Vers la fin de la presse libre en Belgique ?

La liberté de la presse est l’un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques qui repose sur la liberté d’opinion, la liberté de pensée et d’expression (Source : wikipedia).

Chaque jour, l’actualité nous rappelle que la liberté de la presse est régulièrement attaquée partout où la démocratie n’existe pas, ou dans les pays où ce sont les fondements même de la démocratie qui sont attaqués.

Un triste exemple de cette actualité étant la Turquie où le pouvoir a littéralement mis sous tutelle un important quotidien du pays (Zaman), et poursuit son rédacteur en chef pour appartenance à une organisation terroriste.

D’autres journalistes du quotidien Cumhuriyet, Can Dündar et Erdem Gül avaient été mis en examen et écroués.  Leur crime ?  Avoir dénoncé la connivence entre le pouvoir et l’Etat Islamique qu’il prétend pourtant combattre.

A côté de cet ennemi de toujours (le totalitarisme) est apparu un autre, bien plus discret, bien plus pervers parce qu’il travaille à faire disparaître la liberté de la presse de l’intérieur.  Dans le plus grand silence.

L’indépendance, la pierre angulaire de toute liberté d’expression

Pour être véritablement libre, il faut s’émanciper.  Du pouvoir d’abord, des intérêts financiers ensuite.

Il serait bien naïf celui qui croirait que des groupes financiers tels Lagardère, Bolloré ou Bernard Tapie seraient intéressés à posséder des médias sans essayer d’en influencer la ligne éditoriale pour qu’elle cadre avec leur propre opinion.

Or nous le verrons, cette indépendance notamment financière est devenu aujourd’hui une gageure, pour ne pas dire une utopie.

Les médias et la révolution numérique

Aux début de l’année 1995 sont apparues en Belgique les premières offres de connexion au réseau Internet, via des sociétés comme Skynet (qui n’était pas alors une filiale de Belgacom).

Les réseaux informatiques en tant que tels n’étaient pas vraiment une nouveauté pour les informaticiens, les journalistes ou le monde académique.  Depuis bien des années ceux-ci étaient connectés, via des réseaux professionnels ou des BBS (bulletin board service).

Ce qui a changé avec internet, c’est qu’il s’agit avant tout du réseau des réseaux.  Avec internet, tous les réseaux devenaient interconnectés, comme faisant partie d’un grand village.

L’idée était révolutionnaire et portait en elle les germes de bouleversements qui allaient modifier durablement la société.

La société de l’information

Avec l’arrivée d’internet, nous sommes entrés de plein pied dans la société de l’information.  Désormais, le partage et la recherche d’informations passent par un canal unique : internet.  Un ordinateur et une simple connexion bon marché suffisent.

Le citoyen n’est plus seulement un spectateur passif, il peut maintenant se muer en éditeur et publier à son tour l’information.

Durant les siècles qui ont suivi l’invention de l’imprimerie, les journaux ont détenu le monopole exclusif de la diffusion de l’information.  Internet a mis brutalement fin à ce monopole.

Et les journaux n’ont rien vu arriver !

Le virage internet, et le décor

Dans leur immense majorité, les journaux ont totalement raté leur arrivée sur internet, n’ayant pas réalisé tout d’abord la menace immédiate sur un monopole qu’ils pensaient définitivement acquis sur base d’on ne sait trop quelle croyance désuète.

Ils ont ainsi boudé, pour ne pas dire simplement méprisé ce qu’ils pensaient n’être qu’un média… comme un autre.

Pour mémoire, le tout premier site web à avoir été mis en ligne était un projet du CERN, en 1993.

Les Américains, toujours friands de nouveauté et prêts à investir dans les nouvelles technologies en découvraient rapidement le potentiel, et on trouve dès 1993 des sites web comme Bloomberg et Wired.

Il faudra attendre décembre 1996 pour voir la première version du Soir en ligne et février 2001 (!) pour le site de La Libre.

Ce n’est pas exceptionnel, le New York Times est également apparu en ligne pour la première fois en 1996.

Mais cela montre clairement que ces médias considéraient le web comme un simple gadget : ils n’avaient pas vu qu’internet allait profondément et durablement affecter la façon dont le public accède à l’information.

Financement

Historiquement, jusqu’à l’arrivée d’internet, les journaux s’étaient toujours financés via deux sources :

  • La vente des journaux
  • La publicité et les annonces

Et ceci était appelé à changer.  Dès 1996, on a commencé à voir fleurir un peu partout des sites traitant de l’actualité.  En gros, il marchaient sur les plates-bandes des journaux papier, déséspérément accrochés à leur business model sans comprendre qu’il était moribond.

Si bien que le premier site web en Belgique a avoir publié gratuitement sur sa première page les dépêches en provenance d’agences de presse était… Skynet.  C’est à la fois symptomatique et révélateur de la mentalité des rédactions à cette époque.  Le contenu, c’est pour les abonnés !

Ils se sont rapidement fait déborder de toutes parts par d’autres éditeurs qui commençaient à comprendre que la clé résidait dans un financement basé plus largement sur la publicité.

Et depuis, cette tendance n’a fait que s’accentuer.  L’information se trouve partout, et la plupart du temps, gratuitement.

La raison en est la guerre sans merci à laquelle se livrent les médias pour essayer de gagner des parts de marché dans un paysage concurrentiel très ouvert.

Les journaux en Belgique comme ailleurs sont passés du jour au lendemain du statut de monopole à la dure réalité d’un paysage audiovisuel totalement dérégulé dans lesquels ils n’étaient plus que des acteurs comme les autres.

Oh, ils avaient bien le know-how.  Ils avaient aussi les ressources humaines et une longue tradition de qualité, mais la chute a été dure.

Et comme nous le verrons, cette chute vertigineuse se poursuit inexorablement.

Le Darwinisme appliqué aux médias

En tant que citoyens et consommateurs, on pourrait simplement attendre que les lois de la nature jouent leur rôle, et qu’elles permettent aux plus forts de survivre, au détriment des plus faibles, qui disparaîtraient d’eux-même.

Oui mais en pratique, les plus forts ne sont pas forcément les meilleurs, mais bien ceux qui parviennent à la rentabilité.  Peut-être au prix de leur impartialité, et de leur liberté éditoriale ?

En effet, pour survivre aujourd’hui sur le marché, les journaux doivent proposer deux types de contenu.  Gratuit pour attirer le chaland et grapiller de l’audience sur laquelle sont basés les revenus publicitaires, et payant pour les abonnés qui souhaitent avoir accès aux contenus réservés du site (articles de fond).

C’est grave, docteur ?

Lorsqu’on examine les tirages des exemplaires papiers de nos principaux quotidiens francophones, ce qui saute aux yeux c’est une baisse vertigineuse des ventes.  Allant de 13% pour l’Avenir à 44% pour la DH.

Bien sûr, une partie de la diminution du tirage papier est compensée par les éditions en ligne (PDF), mais…

Diffusion payante des journaux papier

2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 DELTA (%)
LE SOIR 92.395 88.558 83.939 80.366 78.035 72.904 68.995 63.275 31,52%
LA LIBRE 45.624 44.555 43.243 41.864 39.974 38.616 36.671 34.675 24,00%
DH / SPORTS 82.640 78.712 63.951 62.408 59.459 55.313 50.245 45.816 44,56%
L’AVENIR 94.189 92.349 92.765 91.285 89.708 87.527 84.769 81.981 12,96%
L’ECHO 18.115 17.652 16.726 15.961 15.077 13.292 12.472 10.666 41,12%

Représentation graphique

Diffusion Payante Print + Digital

2007 2008 2009 2010 2011 2012 2013 2014 DELTA (%)
LE SOIR 92.677 88.869 84.286 80.789 79.214 77.344 76.376 69.741 24,75%
LA LIBRE 46.004 44.882 43.538 42.161 40.330 39.702 38.377 37.017 19,54%
DH / SPORTS 82.899 78.924 64.148 62.592 59.660 55.842 51.414 47.669 42,50%
L’AVENIR 89.724 87.692 85.527 84.143 6,22%
L’ECHO 17.666 17.002 16.762 17.097 17.224 16.669 15.738 10,91%

Analyse

Certains quotidiens (l’Avenir, l’Echo) ne disposaient pas d’une version dématérialisée dès 2007.  J’ai donc comptabilisé l’évolution à partir de la date à partir de laquelle ils en ont disposé.  Ainsi par exemple pour l’Avenir, la différence sera entre 89.724 et 84.183 = 6,22%.

En tout état de cause, la tendance qui ressort ici aussi est catastrophique.

Or la monétisation de l’espace publicitaire est directement fonction de l’audience.  Moins il y a de tirage, moindre sera le montant que paieront les annonceurs pour leur placement de produit.

Chronique d’une disparition annoncée ?

Dans une conjoncture plombée par la crise et la désaffection de leur clientèle historique, les deux gros éditeurs que sont Rossel & Cie et IPM sa ont bien du souci à se faire.

En dépit des regroupements (acquisitions) qui leur ont permis de devenir en pratique les deux seuls acteurs qui comptent sur la scène francophone, ils sont directement menacés par une rentabilité en berne.

Les deux groupes ont bien essayé depuis des années de diversifier leurs activités, certaines étant plus rentables que d’autres,  mais il vivotent, sans plus.

Le point sur… Rossel & Cie

Rossel & Cie est la société faîtière du Groupe Rossel.  Propriétaire du quotidien Le Soir, mais aussi du groupe Sudpresse,  l’Echo, la Voix du Nord, vlan, etc.

Les administrateurs sont : Hurbain Patrick, Marchant Bernard, Noziere Michel, Rossel-Hurbain Sa (Repr. par Hurbain Christine),  Société De Participations Rossel-Hurbain Sa (Repr. par Samain Claude).

C’est le premier groupe de presse francophone en Belgique, avec un chiffre d’affaires de 106.965.825 € en 2014.

Le groupe employait 272,40 ETP (équivalents temps plein) en 2014.  Contre 314,80 en 2010.  C’est le premier signe que l’entreprise a traversé des difficultés financières importantes, et en conséquence ils ont dégraissé 13% du personnel.

En dépit de ce dégraissage, le chiffre d’affaire indique une croissance négative sur la période 2010-2014 (Analyse financière First/CompanyWeb).

Chiffre d’affaires

Ratios de solvabilité (1)

(1) Ce ratio mesure le degré d’indépendance financière de l’entreprise: plus il est élevé, moins l’entreprise dépend des fonds fournis par les tiers. Il est un des éléments constitutifs du “leverage” et, partant, du rendement des capitaux propres avant impôts.

Le point sur… IPM sa

Le groupe Multimédia IPM S.A. possède le quotidien La Libre Belgique, La Dernière Heure / Les Sports, Logic-immo, Betfirst, etc.

Les administrateurs sont : Lesouef Bruno, Rion Pierre, Siaens Alain, Steisel Denis, Le Hodey François, Le Hodey Patrice, Le Hodey Philippe, Le Hodey Marguerite.

Une recherche dans un outil d’analyse financière donne d’emblée un avertissement : Rendement négatif sur le total de l’actif durant au moins les deux dernières années.

Pour la période 2010 à 2014, le nombre d’employés est resté stable (169,90 ETP en 2010 contre 167,40 en 2014).

Chiffre d’affaires

Ratios de solvabilité

Il y a là une tendance baissière qui n’est pas de meilleure augure.

Rentabilité nette de l’actif total avant impôts et charges des dettes

Négative sur toute la ligne.  Cette société a décidément un problème de rentabilité.

Perspectives d’avenir pour la presse francophone

Il ne faut pas se voiler la face (comme ils le font), la situation est catastrophique, et il n’y a objectivement aucune raison que ça s’arrange.

L’histoire montre que ces groupes n’ont pas vraiment su apprendre de leurs errements.  Un abonnement au journal Le Soir coûte actuellement 16 €/Mois (hors promo, temporaire).

Lorsque vous comparez le contenu de ce journal à un journal gratuit tel Metro News par exemple, la différence résulte tout au plus dans UN article de fond de qualité par ailleurs fort inégale.    Le reste c’est de la publicité et des resucées d’agences de presse telles Belga, Afp, Reuters…

Dès lors la question à se poser est : est-ce que ça les vaut ? Si l’on s’en tient aux chiffres, il semblerait que non.

Médias critiques

Une des missions des quotidiens est d’être critiques face au pouvoir.  Penser qu’on peut en étant toujours plus consensuel satisfaire le loup tout en épargnant la chèvre et le chou est illusoire.

Un des reproches les plus graves qu’on puisse faire à la presse aujourd’hui est qu’elle a perdu tout sens critique au profit du sens des affaires.

Nous proposer une vision uniquement atlantiste du monde en se basant sur la doxa si gentiment fournie par Washington n’est pas une approche objective.  Pire, il existe des kyrielles de médias tels RT qui viennent souvent mettre à mal avec des arguments étayés les théories les plus bancales.  Autrement dit, ça commence à se voir, qu’on nous mêne en bateau, parce qu’en 2016, le chaland n’est qu’à un clic de la crémerie concurrente.

Quand à l’occasion de la visite d’Obama à Londres (pour rien moins que menacer les anglais sur les conséquences d’un Brexit) le soir nous gratifie d’un article peoplelénifiant sur le dîner (privé) du couple chez le Prince William, Kate Middleton et leur bambin trop mignon, on est en droit de se poser la question.  On nous prend pour des idiots ?

Après cela, il ne faut pas s’étonner si les lecteurs se tournent de plus en plus vers les sources où il savent trouver les informations dont ils ont besoin.

It’s the web, stupid

Il se trouve qu’entre 1993 et 2016, pas mal de standards ont évolué, qui permettent aux designers de réaliser des sites web à la fois fonctionnels et agréables à regarder.

Ce n’est pas exactement l’impression que j’ai lorsque je regarde les sites web de nos quotidiens.  On les croirait tout droits sortis d’un remake de Frankenstein.  Un bras par ci, une tête par là.  Mais rien qui aille vraiment ensemble ou qui donne une impression de cohésion.  Du bricolage.

De deux choses l’une : ou bien ces groupes de presse continuent à mépriser internet au point de penser que tout investissement y est superflu, ou bien ils sont dans de telles difficultés financières que même un modeste investissement de quelques dizaines de milliers d’euros leur paraît irréalisable.

Que ce soit pour l’une ou pour l’autre raison, je n’ai pas le sentiment que c’est de nature à attirer plus de visiteurs.

Conclusion

La santé de nos quotidiens n’est pas bonne et c’est une mauvaise nouvelle, parce que nous avons besoin d’une presse indépendante et critique.

Or l’indépendance devient de plus en plus difficile à maintenir quand, d’une part, les ventes de journaux sont en chute libre, et que d’autre part il faut compenser ce manque à gagner par la publicité.  Qui dit publicité ditgrands annonceurs qui à partir d’une certaine masse critique peuvent s’avérer être des sources de revenus incontournables.  Cette dépendance à des groupes financiers est forcément malsaine et devrait poser question.

Source : http://www.levilainpetitcanard.be/content/vers-la-fin-de-la-presse-libre-en-belgique