USA : Donald Trump ou la fin de l’American way of life (3ème partie)

Après l’incroyable Brexit, l’impensable est arrivé : “Trump, raciste, islamophobe et misogyne”, “Trump, milliardaire, populiste et démagogue”, “Trump, pro-russe, agent de Poutine”, etc. , celui que les médias coalisés n’ont cessé de disqualifier bruyamment a finalement remporté la présidence du pays défini par essence par les mêmes médias comme “la plus grande démocratie au monde”. L’élite médiatique, “intellectuelle”, “experte”, moralisatrice, sondagière a été magistralement démentie par les résultats sortis des urnes aux USA. Par un virage à 180 degrés, les mêmes nous assènent maintenant un discours à l’opposé de l’hystérie anti-Trump qu’ils avaient professé auparavant, pendant les primaires d’abord, puis durant l’élection elle-même. Après Obama, l’alternance bien huilée entre “Républicains” et “Démocrates” a été de nouveau écorchée par l’arrivée de Trump.

Troisième partie de l’analyse de Roland Diagné. (Première partie) (Deuxième partie)

 

Bernie Sanders catalyseur du réveil de la lutte des classes des travailleurs

 

Bernie Sanders a mené campagne lors des primaires du parti “Démocrate” pour l’assurance-maladie universelle et publique, une forte augmentation du salaire minimum, la gratuité des universités contre les diktats libéraux de Wall Street, des compagnies d’assurance, des fonds de pensions, des industries des énergies fossiles, des traités commerciaux comme CETA et TAFTA. Il s’est ouvertement prononcé contre le racisme, la ségrégation, la xénophobie, les meurtres racistes, les discriminations, les guerres coloniales, l’économie de la guerre permanente, etc.

Bernie Sanders s’est aussi positionné contre le colonialisme fanatique israélien en répondant à une question provocatrice d’Ezra Klein de Vox : “Un sioniste ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Voulez-vous définir le mot ? Est-ce que je pense qu’Israël a le droit d’exister ? Oui. Est-ce que j’estime que les États-Unis devraient jouer un rôle impartial dans ses rapports avec la communauté palestinienne en Israël ? Oui, absolument. (…) Nous nous battons pour un Etat palestinien où les gens pourraient jouir dans ce pays d’un niveau de vie décent, ce qui n’est certainement pas le cas en ce moment. Je pense que la plupart des observateurs internationaux diraient que les attaques contre Gaza étaient aveugles et que beaucoup de gens innocents ont été tués et ne devraient pas être tués. Israël a assassiné 10 000 innocents à Gaza en 2014”.

Plusieurs syndicats de travailleurs, dont le réseau syndical “labor for Bernie”, le National Nurses United, principal syndicat d’infirmières et infirmiers avec 180 000 adhérents, le Syndicat américain des postiers (APWU), qui en compte 200 000, et celui des Travailleurs de la communication (CWA, 700 000 membres) lui ont apporté leur soutien contre les grandes centrales qui soutiennent traditionnellement le parti “Démocrate”. Pas donc étonnant parce que “le spectacle d’un candidat à l’investiture du Parti Démocrate qui s’arrête devant un piquet de grève  et prend la parole pour soutenir la lutte des grévistes, est suffisamment rare pour qu’il ne passe pas inaperçu , même par les médias des Etats Unis. Ceci est donc arrivé le lundi 11 avril à Times Square à New York. Le piquet de grève était de 40.000 travailleurs du géant des télécommunications Verizon, en lutte pour obtenir la convention collective refusée obstinément par le patronat, et le candidat était –évidemment- Bernie Sanders. Coup de pub électoral ? De la démagogie ? Du « populisme » ? Rien de tout ça, tout simplement cohésion et continuité d’une vie passée aux cotés des travailleurs. D’ailleurs, la dernière fois que Sanders avait fait exactement la même chose, c’était il y a seulement quelques mois, en octobre passé, à un autre piquet de grève, toujours a Manhattan” (10).

Même si “sa vision du “socialisme” évoque l’ancien premier ministre suédois (1969-1976 puis 1982-1986) Olof Palme, cet ancien militant de la Ligue des Jeunes Socialistes (YPSL) et de la lutte pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam, enregistre en 1979, pour le compte du label Folkway Records, les discours de celui qui fut cinq fois candidat du Parti socialiste d’Amérique à l’élection présidentielle, Eugene V. Debs. Il donne ainsi une seconde jeunesse à des déclarations telles que “Je ne suis pas un soldat capitaliste, je suis un révolutionnaire prolétarien” ou “Je suis opposé à toutes les guerres à l’exception d’une seule”. Des professions de foi à contre-courant dans un pays qui se prépare à embrasser la contre-révolution reaganienne” (11). Et M. Sanders décrit sa candidature comme une tentative d’en finir avec la dispersion des forces de gauche étasuniennes : “Si je me présente, c’est pour contribuer à former une coalition qui peut l’emporter, qui peut transformer la politique” (idem).

La référence osée de Bernie Sanders à Eugène Debs indique que sa candidature annonce tout simplement la reprise de la lutte des classes aux USA. En effet Eugène Debs est un bolchevik à propos duquel Lénine a écrit : “Je me rappelle aussi les paroles d’Eugène Debs, un des chefs les plus aimés du prolétariat américain, qui écrivait dans l’Appel à la Raison (Appeal to Reason) – à la fin de 1915, je crois – dans son article “What shall I fight for” (“Pour quoi je me battrai”), (j’ai cité cet article au début de 1916 dans une réunion publique ouvrière tenue à Berne, en Suisse), – que lui, Debs, se ferait fusiller plutôt que de voter des crédits pour la guerre actuelle, criminelle et réactionnaire ; que lui, Debs, ne connaissait qu’une seule guerre sainte et légitime aux yeux des prolétaires : la guerre contre les capitalistes, la guerre pour affranchir l’humanité de l’esclavage salarié” (Lettre aux ouvriers américains, “Pravda” n° 178, 22 août 1918).

On comprend qu’un tel candidat ait été vilipendé et que l’on ait usé de la fraude pour imposer la libérale et criminelle H. Clinton, laquelle va perdre justement les fameux “Etats clefs” face à Trump après les avoir perdu face à Sanders lors des primaires.

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Et une étape de plus sur le chemin de la révolution socialiste-communiste aux USA

 

L’imaginaire qui a été construit par la toute puissance de “l’American way of life” est que la révolution communiste est “impossible” aux USA. Même des militants se réclamant du communisme s’y sont laissé prendre. Trop souvent, on réduit les luttes sociales aux USA aux luttes des minorités nationales, amérindiennes, noires ou hispaniques en érigeant ainsi le racisme, la ségrégation raciale comme une muraille de Chine infranchissable entre les minorités nationales et la majorité “white”.

La division raciale a été instrumentalisée par le capitalisme US pour empêcher l’unité des travailleurs. Les USA ont été historiquement le laboratoire le plus abouti pour la mise en pratique du principe “diviser pour mieux régner”. A la base de cette stratégie historique, il y a le fait que le capitalisme US s’est bâti sur deux piliers: l’exploitation de classe et l’oppression nationale génocidaire des Amérindiens d’une part, l’esclavage des Noirs et la ségrégation raciale des Noirs, des hispaniques, des Asiatiques, etc. d’autre part.

Les luttes justes pour les droits civiques, pour l’égalité des droits contre le racisme d’Etat US ont été confinées dans une optique de démocratisation non racialisée du système capitaliste et impérialiste. C’est l’idéologie social-démocrate des “réformes humanisantes” qui a prévalu et non celle de la révolution anti-capitaliste, y compris même chez les plus radicaux des mouvements anti-racistes aux USA. C’est pourquoi le mouvement des droits civiques a débouché, au mieux, sur l’émergence d’une “classe moyenne”, voire d’une bourgeoisie Noire et Hispanique.

Le Parti Communiste des USA a été miné, sous Forster et Lovestone, par les effets de cette stratégie de la bourgeoisie étasunienne et s’est ainsi embourbé dans l’incapacité de lier luttes sectorielles justes démocratiques des minorités opprimées et luttes générales de l’ensemble du mouvement ouvrier, uni pour renverser le capitalisme. Rappelons que la “commission Noire” de l’Internationale Communiste a produit des documents d’un intérêt majeur sur la “question nationale noire aux USA et en Afrique du Sud” en 1928 qui restent de nos jours d’une grande actualité. C’est la déviation opportuniste vis à vis de ces documents qui a conduit à l’effacement progressif du rôle dirigeant des communistes dans les luttes contre l’apartheid US, qui a favorisé l’hégémonie des Garveyistes, puis de Martin Luther King, des Black Panthers et même de Malcom X. On sait ce qu’il est advenu: assassinats de Martin Luther King et de Malcom X, emprisonnements et exils forcés, etc , et, à partir de là, intégration d’une “classe moyenne” qui est devenue la face visible mais trompeuse de “l’American way of life”.

Il est significatif que le Washington Post ait attaqué Bernie Sanders lui reprochant de ne pas savoir “parler des questions de race sans tout ramener à la classe et à la pauvreté” (12). Le comité de rédaction de ce journal des milliardaires pro – parti “Démocrate” explique que “le système – et par là nous entendons la structure constitutionnelle d’équilibre des pouvoirs – implique que les législateurs se contentent de changements graduels. M. Obama a orchestré plusieurs réformes ambitieuses, certes incomplètes, mais qui ont amélioré la vie des gens pendant que les idéologues des deux camps se gaussaient” (idem). Accusant Sanders et Trump de mener “une bataille des extrêmes”, le journal conclut: “Le progrès viendra de dirigeants qui ont des principes mais qui sont prêts à bâtir des compromis, qui acceptent le changement graduel, qui admettent ne pas avoir le monopole de la sagesse” (idem).

Ces sorties sur le “gradualisme” expriment en réalité la peur de la bourgeoisie de la convergence des préoccupations prioritaires qui se manifeste dans les urnes entre votes des “Whites”, des “Noirs” et des Hispaniques dans les deux directions, celle de Trump et celle de Sanders. En effet les votes, bien que différents, expriment une préoccupation majeure principale: il nous faut du boulot, il nous faut avec nos familles pouvoir se soigner, aller à l’école et se loger décemment.

C’est la base d’une jonction entre luttes sectorielles contre les discriminations raciales, linguistiques, culturelles, religieuses et luttes globales contre le système capitaliste. Voilà ce qui inquiète les milieux bourgeois des USA.

L’élection d’Obama est, sur le fond, l’expression des luttes sectorielles contre l’oppression nationale dans le cadre de la recherche d’une solution globale à la paupérisation globale et celle de Trump exprime la “revanche des Whites” mais toujours dans le cadre d’une recherche de solution à la paupérisation globale.

C’est en cela que la double expérience Obama et Trump est porteuse d’une équation qui ne peut être résolue que par la révolution socialiste communiste parce que le déclin de l’impérialisme a atteint un tel degré de pourrissement et de putréfaction que le besoin du facteur subjectif, c’est à dire le Parti Communiste, apparaît comme une nécessité impérieuse, pratique et concrète.

C’est donc à la combinaison de la contradiction capital-travail et de la contradiction entre le capitalisme et l’oppression des minorités nationales aux USA que pensait certainement Fidel Castro quand il déclarait : “On verra une révolution victorieuse aux Etats-Unis avant une contre révolution victorieuse à Cuba” (13 mars 1961, un mois avant l’agression US de la Baie des cochons).

Le déclin des USA, impérialisme dominant surtout depuis 1945, est aussi un facteur qui impulse la montée des contradictions inter-impérialistes avec l’UE sous domination allemande. Cette contradiction, insidieuse jusqu’ici, commence à se manifester de plus en plus ouvertement avec l’élection de Trump. Insidieuse parce que deux rapports du Pentagone donnaient des indications sur « les voies et moyens de dissuader toute nation ou groupe de nations de concurrencer les USA» (13). Et le sénateur US David L. Boren, président de la commission chargée des questions de renseignement déclarait assez prophétiquement :

« nous avons eu des relations étranges et symbiotiques avec l’URSS (…). Le déclin de l’Union Soviétique (…) pourrait tout aussi bien entraîner le déclin des Etats-Unis (…). Les pays européens, le Japon et d’autres pays ont volontiers accepté la direction américaine au cours des décennies passées. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient besoin de nous (…). Seront-ils désireux, dans ce nouveau contexte, d’accepter la direction des Etats Unis comme c’était le cas il y a quelques mois ? Je ne le pense pas » (idem).

Toutefois, disons-le tout net: si ce qu’annonce la candidature de Sanders ne se réalise pas à moyen terme, la menace d’une guerre mondiale plane sur nos têtes. En effet l’hégémonie mondiale multiséculaire de l’impérialisme occidental ne peut être préservée à terme qu’au prix de la guerre contre la Russie bourgeoise et la Chine rescapée de la défaite du camp socialiste. Il n’est point besoin de développer outre mesure les conséquences pour l’humanité d’une telle perspective.

Alors, en cette veille du 100ème anniversaire de la Révolution d’Octobre 1917, au boulot camarades! L’avenir communiste inévitable de l’humanité réside dans la capacité des communistes dans chaque pays à mettre en pratique la devise plus que jamais d’actualité: Prolétaires de tous pays et peuples opprimés, unissez-vous!

 

Source: Investig’Action

 

Références

(10) www.cadtm.org

(11) Monde Diplomatique janvier 2016

(12) Monde Diplomatique, décembre 2016

(13) Monde Diplomatique avril 1991