la lumière du génocide de 1994. Il  s’agît essentiellement du manque d’anticipation face aux perspectives d’une indépendance réclamée par l’ONU, de l’accentuation des  différences ethniques entre Hutus et Tutsis aggravées par les interventions extérieures,  des innombrables manipulations des autorités de tutelle visant à placer au pouvoir de supposés « modérés », censés être amis de la Belgique. Mais surtout,  à l’instar de la haine qu’inspira Patrice Lumumba au Congo, les représentants de la Belgique au Burundi se sont focalisés sur un homme, Louis Rwagasore,  évoquant sans complexes l’éventualité de son assassinat jusqu’au coup de feu fatal qui décapita aussi la jeune démocratie burundaise. 

C’est le 13 octobre 1961, moins d’un mois après sa victoire électorale et seize jours après sa désignation comme Premier Ministre du Burundi  que le prince Louis Rwagasore est assassiné sur la terrasse du Tanganyika, un restaurant de Bujumbura. Le tueur est un ressortissant grec, Jean Kageorgis, aidé par deux de ses compatriotes, dont Michel Iatrou, un homme d’affaires qui hait autant Patrice Lumumba que Rwagasore, cependant bien différent du héros congolais. En effet, si Lumumba était un « évolué », un autodidacte  venu de son village d’Onalua, Louis Rwagasore était un prince de sang, le fils  du roi Mwambutsa.  Sa première légitimité découlait de l’histoire et de la tradition d’un pays dont le roi, au sommet de la pyramide sociale, symbolisait l’unité,  dont tous les habitants partageaient une langue, une culture, une religion communes.  Les colonisateurs belge, au fait de  rivalités entre deux branches du clan royal, les Batare et les Bezi, s’employèrent à creuser ces dernières, considérant les Batare comme des « modérés progressistes » donc des alliés potentiels, et les Bezi comme des nationalistes, censés hostiles à la tutelle. Mais la population burundaise, pour sa part,  demeura  indéfectiblement fidèle au Mwami, le père de la nation, le garant des récoltes et de la prospérité et son fils fut élu massivement par les Hutus comme par les Tutsis, dans la capitale  comme sur les collines.  

Le prestige de Louis Rwagasore  reposait aussi sur le fait qu’il était l’un des rares Burundais à avoir mené des études supérieures à Anvers et à Louvain. Un pied dans la tradition,  l’autre dans la modernité coloniale,  il avait tous les atouts pour mener le Burundi à l’indépendance. Sauf la confiance des Belges qui, après sa victoire électorale évoquaient sans complexe l’hypothèse d’un assassinat du futur Premier Ministre.  Lors de son procès l’assassin grec Kageorgis  rappela ouvertement  ce qu’il avait considéré comme les encouragements du résident belge Roberto Regnier, (un ancien du Rwanda) et d’autres fonctionnaires. Les protections dont l’homme de main  croyait jouir n’empêchèrent pas son exécution à quelques jours de l’indépendance, le roi Baudouin, que l’on découvrira plus tard opposé à la peine de mort et à l’avortement, ayant refusé de le gracier.  Même si tous les Burundais étaient convaincus de l’implication belge dans la mort du prince, à Bruxelles, l’essentiel, pour des hommes comme Spaak et Davignon  était de sauver la réputation de la métropole qui se trouvait déjà dans le collimateur de l’ONU.

Très fouillé, fruit de longues recherches et de sources inédites, l’implacable ouvrage de Ludo de Witte va déranger, une fois de plus.   Il rappelle aussi que la polarisation ethnique du Burundi, ses guerres civiles, ses crimes politiques impunis, ne sont pas le fruit de la fatalité mais d’une indépendance ratée et des manœuvres de division de la tutelle belge.

 

Source: Le carnet de Colette Braeckman (Le Soir)

 

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