Zbigniew Brzezinski: décès d’un gestionnaire de crise pas très doué

Zbigniew Brzezinski est décédé le 26 mai à l’âge de 89 ans. Éminence grise de la Maison-Blanche, il était considéré comme l’un des stratèges les plus influents des Etats-Unis au cours des dernières décennies. Conseiller à la sécurité nationale du président Carter entre 1977 et 1981, il avait eu l’idée de soutenir des combattants islamistes en Afghanistan pour piéger l’Union soviétique. Cette opération allait donner naissance à Al-Qaida…

 

Dans Je suis ou je ne suis pas Charlie[1], Michel Collon rappelle le contexte de cette opération:

 

C’est en 1978 que les États -Unis ont véritablement donné le coup d’envoi de leur stratégie du terrorisme islamiste. En Afghanistan, une révolution vient d’amener au pouvoir le gouvernement Taraki d’inspiration socialiste. Le pays connaît alors sa meilleure période : le gouvernement Taraki instaure un Etat laïc ; les femmes acquièrent l’égalité des droits, les mariages d’enfants et les dots féodales sont supprimés, les syndicats sont légalisés, on construit des routes, des centaines d’écoles et des hôpitaux. Le gouvernement lance un programme d’alphabétisation et aide les petits paysans. « La campagne a changé davantage en vingt ans qu’en deux siècles » , constate le politologue britannique Fred Halliday. Tout ceci heurte évidemment les intérêts des féodaux afghans et les mollahs dont les sermons prêchaient « Seul Allah peut donner la terre » mais qui possédaient eux-mêmes des terres immenses.

 

Tout ceci est insupportable aussi pour les « maîtres du monde » , d’autant plus que ce pays se rapproche de l’Union soviétique . Les États-Unis vont donc s’associer à l’Arabie Saoudite pour fournir quantités d’armes, d’entraînement et Riyad que les fondamentalistes se sont transformés en une force sociale régionale, ouvrant la voie aux talibans et puis à A l-Qaïda. Cela a l’avantage d’attirer en réaction l’armée soviétique dans le bourbier afghan , comme le voulait Brzezinski, conseiller du président Carter. Et aussi de détourner les jeunes Arabes combatifs du champ de bataille principal : la Palestine occupée, à un moment où l’Organisation de Libération de la Palestine menait encore ses combats avec la participation de combattants internationalistes.

 

« Ces gentlemen… », disait Ronald Reagan

 

À l’époque, les moudjahidines afghans sont appelés « combattants de la liberté » par les États -Unis et les médias. Mais ils ont une curieuse conception de la liberté et des droits de l’homme. Une de leurs méthodes favorites est de torturer leurs victimes, de leur couper le nez et les oreilles, ainsi que les parties génitales, et ensuite d’enlever une fine couche de peau, l’une après l’autre pour provoquer une mort très lente. Malgré des rapports très documentés sur ces atrocités, le président US Ronald Reagan invita un de ces groupes à la Maison-Blanche en 1985 et les présenta ainsi aux médias : « Ces gentlemen sont les équivalents moraux des pères fondateurs de l’Amérique ». Supposons qu’ils aient agi ainsi envers des soldats US ?

 

Où donc la CIA a-t-elle trouvé les forces pour renverser le gouvernement qui avait reçu un grand soutien populaire ? L’Arabie saoudite et le Pakistan ont recruté environ trente-cinq mille moudjahidines venus individuellement de quarante pays différents. Même après le retrait de l’armée soviétique, il fallut trois ans aux terroristes pour renverser le gouvernement progressiste afghan. Et ensuite les talibans renversèrent les moudjahidines détestés par la population, instaurèrent eux-mêmes un régime rétrograde et cruel, et furent néanmoins soutenus jusqu’en 2000 par Washington.

 

Avec l’aide de l’Arabie saoudite, Brzezinski va donc donner naissance à Al-Qaida. Sur le front afghan, contre les Soviétiques, il côtoie un certain Oussama Ben Laden. A l’époque, ce dernier combat les ennemis des Etats-Unis. Un bon gars! Mais quand le milliardaire saoudien fonde sa propre organisation terroriste et commence à attaquer les intérêts US, Brzezinski ne montre pas la pointe d’un regret. Dans une célèbre interview accordée au Nouvel Observateur[2], l’ancien conseiller de Carter minimise le problème. C’était quelques années avant les attentats du 11 septembre…

 

Le Nouvel Observateur. — L’ancien directeur de la CIA Robert Gates l’affirme dans ses Mémoires : les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidine s afghans six mois avant l’intervention soviétique. À l’époque, vous étiez le conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité ; vous avez donc joué un rôle clé dans cette affaire. Vous confirmez ?

Zbigniew Brzezinski  — Oui. Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidines a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques. (…)

Le Nouvel Observateur — Lorsque les Soviétiques ont justifié leur intervention en affirmant qu’ils entendaient lutter contre une ingérence secrète des États-Unis en Afghanistan, personne ne les a crus. Pourtant, il y avait un fond de vérité… Vous ne regrettez rien aujourd’hui ?

Brzezinski. — Regretter quoi ? Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter, en substance : “Nous avons maintenant l’occasion de donner à l’URSS sa guerre du Vietnam.” De fait, Moscou a dû mener pendant presque dix ans une guerre insupportable pour le régime, un conflit qui a entraîné la démoralisation et finalement l’éclatement de l’empire soviétique.

Le Nouvel Observateur — Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ?

Brzezinski. — Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ?

 

Brzezinski livrait ces confidences triomphalistes en 1998. Sans doute n’aurait-il pas fanfaronné de la sorte après l’effondrement des tours du World Trade Center. D’autant plus que le « grand stratège » ne laisse pas un héritage fort glorieux à son pays d’adoption. Les intellectuels en vue comme Brzezinski ont développé toutes sortes de théorie sur la puissance des Etats-Unis après l’effondrement du bloc soviétique. Washington devait dominer le monde. Mais c’est un pays en crise que le stratège a quitté pour toujours le 26 mai 2017. Dans Le monde selon Trump[3], Mohamed Hassan relativise l’apport des théories de Brzezinski et Kissinger. Notre spécialiste n’hésite pas à parler de charlatans:

 

Kissinger et Brzezinski ne sont pas des idéologues. Ce sont surtout des tacticiens qui ont développé toutes sortes d’idées pour maintenir la domination des Etats-Unis sur le monde. En fait, ils ont gagné à la loterie avec la chute de l’Union soviétique. L’URSS s’est effondrée à cause de ses contradictions internes. Mais des personnes comme Kissinger et Brzezinski en ont tiré profit. Ils ont écrit des livres et développé des théories qui bénéficiaient d’un contexte favorable : les Etats-Unis étaient la seule superpuissance. Or, pour juger de la valeur d’une théorie, il faut pouvoir la confronter. Si vous jouez au foot et que vous êtes seul sur le terrain, évidemment, vous allez gagner !

 

Pour moi, Kissinger et Brzezinski sont des charlatans. Ils sont le produit du déclin des Etats-Unis. Ce sont des gestionnaires de crise, pas très doués. Non seulement ils n’ont pas pu mettre à profit la chute de l’Union soviétique, mais ils tentent depuis des années de rebondir de crise en crise, tout en aggravant la situation. Il y a eu l’explosion de la bulle Internet en 2000, puis les attentats du 11 septembre et la guerre d’Afghanistan. Ensuite la guerre d’Irak. Puis la crise économique de 2008. Enfin, le conflit en Syrie… Les Etats-Unis apparaissent comme une grande pyramide de Ponzi prête à s’effondrer. Les charlatans comme Kissinger et Brzezinski essaient de freiner la chute, mais chaque solution aggrave le problème.

Notes:

[1] Michel Collon, Je suis ou je ne suis pas Charlie, Investig’Action, 2011

[2] Le Nouvel Observateur, 15 janvier 1998

[3] Michel Collon et Grégoire Lalieu, Le monde selon Trump, Investig’Action, 2017

 

Source: Investig’Action

 

Retrouvez notre nouveau livre, Le monde selon Trump

Monstre ou héros ? Beaucoup s’inquiètent : un démagogue raciste, misogyne et homophobe à la Maison-Blanche ! D’autres saluent au contraire une rupture : Trump s’oppose aux délocalisations et aux traités de libre-échange ; il a dit vouloir dialoguer avec Poutine pour éviter une escalade militaire… Puis, il a bombardé en Syrie !

 « Imprévisible » ? Oui, si on se limite aux petites phrases-chocs et aux clichés médiatiques. Mais ce livre répond au défi et apporte les clés. Où Trump mène-t-il les Etats-Unis et quelle est sa vision du monde ? Son élection reflète une crise profonde : des Etats-Unis, d’un modèle économique et des relations internationales.