Un Africain à Cuba (2/2) : Un pays métissé et laïc fondé sur la liberté, la démocratie et la sécurité

Ce qui saute aux yeux du visiteur de Cuba qui vient des pays d’Europe minés, dans le contexte actuel, par la xénophobie exacerbée, le racisme, les discriminations et le fascisme, c’est le mélange des populations de toutes les couleurs. Ici, l’égalité “raciale”, culturelle, religieuse est visible.

 

C’est d’autant plus frappant que Cuba a été fondé comme colonie esclavagiste dont la seule trace apparente qui reste est la coexistence sans friction basée sur l’égalité entre la religion et ce que certains appellent la religion Yorouba ou la sanctaria cubaine, c’est-à-dire un composé religieux des descendants d’esclaves déportés d’Afrique lors de la traite des Noirs. Comme ils etelles le disent “les Cubains sont religieux”, Fidel est même l’auteur d’un ouvrage sur le socialisme et la religion que l’on trouve dans toutes les librairies. Retenons ici une phrase forte entendue : “Le temps est le meilleur professeur qui a montré à Cuba qu’on peut être communiste et religieux, que athée communiste ou religieux communiste sont unis dans le combat pour l’indépendance de la patrie et le socialisme”. Et les auteurs de ces propos nous donnent des exemples tirés de leur propre vie et histoire familiale par l’engagement concret de leurs parents, l’un athée et l’autre religieux, dans la lutte révolutionnaire qui a conduit à la victoire populaire de 1959. Ces questions qui divisent ailleurs semblent avoir trouvé à Cuba une réponse concrète au service de la liberté du peuple et de son édification du socialisme à partir des réalités cubaines. Personne n’est stigmatisé pour sa religion, ni ses origines, ni sa culture.

La liberté d’expression est aussi une réalité concrète au contraire des délires de la presse impérialiste. Les conversations sont libres, les opinions critiques s’expriment et le prétendu “état policier” se révèle une chimère diffamatoire fabriquée dans les laboratoires de la dictature de classe de la bourgeoisie impérialiste.

Ce pays, d’une propreté telle que l’on ne trouve quasi nulle part des sachets ou des canettes à terre, est ainsi composé de familles où se mélangent toutes les couleurs, toutes les cultures, toutes les religions. Au contraire de la propagande anti-cubaine sur “l’état policier”, ce qui est patent c’est la liberté et la sécurité. Les critiques et les débats sont quasi naturels et spontanés. Les portes sont ouvertes et laissent entrevoir les portraits des héros et martyrs en bonne place dans les ornements des salons.

A Cuba, il n’y a nulle part la pollution médiatique de la publicité commerciale des grands groupes capitalistes qui décervelle les populations pour en faire des “consommateurs/clients” abrutis par l’individualisme forcené que l’on constate sous le capitalisme.

La sécurité est aussi sociale, car ici chacun travaille et mange à sa faim. A Cuba il y a deux monnaies qui coexistent: le Pesos pour les Cubains et le Cuc (= euro) pour les touristes étrangers. Le salaire de l’ouvrier qui fabrique les cigares est d’environ 1000 Pesos avec lequel il vit correctement vu les prix pour se loger, manger, s’habiller. Sans oublier que l’éducation et la santé sont gratuites. Quel pays du tiers monde, voire quel pays impérialiste développé sous le rapport capitaliste peut se targuer de faire plus et mieux pour l’ouvrier, pour le travailleur, pour le peuple ? Assurément aucun.

La sécurité, on la retrouve encore dans le niveau d’organisation des services publics. Au contraire des néo-colonies impérialistes, le secteur informel est ici quasi-inexistant. Le transport urbain et inter-urbain est un service public qui fonctionne correctement, à un niveau d’organisation comparable aux pays développés, même si les moyens ne sont nullement comparables. Il n’y a pas non plus les surcharges dangereuses des transports que l’on voit systématiquement dans les semi-colonies des puissances impérialistes où le “client” est à la merci de l’inorganisation, voire des pratiques anti-sociales et non citoyennes d’une économie informelle de survie laissée à l’abandon par les Etats. Avec des moyens aussi faibles que dans les néo-colonies des impérialistes, le patriotisme socialiste cubain parvient à atteindre un niveau d’organisation du service public comparable aux pays capitalistes les plus développés. Il y a cependant des habitations en mauvais états. Mais nulle part on ne voit les bidonvilles mal famés sous contrôle de la délinquance parfois criminelle du lumpen qui fourmillent dans les néo-colonies et même de plus en plus dans les pays impérialistes.

Tout comme les signes de la corruption, de la gabegie, du népotisme dont Cuba n’est pas exempt sont marginaux.

C’est en cela que l’on peut dire que Cuba est, certes sous-développé, mais a un peuple d’un niveau d’organisation et d’administration comparable à n’importe quel pays développé. On peut voir cela aussi par ces voitures des années 50, souvent des taxis (Cadillac, Chevrolet, etc.), qui continuent à circuler avec des moteurs d’origine bien entretenus ou avec des moteurs plus récents prouvant l’extraordinaire technicité des mécaniciens autos cubains.

La démocratie participative est une réalité à Cuba qui se voit à travers les Comités de Défense de la Révolution (CDR) qui réunit la population par quartiers pour s’occuper des questions allant de la vie dans le quartier, la propreté, les problèmes de voisinage, les activités sportives ou culturelles des enfants, les cours du soir pour adultes sur des sujets choisis par les concernés aux questions de la ville, des élections locales, régionales, nationales jusqu’aux questions internationales et du Parti Communiste. A travers les CDR, les populations s’occupent aussi de la sécurité locale et nationale.

Liberté, démocratie, paix et sécurité sont aussi un constat fort qui explique le choix fait par le Pape des catholiques et le Pope des orthodoxes de se rencontrer à Cuba pour y lancer ensemble un appel à la paix dans le monde. Chacun de ces prélats est venu prendre conseil auprès du plus grand sage révolutionnaire de la fin du XXéme et début du XXIème siècle, l’athée Fidel Castro. Dans ce monde où plane dangereusement la menace de guerre nucléaire des fauteurs de guerres que sont les impérialistes US,OTAN et UE flanqués des théocraties des pétrodollars du Moyen-Orient, mesurons l’importance majeure de ce choix et de cet appel à la paix alors que les deux églises ne s’étaient jamais rencontrées depuis le schisme religieux, il y a plus de 1060 ans.

Le lien dialectique entre patriotisme et socialisme

José Marti, le père de l’indépendance cubaine enseigne : “Un peuple n’est pas indépendant lorsqu’il est parvenu à secouer les chaînes de ses maîtres, il commence à l’être lorsqu’il s’est arraché des vices de l’esclavage battu, et pour le bien de la patrie et d’une nouvelle vie, il soulève et préconise des concepts de vie radicalement opposés à la coutume de la servitude passée, aux mémoires de la faiblesse et de la flatterie que les dominations despotiques utilisent en tant qu’instrument de maîtrise sur les peuples esclaves” (Brève histoire de Cuba, de Colomb au XXIème siècle, éditions Capitan San Luis, 2014).

Cet enseignement a été mis en pratique à partir de la révolution cubaine de 1959. Il ne suffit pas de chasser la puissance coloniale. il s’agit surtout, comme prolongement nécessaire, d’émanciper le peuple de la mentalité, de la coutume, du complexe d’infériorité cultivé par le système esclavagiste et colonial. On reconnaît ici le dilemme qui sévit dans les actuelles néo-colonies dont l’élite locale libérale ou social-libérale a été forgée par le système colonial à travers ses écoles, ses administrations, ses cultures exotiques, ses structures religieuses, ses grilles de lectures culturalistes, « racialistes » des rapports esclavagistes et esclaves, colons et colonisés, patrons et ouvriers, propriétaires terriens féodaux ou capitalistes et ouvriers agricoles ou petits paysans, etc.

C’est à cela que doit s’attaquer toute indépendance véritable pour forger une patrie et une vie nouvelles pour les populations. C’est à cela que s’est attaquée la révolution de Cuba socialiste à partir de 1959 et elle continue de le faire dans le contexte de la défaite temporaire du camp socialiste. Bien entendu Cuba est un pays socialiste sous-développé qui n’a plus, dans le cadre de la “voie de développement non capitaliste”, l’apport du pays socialiste relativement développé qu’était l’URSS et des autres pays moins développés du camp socialiste vaincu. Mais partant des conquêtes fondées sur des “concepts de vie radicalement opposés à la coutume de la servitude passée, aux mémoires de la faiblesse et de la flatterie que les dominations despotiques utilisent en tant qu’instruments de maîtrise sur les peuples esclaves”, Cuba fusionne sur le plan idéologique le patriotisme et le socialisme pour faire face à l’adversité de la plus grande puissance impérialiste de tous les temps, les USA.

Ce lien dialectique entre patriotisme et socialisme a été le moteur de la résistance cubaine face aux agressions multiformes de l’impérialisme US et reste aussi, dans la perspective de la fin du blocus, le moteur de la préservation de l’indépendance et du socialisme de Cuba. C’est Fidel, mieux que quiconque, qui a défini, en prévision de l’abandon par les USA du blocus, le lien dialectique entre “L’indépendance, le patriotisme et le socialisme prospère”.

La lutte contre le blocus dans une perspective de socialisme prospère

L’humanité a connu jusqu’ici la Commune Française comme la première expérience révolutionnaire anti-capitaliste, puis la seconde expérience a été la Révolution Bolchevik d’Octobre 1917 et l’édification de la première phase du communisme dans un seul pays, l’URSS. Cette expérience a été réalisée grâce à des prouesses incroyables à l’échelle de l’histoire humaine en transformant, sans et contre la bourgeoisie, un pays féodal arriéré en puissance industrielle, scientifique, technologique et culturelle fondée sur l’égalité des peuples et dirigée par la classe ouvrière alliée à la paysannerie. L’URSS en triomphant magistralement, suite àun effort  encore inégalé, du fascisme mondial coalisé a ainsi été la matrice d’où ont surgi les expériences révolutionnaires du camp socialiste dans l’est du sous-continent européen, en Chine, en Corée du Nord, au Vietnam et à Cuba.

Le facteur national patriotique et la perspective sociale prolétarienne ont été décisifs dans la victoire de ces différentes expériences de transformations révolutionnaires. Il en est de même des expériences en cours nées de la formidable résistance Cubaine face à l’impérialisme étatsunien, malgré les difficultés actuelles auxquelles elles sont confrontées, dans les pays d’Amérique du Sud, particulièrement les pays de l’Alliance Bolivarienne Venezuela, Bolivie, Equateur, Nicaragua, etc.)

Il existe une tendance au sein des gauches anti-libérales, y compris communistes, qui consiste à différencier ou à opposer les expériences Chinoises, Coréennes, Vietnamiennes, voire Cubaines d’une part aux expériences Bolivariennes d’autre part. Il y a une volonté viscérale de l’idéologie de classe bourgeoise et ses ramifications – social-démocrate, écologiste et trotskiste – d’empêcher le mouvement ouvrier de faire le lien dialectique entre ces  différentes expériences progressistes et révolutionnaires. Il y a là une erreur fondamentale que de tomber dans ce piège idéologique bourgeois qui relève d’une approche non dialectique et anti-scientifique.

Faire cela, c’est en réalité céder au reniement idéologique et politique révisionniste qui consiste à ne pas voir l’expérience Bolchevik comme étant la matrice historique qui a engendré les expériences qui lui ont succédé.

Des décennies de domination du réformisme dans le mouvement ouvrier et de social-démocratisation du mouvement Communiste ont conduit à désapprendre l’utilisation Marxiste-Léniniste du scalpel du matérialisme dialectique et historique pour transformer et non seulement interpréter la société.

Rappelons qu’auparavant la Commune a d’une certaine manière enfanté les Soviets comme l’enseignait Lénine lui-même. Nous ne parlons pas ici des formes nationales nécessairement variées, mais du FOND, DE L’ESSENCE DE CLASSE de toute révolution ou processus révolutionnaire qui doit prendre en compte le rapport réel des forces de classe au plan national et international.

En effet l’expérience révolutionnaire anticapitaliste la plus aboutie pour l’instant, mais qui a été temporairement vaincue, est l’URSS. Celle-ci en raison de conditions particulières internes et externes a été amenée à stopper la NEP (nouvelle politique économique) pour engager la socialisation des moyens de production et œuvrer à les développer rapidement pour faire face à l’encerclement agressif de l’impérialisme et de sa forme la plus brutale, le fascisme.

Les expériences chinoises, vietnamiennes, nord-coréennes et cubaines sont des étapes qualitativement inférieures dans la marche inévitable vers l’étape Soviétique. Ces expériences intègrent des concessions à la bourgeoisie nationale plus ou moins importantes selon le pays. Les expériences Bolivariennes sont encore qualitativement en dessous du point de vue du rapport des forces des classes intérieures. Le compromis de classe est encore plus marqué dans des pays comme le Brésil du Parti des Travailleurs (PT), etc.

Dans ces pays, l’affrontement incontournable avec la bourgeoisie compradore est à venir, voire commence seulement maintenant sous une forme qui combine tentative de déstabilisation des bourgeoisies compradores en collusion avec l’impérialisme et lutte électorale entre forces révolutionnaires, anti-libérales, anti-impérialistes et progressistes d’une part et forces contre-révolutionnaires compradores pro-impérialistes d’autre part.

Alors que dans les pays rescapés du camp socialiste défait en 89 et 90 du siècle dernier, la défaite de la bourgeoisie compradore a porté les Partis Communistes au pouvoir dans les démocraties populaires. A Cuba la bourgeoisie compradore s’est réfugiée à Miami aux Etats-Unis, celle de Corée du Nord en Corée du Sud et en Chine la fraction compradore de la bourgeoisie est à Taïwan pendant que la bourgeoisie nationaliste s’est associée aux Communistes et celle du Vietnam est éparpillée à travers le monde. Il y a dans ces pays rescapés du camp socialiste entre le Parti Communiste et la bourgeoisie nationaliste une alliance dont l’objectif est justement de sortir du sous-développement grâce à un “socialisme prospère”.

Or le “socialisme prospère”, qui est aussi l’objectif de la lutte de Cuba contre le blocus, va nécessiter une certaine intégration contrôlable par le PCC dans le marché capitaliste mondial tout comme le sont la Chine, le Vietnam et dans une moindre mesure la Corée du Nord. Comme le démontrent pour le moment la Chine et le Vietnam, une telle intégration ne signifie en aucun cas automatiquement la fin de la construction du socialisme, la fin du pouvoir Communiste.

Il n’y a que les Communistes qui ont perdu tout sens de l’optimisme de la volonté dont parlait Gramsci qui sombrent dans le pessimisme qu’engendre toute lecture non matérialiste, non dialectique et anti-scientifique de la corrélation de la lutte des classes et de l’évolution du rapport des forces entre les classes, les nations et les peuples au plan national et au plan international. Cuba a des atouts pour opérer la transition vers le socialisme prospère auquel travaille le PCC tout comme le montrent pour le moment la Chine, la Corée du Nord et le Vietnam.

Certes tout comme vient de le faire le Parti Communiste Cubain avec l’introduction des “travailleurs indépendants”, l’évolution-adaptation au rapport des forces de classes à l’échelle internationale et son prolongement national va faire coexister progressivement à Cuba sur le plan économique les secteurs : socialiste, capitaliste d’état (avec par exemple des joint-ventures de l’État Cubain et Etats ou privés étrangers), privés Cubains, la petite production artisanale ou paysanne, etc.

Bien entendu toutes ces expériences vont poser à terme la question fondamentale soulevée par Lénine lui-même à l’époque de la NEP : Qui l’emportera ?

Voilà toute l’importance théorique et pratique du concept de “socialisme prospère” adossé au patriotisme comme le formule le grand visionnaire Marxiste-Léniniste Fidel Castro.

Pour lire la première partie : Carnet de voyage : un Africain à Cuba 1/2

Source : Le Journal de l’Afrique, Investig’Action