yAce : « Je ne changerai pas d’un trait mes dessins »

Il y a quelques temps, Alohanews vous présentait un jeune dessinateur de talent avec une série d’affiches sur la Palestine. Alohanews est allé à la rencontre de cet artiste caméléon. Grapheur, caricaturiste, peintre sur toile, yAce a plus d’une corde à son art. C’est à travers ses expériences et ses voyages qu’il a taillé sa vie. Un entretien qui ne fait pas grise mine. Rencontre.

Bonjour yAce, est-ce que vous pouvez vous présenter auprès des personnes qui ne vous connaissent pas ?

Mon nom d’artiste est yAce. Je m’exprime par différentes techniques telles que le graffiti, le design graphique, le dessin de presse ou la peinture.

 

Pourquoi avoir accordé votre toute première interview à Alohanews ?

Tout simplement parce que c’est la première interview que l’on me propose. C’est en quelque sorte un baptême (rires). Mais je suis très content d’être interviewé par un jeune journaliste de qualité qui tient à son indépendance dans son travail d’investigation. Bien que je me montre très peu voire jamais, j’ai accepté de vous rencontrer pour faire cet entretien pour Alohanews.

 

Pourquoi yAce ?

Bonne question !

 

Comment vous est venue l’envie de dessiner ?

Naturellement. Cela fait près de 15 ans que je dessine. J’ai commencé, comme tout le monde, à griffonner des graffitis sur les bancs d’école pendant des cours peu passionnants. Mais des bancs, je suis passé aux murs avec des bombes. Ensuite, j’ai élargi ma palette si je puis dire avec la création graphique, des œuvres sur toiles, les cartoons et enfin les caricatures. Ce n’était donc pas vraiment qu’une simple envie mais plutôt une partie de moi-même.

 

Vous êtes autodidacte ?

Oui. Je n’ai jamais suivi de cours de dessin. Je n’ai jamais approché de près ou de loin des écoles d’art graphique. D’ailleurs, j’en suis satisfait car je pense que si j’étais passé par un cursus « normal », j’aurais été formaté. L’élévation artistique ne doit pas se cantonner et se limiter dans le temps et dans l’espace à travers des créations que nous devons rendre à un professeur. Bien sûr, tous ne sont pas formatés et heureusement !

 

Quelles sont vos inspirations ?

Le cinéma est l’une de mes plus grandes inspirations. Je regarde beaucoup de films, tous genres confondus. Les décors, la musique, le scénario sont différentes sources d’inspirations. Au-delà de cela, je m’inspire de tout ce qui m’entoure que ce soit d’un logo, d’un magasin, d’un style vestimentaire ou d’une discussion avec un ami. Enfin, dans une vision plus cosmique des choses, je m’inspire beaucoup de la science, de l’univers, des mouvements des planètes, des étoiles, des galaxies… Ne me prenez pas pour un fou (rires). Je crois qu’il y a un lien direct entre l’assemblage parfait de ces éléments et la psychologie saine à avoir pour créer un art qui nous correspond le plus et ainsi être le plus performant possible.

 

Vous avez beaucoup voyagé notamment en Europe et en Amérique du Sud. Est-ce que vous pouvez nous parler de ces expériences ?

Oui, ce sont mes plus belles expériences personnelles. Pendant que certains faisaient des études d’art, j’explorais des pays pour voir ce qui se faisait ailleurs. Cela m’a apporté beaucoup de choses dans mes créations. J’essaie de faire paraître ce que j’ai ressenti tout au long de mes voyages dans mes créations. J’ai vécu et rencontré des personnes qui parlaient d’autres langues et qui avaient une culture totalement différente de la mienne. Aller à la rencontre de l’autre nous permet d’avoir plus de clés pour mieux comprendre le monde.

Pour l’anecdote, je vivais il y a quelques années dans un pays en Europe avec des personnes de nationalités différentes dont un Palestinien qui est devenu un très bon ami voire un frère. Il m’avait confié qu’il ressentait tellement de rage et de frustration en lui à cause de la souffrance de son peuple. Et il m’a dit que s’il savait dessiner, il aurait griffonné cela sous forme de dessins. Je lui ai fait la promesse que je ferai cela pour lui. Si je n’avais pas voyagé, je n’aurais pu me fixer un but comme celui de dessiner pour un peuple opprimé.

 

Quel est le pouvoir de l’art dans la société ?

A mes yeux, l’art est quelque chose de vital. Pour preuve, il est omniprésent sans que nous nous en rendions compte. Un monde sans art pour moi résonnerait comme une immense prison à ciel ouvert avec des milliards de détenus qui sont sans espoir de devenir un jour libre. C’est la connexion même entre l’espoir d’un meilleur futur et la condition d’une vie présente.

 

Vous vous représentez avec un masque et un crayon. Pourquoi entretenez-vous le mystère sur votre identité ?

C’est parce que je suis mystérieux de par mon caractère. J’aime le coté sombre des choses. Je puise ma créativité dans les choses sombres de la vie telles la misère, la peine, la douleur, la violence, la cupidité etc. J’aimerais que ma créativité s’estompe mais malheureusement la misère humaine est un puits sans fond pour l’imagination.

Pour ce qui est du coté mystérieux, je préfère mettre en avant mes créations plutôt que ma personne. Je ne suis pas du tout dans la logique où plus je me montre mieux je me sens. Au contraire, je hais ce narcissisme primaire de certains artistes. Le selfie, ce n’est pas pour moi (rires). Chaque création ou dessin est une partie de moi-même. C’est la seule manière de partager avec les autres. Je n’éprouve pas le besoin de décliner mon identité, j’ai le culte de la non-personnalité !

 

A ce propos, en 2011, vous avez assisté à une exposition de vos propres dessins en tant que…spectateur. Comment avez-vous vécu cette expérience fantôme ?

Oui c’est vrai. C’était pour une exposition de mes affiches sur la Palestine qui a eu lieu à Paris. C’était une très bonne expérience car je m’amusais de voir les personnes apprécier mon travail et non ma personne. Cela résume bien ma façon de faire.

 

Pourquoi vous ne dessinez que sur les opprimés de ce monde ?

Je pense qu’on ne peut pas prétendre faire de l’art sans prendre position pour une cause. Dessiner, créer des œuvres artistiques pour fanfaronner ne mène à rien. Malheureusement, de nos jours, il existe pas mal de fanfaronnartistes. Comme je le disais, je m’inspire de la misère et de l’injustice. J’essaie de représenter et de défendre, à mon échelle, les opprimés à travers mes dessins. C’est ce qui me plait, utiliser mon crayon à la façon d’un vengeur masqué sortie d’un Marvel pour dénoncer des injustices et donner du baume au cœur à un groupe de personnes discriminé. Cela n’a pas de prix.

Le fait de traiter des sujets difficiles, de façon quotidienne via l’actualité est quelque chose d’intéressant. Par exemple, en ce qui concerne la communauté musulmane, il y a de quoi faire. Cette communauté se fait attaquer de toute part autant par les médias que par la classe politique. Si je peux modestement contribuer à défendre une communauté discriminée, quelle qu’elle soit, je le ferai !

 

 

Quel regard portez-vous sur le dessin de presse en France ?

Je crois que le dessin de presse en France est une matière usée et fatiguée. Il ne dispose pas d’une grande liberté. J’affirme cela dans le sens où certains sujets ne peuvent être traités de manière directe comme l’occupation israélienne dans les territoires palestiniens ou l’islamophobie en France. Vous me direz qu’il y a des caricatures sur le conflit israélo-palestinien mais les dessins veulent toujours faire apparaître une symétrie des points de vue. Sans justice, il ne peut y avoir de paix.

Pour en revenir au traitement de l’islamophobie, le sujet n’est pas traité non plus et certains caricaturistes comme Plantu y vont même de leur allusion islamophobe. Dans son dessin Islamorama en comparaison à l’ouverture de Castorama le dimanche, il représente un père de famille musulman qui s’exclame de manière virulente envers sa fille : « Je t’interdis d’aller à l’école ». Plus cliché, tu meurs ! Je me suis donc senti obligé de lui répondre. Je l’ai représenté en vieux crayon fatigué utilisant un déambulateur pour avancer.

 

Quel est pour vous le caricaturiste que vous admirez et pourquoi ?

Je n’en admire aucun. Par contre, j’aime beaucoup le style de Carlos Latuff. Ses dessins sont très esthétiques. Il a un style assez violent que j’apprécie. Il a une très bonne connaissance du monde arabe alors qu’il est Brésilien. J’aime beaucoup ses dessins sur la Palestine car il apporte un regard que nous ne voyons nulle part ailleurs.

 

Que répondez-vous aux personnes qui disent que la caricature n’est pas vraiment du journalisme ?

Je leur dirais qu’avant de tirer des conclusions trop hâtives, ils devraient peut-être voir ce qui se fait en dehors de la presse dite traditionnelle. Ils devraient jeter un œil sur les dessins de presse réalisés par des cartoonistes plus indépendants, à la marge des grandes lignes que les médias mainstream veulent nous imposer.

 

Pourquoi avoir choisi le dessin de presse et non la bande dessinée ?

Tout simplement, parce que c’est la première opportunité qui s’est présentée à moi. Le site SaphirNews pour qui je produis des dessins depuis plus de deux ans m’a proposé cette collaboration. Cela m’a permis d’affuter mon crayon à travers une autre forme d’expression, une corde de plus à mon art !

 

Est-ce qu’à l’avenir vous aimeriez faire un projet de bande dessinée ?

J’ai déjà un projet BD en cours depuis plusieurs mois. C’est un projet réalisé avec le journaliste d’investigation, Michel Collon où divers faits historiques seront traités et présentés de manière artistique et esthétique. C’est un projet très original car la représentation de chaque vignette sera totalement inédite par rapport à ce qui se fait dans la BD. Je pense que cela aura un bon impact tant au niveau de l’information qu’au niveau de la création.

 

Quel regard portez-vous sur un journal comme Charlie Hebdo ?

Un regard non, ma foi un coup de crayon dans la carotide avec plaisir !

 

Peux-t-on dessiner sur tout ?

Non. Par exemple, si je venais à faire un dessin sur les personnes handicapées, en les représentant de manière insultante, je sais que je vais blesser certaines personnes. Alors pourquoi le faire ? Pour la liberté d’expression ? Je pense qu’il faut rester lucide. Les caricaturistes, journalistes, veulent tellement de liberté d’expression qu’ils sont prêts à offenser énormément de monde. Je ne suis pas du tout dans cet état d’esprit. Pour moi l’humain reste la chose la plus importante bien avant l’art ou la liberté d’expression.

Si je lis entre les lignes, vous vous êtes déjà autocensuré.

Contrairement à la grande majeure partie des caricaturistes, je n’ai pas de mal à dire que je m’autocensure. Certains types de dessins peuvent heurter une partie de la société. Comme je l’ai dit précédemment, je n’ai aucune raison de heurter de façon gratuite la sensibilité d’une communauté quelle qu’elle soit juste pour « vendre » mon dessin ou faire le buzz. Mon unique but est d’informer de manière originale, créative et constructive. Je veux surtout créer un lien avec le lecteur, peu importe ses convictions, origines ou croyances.

 

De quel œil avez-vous vu la polémique autour des caricatures du prophète de l’Islam ?

Je l’ai vu de façon malsaine. Vous me posiez la question tout à l’heure si la caricature était du journalisme. Là, nous avons le contre-exemple parfait. C’est juste de la violence gratuite afin d’augmenter les tirages et accentuer l’idée que l’Islam est une plaie pour le monde occidental.

 

 

Est-ce que vos dessins ne sont pas une forme de militantisme ?

Absolument. Même si je ne fais pas que cela, la plupart des dessins que j’ai produits dernièrement ont une connotation militante. Je pense aux dessins de presse et à la série d’affiches sur la Palestine que j’ai réalisés et diffusés à travers votre site et d’autres médias alternatifs.

L’art en soi est un partage de sentiments et de sensations. Nous avons tous un coté militant, colérique, festif, délirant, décalé etc. Et je m’exprime à travers ce que je sais faire, le dessin. Nous partageons tous des choses avec autrui. Quand une personne fait don d’un euro à un sans-abri, c’est une forme de militantisme. Mes créations sont ce moment où une personne prend une pièce de sa poche et la dépose dans la main du nécessiteux.

 

Certaines mauvaises langues pourraient vous taxer de communautariste car vous dessinez pour des sites communautaires musulmans (SaphirNews) et vous n’abordez, pour la majeure partie du temps, que les questions qui ont trait aux musulmans. Que leur répondriez-vous ?

Je ne fais pas vraiment attention aux qualificatifs qui se disent autour de mes créations. C’est très français, le fait de coller des étiquettes. Dans les pays anglo-saxons, je ne rencontre jamais ce genre de critiques. De toute manière, je ne changerai pas d’un trait mes dessins. Je sais qui je suis et mes créations sont mes réponses.

 

Au-delà du projet BD que vous avez évoqué précédemment, avez-vous des projets à venir ?

Oui, j’ai un projet où je reviens aux sources de l’art pure après deux ou trois ans passés à produire énormément de cartoons et de créations graphiques. Malheureusement, je ne peux en dire plus, c’est secret défense. (rires)

 

Un mot pour Alohanews ?

Je vois votre média comme un futur grand média alternatif. Bien que l’existence d’Alohanews soit récente, je sens une grande énergie et une grande motivation afin de proposer une information de qualité et surtout indépendante. Ne lâchez rien!

 


Propos recueillis par Mouâd Salhi

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Source: Alohanews