USA : Donald Trump ou la fin de l’American way of life (2ème partie)

Après l’incroyable Brexit, l’impensable est arrivé : “Trump, raciste, islamophobe et misogyne”, “Trump, milliardaire, populiste et démagogue”, “Trump, pro-russe, agent de Poutine”, etc. , celui que les médias coalisés n’ont cessé de disqualifier bruyamment a finalement remporté la présidence du pays défini par essence par les mêmes médias comme “la plus grande démocratie au monde”. L’élite médiatique, “intellectuelle”, “experte”, moralisatrice, sondagière a été magistralement démentie par les résultats sortis des urnes aux USA. Par un virage à 180 degrés, les mêmes nous assènent maintenant un discours à l’opposé de l’hystérie anti-Trump qu’ils avaient professé auparavant, pendant les primaires d’abord, puis durant l’élection elle-même. Après Obama, l’alternance bien huilée entre “Républicains” et “Démocrates” a été de nouveau écorchée par l’arrivée de Trump.

Deuxième partie de l’analyse de Roland Diagné. (Première partie) (Troisième partie)

 

Les principales causes du vote Obama puis Trump

b) L’explosion des profits

Parallèlement à cette tragédie sociale qui met fin aux illusions entretenues d’un “paradis yankee”, les dividendes redistribués aux actionnaires des monopoles capitalistes du Dow Jones font perdre la raison : 900 Milliards $ en 2014. Le Figaro.fr avec l’AFP en font ainsi un résumé alléchant pour les chasseurs de profits capitalistes : “L’année 2014 a été un bon cru pour les actionnaires des entreprises cotées à la Bourse de New York: plus de 900 milliards de dollars leur ont été redistribués, un record, selon une étude de S&P 500 publiée lundi. Au total, les cinq cents entreprises cotées à Wall Street et reprises dans cet indice ont redistribué 903,7 milliards de dollars (827 milliards d’euros) à leurs actionnaires, contre 787,4 milliards de dollars en 2013, soit un bond de 14,8% sur un an, détaille cette enquête. Elles ont ainsi redistribué quasiment toute leur trésorerie, qui s’élevait à 1.333,2 milliards de dollars au 31 décembre, selon cette enquête. Dans le détail, les dividendes représentent 350,4 milliards de dollars de l’enveloppe totale, soit un niveau plus élevé qu’avant la crise, selon S&P Dow Jones qui gère cet indice. Les rachats d’actions comptent pour 553,3 milliards de dollars, en hausse de 16,3% sur un an. Outre les classiques dividendes, les entreprises ont recours de plus en plus aux rachats de leurs propres actions pour rémunérer leurs actionnaires. Le mécanisme est simple: quand une société rachète ses propres actions, elle les annule et augmente ainsi artificiellement la valeur des titres restants pour le plus grand bénéfice de leurs détenteurs. Par entreprise, c’est Apple (45 milliards de dollars en rachats d’actions) qui a le plus rémunéré ses actionnaires. Habitué des premières places, le géant pétrolier Exxon Mobil arrive deuxième, avec 13,18 milliards de dollars de rachats d’actions. Intel (10,79 milliards) complète le trio de tête” (4).

On voit ici que la hausse de la pauvreté aux USA est proportionnelle à la hausse de la plus-value empochée par les actionnaires, véritables propriétaires et donc véritables patrons des entreprises monopolistes capitalistes.

L’obtention d’un profit constitue le but et le moteur de tout détenteur de capitaux, lequel donc n’investira que s’il espère en tirer un taux suffisant rapporté à son investissement : “Le taux de profit est la force motrice de la production capitaliste, et on n’y produit que ce qui peut être produit avec profit […] le taux de mise en valeur du capital total, le taux de profit, est bien l’aiguillon de la production capitaliste (de même que la mise en valeur du capital est son unique fin)…” (5).

Ce que décrit Marx ici a été relativement contenu jusqu’à un certain point à partir de 1917, et surtout de 1945 jusque dans les années 1989/91. En effet, l’existence de l’URSS et du camp socialiste était un véritable épouvantail pour la bourgeoisie. Les luttes des travailleurs aux USA et dans les pays de l’UE l’ont ainsi contraint à concéder des hausses de salaires et des conditions améliorées de travail et de vie, de peur de voir le socialisme réel se propager. Cette période a pu ainsi durer jusqu’à la défaite de l’URSS et du camp socialiste. C’est ainsi que le “compromis social” imposé à la bourgeoisie par le mouvement ouvrier a engendré la dite “société de consommation” à crédit et la dite “classe moyenne”. Les peuples colonisés ont aussi obtenu, par leurs luttes, des indépendances réelles pour certains et nominales pour d’autres. Mais ces conquis sociaux et démocratiques ont aussi été instrumentalisés par la bourgeoisie pour faire croire que le prolétariat a disparu. Des monographies statistiques ont émietté les travailleurs en catégories pour les rendre invisibles en tant que classe sociale. Le discours des opportunistes social-démocratisés s’y est adapté pour ne parler que des “classes moyennes” et de catégories socio-professionnelles de la soi-disant “société post-industrielle”.

L’élévation relative du niveau de vie dans les pays impérialistes consécutive aux luttes sociales et à la peur de la “contagion” socialiste a été modélisée et baptisée “l’American way of life” pour faire rêver et dés-idéologiser les travailleurs et les peuples. Le contre-modèle du socialisme réel a été présenté comme “l’erreur, l’horreur absolue et un accident de l’Histoire”.

L’existence de deux camps – l’un capitaliste impérialiste et l’autre socialiste – limitait objectivement l’internationalisation sauvage du capital que l’on appelle aujourd’hui “mondialisation”. La sphère d’expansion du capital a été, dans un premier temps, orientée vers les pays du Tiers Monde contre l’indépendance réelle où l’impérialisme a jeté toute sa force dans les guerres (Vietnam, Algérie, etc), par les assassinats (Um Nyobé, Lumumba, les 500.000 communistes Indonésiens, Osendé Afana, Ben Barka, Cabral, Sankara, etc), les coups d’état (Nkrumah, Allende, etc) et autres subversions et agressions multiformes contre les peuples.

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Et, à partir des années 70, la crise générale de l’impérialisme recommença à se manifester, engendrant l’adoption massive par la bourgeoisie et ses partis, d’abord de droite et puis sociaux-démocrates, du libéralisme sur fond d’introduction relativement massive des nouvelles technologies (robots, internet, etc).

Comme nous le citions dans notre brochure sur l’élection d’Obama, il y a plus de cent cinquante ans, vers 1858, dans une allocution pour le jubilé du journal ouvrier The People’s Paper sur la dialectique, Karl Marx faisait cette analyse qui trouve aujourd’hui un écho singulier : « A notre époque chaque chose semble grosse de son propre contraire. Nous voyons les machines, qui possèdent la force merveilleuse de réduire et de rendre plus fécond le travail humain, en faire une chose rabougrie qu’elles consument jusqu’à épuisement. Par un étrange maléfice, les nouvelles sources de richesse se transforment en autant de sources de misère. On dirait que les conquêtes de la science doivent être payées du renoncement à tout ce qui a du caractère. Même la pure lumière de la science ne peut apparemment briller que sur le sombre fond de l’ignorance ». La contradiction de base de l’époque de l’impérialisme est celle entre la socialisation mondialisée de la production et l’appropriation privée mondialisée des richesses produites par le travail. C’est sur ce fondement là que se manifestent, sous des formes de plus en plus brutales, toutes les autres contradictions de l’impérialisme : capital / travail, impérialisme / peuples opprimés, capitalisme / socialisme. C’est sur ces contradictions fondamentales que l’impérialisme a tenté, en vain, de remettre le couvercle par sa théorie de la « fin de l’histoire ».

Toutefois l’encerclement capitaliste du camp socialiste et la trahison opportuniste des dirigeants révisionnistes anti-Marxistes-Léninistes débouchèrent sur la restauration du capitalisme en URSS et dans le camp socialiste à l’exception des rescapés qui résistèrent à la vague contre révolutionnaire que sont la Chine, la Corée du Nord, le Vietnam et Cuba.

Ainsi relativement contenu jusqu’ici, le terrain de chasse aux taux de profits les plus élevés s’est de nouveau élargi à toute la planète, c’est ce que nous appelons la “re-mondialisation capitaliste”.

Cette “re-mondialisation” a tout de suite pris la forme visible d’offensives militaires de l’impérialisme en Irak, Yougoslavie, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye, Mali, tout le long du Sahel-Sahara, Syrie. Mais elle avait déjà pris, sur le plan économique, la forme insidieuse des délocalisations des productions industrielles vers la main d’oeuvre sous payée de pays sous-développés, des externalisations ou des sous-traitances intra ou extra firmes multinationales. La restauration du capitalisme dans l’ex-camp socialiste offrait du coup une main d’oeuvre technique hautement formée mais sous payée, ce qui devait accentuer la mise en concurrence entre prolétaires à travers le monde par les patrons dans une logique de maximum de profit. La mondialisation capitaliste, dont l’Union Européenne est une forme supranationale spécifique au sous-continent européen, organise ainsi la “concurrence libre et non faussée” pour les taux de profits les plus élevés dans le cadre de la division du travail entre les 28 puis 27 Etats et Nations.

Précisons toutefois que l’augmentation exponentielle des profits redistribués n’est nullement opposable à la loi de la baisse tendancielle des taux de profit découverte par Marx. C’est ce que confirme le résumé analytique d’un économiste canadien qui a travaillé sur le taux de profit aux USA depuis 1945: “D’abord, le déclin séculaire dans le taux de profit d’EU depuis 1945 est confirmé et en effet, sur la plupart des mesures, la rentabilité est près des abaissements de l’après-guerre. Deuxièmement, la cause principale de la chute séculaire est clairement une hausse de la composition organique de capital, donc l’explication de Marx de la loi de la tendance à chuter du taux de profit est aussi confirmée. Troisième, la rentabilité sur la plupart des mesures a atteint un niveau maximal à la fin des années 1990 après le redressement “néolibéral’. Depuis lors, le taux d’EU de profit a été statique ou chutant. Et quatrième, depuis environ 2010-12, la rentabilité a commencé à chuter de nouveau. Finalement, la chute du taux de profit aux EU a maintenant laissé place à une chute dans la masse de profits (…) Au cours de la période entière, 1946-2015, le taux de profit est tombé de 30 % (la mesure de coût historique), tandis que la composition organique de capital est montée de 46 % et le taux d’exploitation est montés de 2 %” (6).

En fait la crise générale est le soubassement des récessions cycliques annoncées par la baisse tendancielle du taux de profit que Engels a résumé ainsi : “…depuis 1825, date où éclata la première crise générale, la totalité du monde industriel et commercial, la production et l’échange de l’ensemble des peuples civilisés et de leurs satellites plus ou moins barbares se détraquent environ une fois tous les dix ans. Le commerce s’arrête, les marchés sont encombrés, les produits sont là aussi en quantités aussi massives qu’ils sont invendables, l’argent comptant devient invisible, le crédit disparaît, les fabriques s’arrêtent, les masses travailleuses manquent de moyens de subsistance pour avoir produit trop de moyens de subsistance, les faillites succèdent aux faillites, les ventes forcées aux ventes forcées. L’engorgement dure des années, forces productives et produits sont dilapidés et détruits en masse jusqu’à ce que les masses de marchandises accumulées s’écoulent enfin avec une dépréciation plus ou moins forte, jusqu’à ce que production et échange reprennent peu à peu leur marche. Progressivement, l’allure s’accélère, passe au trot, le trot industriel se fait galop et ce galop augmente à son tour jusqu’au ventre à terre d’un steeple chase complet de l’industrie, du commerce, du crédit et de la spéculation, pour finir, après les sauts les plus périlleux, par se retrouver… dans le fossé du krach. Et toujours la même répétition. Voilà ce que nous n’avons pas vécu moins de cinq fois déjà depuis 1825, et ce que nous vivons en cet instant (1877) pour la sixième fois” (7) . En d’autres termes se succèdent les périodes de relatives accalmies et de récessions qui charrient la généralisation progressive du chômage, de la misère, de la précarité à toutes les couches du monde du travail et accentuent la course effrénée au profit maximum des capitalistes.

Contre l’ennemi Soviétique d’hier, les impérialistes US avaient noué une alliance “anti-laïque et anti-athée” avec le fanatisme religieux terroriste des Emirs des pétrodollars Wahabites d’Arabie Saoudite, Salafistes du Qatar et Takfiristes. Confrontés à la crise systémique du capitalisme, les Bush et les Clinton ont profité de la défaite du camp socialiste pour se lancer dans une course guerrière pour préserver l’hégémonie mondiale du capitalisme des USA en Irak, Afghanistan, Libye, Syrie sur le contrôle des sources d’énergie que sont le pétrole et le gaz. En fait l’OTAN a élargi ses bases pour encercler militairement la Russie et la Chine. L’agression contre la Yougoslavie, son démembrement et le réveil du Nazisme Ukrainien participent de cet objectif géopolitique et géostratégique US flanqué de l’UE.

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Le nouveau cycle des guerres coloniales s’est opéré jusqu’ici avec les mêmes alliés fondamentalistes religieux. Mais si l’hégémonie mondiale rapporte beaucoup au capitalisme US, elle lui coûte aussi cher, même très cher, et crée peu à peu à l’intérieur du pays les conditions d’une révolte populaire contre les fauteurs de misère et de guerres. L’illusion que le libéralisme amène la “prospérité” pour les patrons mais aussi pour les travailleurs s’estompe aussi, d’autant plus que les “classes moyennes” se paupérisant de plus en plus , cette soupape idéologique devient de moins en moins crédible.

Obama et Trump sont successivement apparus dans ces conditions comme les “sauveurs” qui vont “s’occuper du pays” et “désengager” les USA des bourbiers que les politiques de guerre des Bush et Clinton ont enfanté. Sur ce point il faut observer que les votes Obama et Trump émanent de toutes les classes et couches sociales, principalement le monde du travail sans distinction de ‘race’, d’origine, de religion, de langue, qui, dans l’urne, ont manifesté chacune leur mécontentement face à l’establishment US.

L’histoire des USA comme puissance dominante du monde capitaliste est jalonnée d’une succession de politiques fondées sur la “doctrine Monroe”, préconisant un relatif isolationnisme et/ou sur la “doctrine Wilson”, impliquant une ingérence dans les affaires du monde. Bush et Clinton représentent la “doctrine Wilson” et Obama et Trump la “doctrine Monroe”. Toutefois, il ne s’agit que de postures tactiques qui ne changent en rien le fond stratégique des objectifs de domination mondiale de l’impérialisme US contre son déclin inévitable. Le fait que Trump se démarque de “l’anti-poutinisme” et de la russophobie de Obama/Clinton et des Hollande/Merkel est une approche tactique consécutive à la débâcle en cours consécutives aux provocations agressives, en Ukraine et en Syrie, de l’OTAN et de ses alliés Nazis et autocrates monarchistes intégristes des pétro-dollars. Trump, tout comme Fillon ou Marine Le Pen cherchent aussi à rompre le front uni Russo-Chinois contre les fauteurs de guerre US et UE coalisés dans l’OTAN.

Pour bien comprendre les bouleversements en cours aux USA, ces brusques coups de volant vers le repli sur soi puis vers l’ingérence guerrière, il faut garder à l’esprit cet enseignement magistral de K. Marx : “Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le berceau des vivants. Et au moment précis où ils semblent occupés à se transformer eux mêmes et à bouleverser la réalité, à créer l’absolument nouveau, c’est justement à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent anxieusement et appellent à leur rescousse les mânes des ancêtres, qu’ils empruntent noms, mots d’ordre, costumes, afin de jouer la nouvelle pièce historique sous cet antique et vénérable travestissement et avec ce langage d’emprunt” (8). (En effet Obama puis Trump jouent exactement aujourd’hui les rôles que d’autres ont joué tout au long du 19ème siècle dans le contexte du passage du système féodal au système capitaliste : « C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la Révolution de 1789-1814 se déguisa alternativement en République romaine et en Empire romain, et que la Révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793-1795. Il en est ainsi du débutant qui, ayant appris la langue nouvelle, la retraduit toujours en sa langue maternelle, mais il n’aura assimilé l’esprit de la langue apprise et ne pourra créer librement dans celle-ci que le jour où il saura s’y mouvoir sans nul ressouvenir et oubliera, en s’en servant, sa langue d’origine. (…) Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, ainsi que les partis et les masses de l’ancienne Révolution française, accomplirent sous le costume romain et avec des phrases romaines la tâche de leur temps : l’émancipation et la création de la société bourgeoise moderne. (…) Et ses gladiateurs trouvèrent dans les austères traditions classiques de la République romaine les idéaux et les formes d’art, les illusions dont ils avaient besoin pour se dissimuler à eux-mêmes le contenu étroitement bourgeois de leurs luttes et maintenir leur passion à la hauteur de la grande tragédie historique » (9).

Hier il s’agissait des acteurs de la révolution anti-féodale et anti-monarchiste pour « la création de la société bourgeoise », aujourd’hui il s’agit d’acteurs pour sauver l’impérialisme occidental de la décadence.

L’impérialisme US, dans son long et progressif déclin, ne fait-il pas tout simplement que tantôt faire parodier Wilson (après la première guerre mondiale) puis Truman (après la seconde guerre mondiale antifasciste) par Bush et Clinton puis tantôt faire parodier Monroe par Obama et Trump sur fond de tentative illusoire d’enrayer la décadence du capitalisme, arrivé à son stade suprême, dont les conséquences sont tragiques, pour les peuples victimes de ses guerres, et pour les étasuniens eux mêmes victimes des politiques libérales ?

 

Source: Investig’Action

 

Références

(4) Le Figaro.fr avec AFP 23/03/2015

(5) K. Marx, Livre III du Capital

(6) www.les7duquebec.com

(7) F. Engels, Anti-dürhing

(8) K. Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

(9) Idem