"Français capitulards" et "Américains Kleenex" ?

Parmi les réactions à notre brève sur "L'image des Français", à savoir l'image donnée par les médias US des jeunes Français anti-CPE (voir rubrique Brèves de Net), nous avons reçu cette savoureuse analyse de la "génération Kleenex" qu'a produite le "modèle américain"… (The Progressive, mai 2006)

Etait-ce il y a seulement trois ans que certains de nos « patriotes » gonflés d’orgueil dénonçaient les Français comme des « singes capitulards mangeurs de fromage », trop engraissés au Camembert pour éteindre leurs Gauloises et se mettre à la guerre contre l’Irak ?

Et bien, jetez un autre regard vers ceux qui ont inventé le mot Liberté.

Pendant tout le mois de mars et plus, ils manifestaient, se livraient à l’émeute et brûlaient des voitures pour préserver un droit auquel les Américains ne peuvent que rêver : le droit de ne pas être licencié par un caprice du patron.

La logique du gouvernement français derrière sa nouvelle loi était impeccable du point de vue de l’économiste : facilitez les licenciements, et les patrons seront plus disposés à embaucher.

Alors pourquoi Paris brûlait-il ?

Ce que l’Entreprise appelle « flexibilité » – le droit de se débarrasser d’employés à volonté – cela se traduit pour les travailleurs par « jetable », pour ne pas parler d’insécurité et de pauvreté. Les étudiants français qui lançaient des cocktails Molotov ne voulaient pas devenir ce qu’ils appelaient une « génération Kleenex » – utilisés et jetés par le patron à chaque fois qu’il en voulait de plus frais.

Vous aurez reconnu dans le raisonnement du gouvernement français le même argument qu’entendent les Américains à chaque fois qu’ils demandent timidement une augmentation du salaire minimum ou une halte à la constante érosion des retraites et de la Sécurité Sociale …

« Quoi ? » hurlent les économistes qui servent de couverture aux patrons, « Si vous faites quoi que ce soit – quoi que ce soit – qui puisse offenser ou déconcerter les patrons, leur grossière réponse sera de ne pas vous employer ! Le chômage montera, et vous – n’ayant pas la couverture sociale et médicale fournie par l’Etat français – sombrerez rapidement dans la famine. »

Les jeunes Français ne voulaient pas entendre parler de cela, probablement parce qu’ils savaient où le « modèle anglo-saxon », comme ils l’appellent, les conduisait. Si vous devez abandonner la sécurité de l’emploi pour trouver un emploi, où s’arrête-t-on ? Les patrons cajolés se sentiraient-ils inspirés de demander une suspension des réglementations de santé et de sécurité ? Commenceraient-ils à exiger que leurs employés leur cirent les chaussures pendant qu’ils leur donnent à manger dans la main des croissants au beurre ?

« Non » à tout ça, on dit les jeunes Français.

Evidemment, les Français ne sont pas tout à fait justes quand ils appellent leur ennemi le « modèle anglo-saxon ». C’est spécifiquement le « modèle américain » qu’ils doivent craindre. Pendant les récents événements en France, je me trouvais en Angleterre, patrie ancestrale de la race anglo-saxonne, pour y donner un discours quand quelqu’un dans l’auditoire m’a demandé comment quelqu’un pouvait être licencié sans justification. Au Royaume-Uni, une personne qui pense avoir été injustement renvoyée peut se tourner vers un tribunal d’appel prud’homal et, au delà de ça, vers les tribunaux. Il a fallu que j’explique qu’aux Etats-Unis, on peut être renvoyé pour n’importe quoi : avoir une « mauvaise attitude », ce qui peut vouloir dire avoir un drôle d’air sur le visage, ou tout simplement ne pas bien « s’intégrer ».

Il y a des années de cela, il y avait une théorie à gauche que l’on appelait le « pirisme » : plus les choses empiraient, plus les gens seraient à même de se soulever et de demander leurs droits. Mais, en Amérique du moins, plus les choses empirent, plus il devient difficile d’imaginer n’importe quelle sorte de résistance. Le simple fait de pouvoir être licencié « à volonté » – la volonté du patron bien sûr – gèle les salariés dans une attitude d’obéissance terrifiée. Ajoutez à cela le fait que la perte de son emploi s’accompagne de la perte de l’accès aux soins, et vous obtenez une sorte de mentalité captive à la limite du masochisme pervers : battez-moi, insultez-moi, doublez ma charge de travail, mais je vous en prie ne me rendez pas ma liberté !

Loin de moi l’idée de soutenir l’incendie de voiture et la casse de vitrines de magasins. Mais pourquoi les étudiants américains restent-ils à se sucer le pouce quand l’administration Bush propose de couper les bourses étudiantes de $12,7 milliards ?

Où se trouve la révolte face aux licenciements massifs chez Ford, Hewlett-Packard, et dans des dizaines d’autres grandes entreprises ?

Et le quart miséreux de la population est-il trop stressé par l’augmentation de ses factures et le besoin de travailler en plusieurs emplois, pour protester les coupures dans l’aide médicale et les pitoyables aides au logement ?

Comparé aux « singes capitulards » les Américains ont l’air de Kleenex humides et usagés.

Traduit par Michel Polizzi