"C'est ça, ta virilité ?"

Saddam m'a mise en prison, mais c'était un crime de le tuer. La misère qui règne actuellement en Irak dépasse de loin celle qui régnait sous son commandement.

Samedi dernier, à 3 heures 30, un coup de téléphone m'a arrachée du sommeil. Mon cœur a sauté un battement. Avant de tenir le récepteur en main, je m'imaginais déjà des parents et des amis, étendus devant moi, tués et mutilés.

L'exécution de Saddam Hussein : un cocktail composé de force, d'arrogance, d'ignorance et de racisme made in USA

A Bagdad, il était 6 heures 30, je me rappelais la dernière fois que j'avais parlé avec ma sœur. Elle se trouvait sur le toit de sa maison pour avoir une meilleure réception avec son portable, mais elle a dû terminer la conversation au moment où un hélicoptère américain est apparu au-dessus d'elle. Les Irakiens savent que les «règles d'action» permettent de tirer sur eux quand ils utilisent des portables, et que les troupes US ne sont jamais punis, quoi qu'ils fassent. Mais le coup de téléphone provenait d'une station de télévision turque qui voulait avoir mes commentaires sur l'exécution de Saddam Hussein. Je me sentis soulagée, non pas à cause de l'exécution, mais parce que ce jour-là, parmi les morts, il n'y avait aucun que je connaissais personnellement.

La mort est devenue si banale en Irak qu'on a fini par l'évaluer seulement selon ses critères personnels. Le mois dernier, j'ai assisté aux A'azas (fêtes commémoratives) de trois personnes dont j'ai beaucoup apprécié le travail qu'ils avaient fait. Une de ces fêtes était dédiée à Essam al-Rawi, président de l'Union des Professeurs d'Université qui a documenté l'assassinat d'académiciens. Une semaine avant d'être assassiné, son bureau à l'Université de Bagdad a été fouillé et des soldats US avaient saisi des documents. Les autres A'azas ont commémoré le Ali Hussain Mukhif, académicien et critique littéraire, et Saad Shlash, Professeur de sciences journalistiques à l'Université de Bagdad et éditeur de l'hebdomadaire Rayet al Arab qui insistait à s'opposer pacifiquement à l'occupation – et ce faisant, ils ont permis à des auteurs, dont je faisais partie, de critiquer l'occupation et ses crimes, malgré tous les risques que cela comporte.

Environ 500 académiciens et 92 journalistes ont été assassinés depuis l'occupation. Plusieurs centaines ont été enlevés et un grand nombre d'autres se sont enfuis du pays après avoir reçu des menaces de mort. Le prix humain est si élevé que beaucoup d'Irakiens pensent que, s'il y avait un concours entre le régime de Saddam et l'occupation Bush-Blair, pour savoir qui des deux détruit le plus fortement la culture de l'Irak, la supériorité des derniers serait écrasante. Malheureusement, moi aussi, je me trouve parmi eux.

Je dis cela bien que dès le début, je me suis trouvée parmi les adversaires actifs de l'idéologie du régime Ba'ath et de la dictature de Saddam Hussein.

De temps à autre, on l'a payé avec la prison et la torture. En 1984, pendant la guerre irano-irakienne, ma famille a dû payer les balles avec lesquelles mon cousin Fouad Al Azzawi a été exécuté, avant que son corps ne leur ait été rendu.

Mais je m'aperçois que je suis d'accord avec grand nombre d'Irakiens qui considèrent que la vie que nous menons actuellement n'est pas seulement la continuation, sous une forme nouvelle, de la misère et de la mort, mais que c'est beaucoup pire – même sans compter les dimensions beaucoup plus importantes du pillage, de la corruption et de l'anéantissement de l'infrastructure.

A cause de la présence de troupes d'occupation qui assurent la sécurité et la sauvegarde US, les Irakiens, eux, subissent, jour par jour, une diminution de leur sécurité et de leur sauvegarde.

Le moment et la modalité de l'exécution de Saddam Hussein prouvent que l'administration US est toujours enivrée d'une façon criminelle par un cocktail composé de force, d'arrogance et d'ignorance, mais surtout de racisme: Ce qui est bon pour nous, n'est pas bon pour vous. Nous sommes des patriotes, mais vous, vous êtes des terroristes.

Les USA et leurs marionnettes irakiennes de la zone verte ont décidé de mettre à mort Saddam au premier jour de l'Eid al-Adha, du sacrifice solennel. C'est le jour le plus joyeux dans le calendrier musulman, auquel plus de deux millions de pèlerins commencent leurs anciens rites, tandis que d'autres centaines de millions dans le monde dirigent leur regard sur ces évènements. Ensuite, ils ont continué d'humilier les musulmans en publiant le vidéo officiel de la mise à mort, qui montre comment un nœud coulant est lié autour du cou de l'homme âgé de 69 ans qui est conduit à la trappe. La photo inofficielle montre Saddam calme et maître de soi, produisant même un sourire sarcastique et qui a interrogé les voyous qui l'ont bafoué: «Hiya hiy al marjale?» («Est-ce cela, ta virilité?»), une formule puissante dans la culture arabe populaire qui associe la virilité au courage, à la fierté et aux valeurs chevaleresques. Il a même réussi, pendant son agonie, à faire profession de sa croyance musulmane. Ce faisant, il s'est associé dans les dernières secondes de sa vie, à un milliard de musulmans. C'est ainsi que Saddam a eu, parole par parole, le dernier mot. Dès à présent, aucune fête de sacrifice n'aura lieu sans que les participants ne commémorent sa mise à mort.

C'était là le point culminant d'une farce coloniale au cours de laquelle les mélodies nettement confessionnelles qui ont accompagné la procédure judiciaire ont été intitulées, par le gouvernement de Bush et le gouvernement anglais, de «procédé loyal». La puissance d'occupation a salué également la grotesque exécution publique comme un «acte de justice». Qu'on confronte cela à la fin de nos espoirs qui sont ceux des oppositionnels irakiens, à savoir de convaincre notre peuple de l'humanité de la démocratie et du fait que cette forme de démocratie – contrairement à la brutalité de Saddam – mettrait fin à toutes les formes de lésions des droits de l'homme, exécutions publiques et de la peine de mort.

Si le vice-premier ministre anglais John Prescott condamne la forme de l'exécution comme étant «déplorable», cela ne sert pas à grande chose, puisque son gouvernement, en tant que représentant de l'une des deux principales puissances d'occupation, est tant juridiquement que moralement responsable du déroulement.

C'est l'enfer, en Irak, selon tous les points de vue, et il n'y a pas de fin en vue pour la misère du peuple irakien. La résistance contre l'occupation est un droit humain fondamental et aussi un devoir moral. C'était le cas pendant la guerre d'indépendance algérienne, pendant la guerre d'indépendance vietnamienne et il en est de même en Irak.

Haifa Zangana

Londres

Source: The Guardian du 6/1/07

Haifa Zangana est romancière, née en Irak, et ancienne prisonnière du régime de Saddam

traduction française publiée par Horizons & Débats