Syrie, mensonges et vidéo…

Où l’on voit que « nos » journalistes, hormis quelques rares exceptions, n’ont rien appris des « bidonnages » et manipulations passées…

Photo : AFP/Miguel Medina

Sursaut de dignité dans la télévision de service public ! Le 18 février dernier, France 2 a inauguré la nouvelle formule de son magazine Un œil sur la planète sur le thème « Syrie, le grand aveuglement ». Présentée par la journaliste Samah Soula, l’émission est remontée aux origines de la guerre civilo-internationale, donnant la parole – une fois n’est pas coutume – à des experts qui ne hurlent pas avec les chiens de garde, dont Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, et le politologue Frédéric Pichon, auteur de l’un des meilleurs livres sur le sujet : Syrie, pourquoi l’Occident s’est trompé (1). Bravo, donc, aux différents auteurs de cette émission de vérité qui nous change des Filiu, Encel, Basbous, Levallois et autres désinformateurs cathodiques.

Où sont les « mea culpa » médiatiques ?

Mais pour le reste de la presse parisienne, on dirait bien qu’on n’a toujours rien appris ! Rien appris de la série des mensonges d’État proférés par George W. Bush et Tony Blair en 2002 et 2003, pour convaincre les opinions publiques du bien-fondé de leur guerre antiterroriste contre l’Irak de Saddam Hussein. Complaisamment relayés par la grande presse internationale, les liens supposés entre Saddam et Ben Laden ainsi que l’existence d’armes de destruction massive introuvables n’ont pas provoqué beaucoup de mea culpa médiatiques.

Le 2 septembre 2013, le premier ministre français d’alors, Jean-Marc Ayrault – aujourd’hui nouveau patron du Quai d’Orsay – brandissait une note des services à l’Assemblée nationale « prouvant », clamait-il, que l’attaque chimique du 21 août avait bien été perpétrée par les troupes de l’armée gouvernementale syrienne. En fait de note des « services », il s’agissait plutôt d’une compilation d’extraits tronqués de plusieurs analyses de nos anges gardiens de la sécurité intérieure (DGSI) et extérieure (DGSE). Et celle-ci a été bricolée par les petites mains du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) qui dépend de… Matignon.

Hormis de vieilles archives sur l’arsenal chimique syrien – un décompte et descriptif de blessés par différents composants chimiques –, une seule page concernait directement l’attaque « chimique » de la Ghouta, la banlieue orientale de Damas. Une page très curieuse, dont la plupart des paragraphes commençaient par : « Nous estimons que… » ou « On peut considérer que… ». En langage barbouze, ces expressions signifient clairement que les rédacteurs ne disposent pas d’éléments factuels imparables et qu’ils en sont réduits à émettre hypothèses et conjectures !

Quelques jours plus tard, nous avons droit à une grande enquête de deux envoyés spéciaux du Monde qui ramenaient du terrain des échantillons imparables ! Depuis, l’affaire a fait pschitt et plusieurs contre-enquêtes – plus sérieuses, celle-ci –, dont l’une des Nations unies, ont apporté un cinglant démenti, tant à la note de Jean-Marc Ayrault qu’au scoop du Monde. À tel point que l’envoyé spécial du quotidien, qui a signé une page entière titrée « Les damnés de la Ghouta », le 4 février dernier, ne souffle pas un traître mot sur le ratage passé de sa propre rédaction. Brillant !

Mais le meilleur était à venir concernant les dernières couvertures de la bataille d’Alep, engagée entre l’armée gouvernementale syrienne et les groupes djihadistes qui contrôlent près d’un tiers de la capitale économique du pays. Le 6 février dernier, Le Monde nous livrait une pleine double page intitulée « Alep sous le rouleau compresseur russe », signée depuis… Beyrouth ! Pas d’envoyés spéciaux, ni du côté djihadiste, ni du côté de l’armée syrienne, mais une série d’interviews de blogueurs militants, d’« experts » en stratégie et de porte-parole d’ONG dont on ne sait pas grand-chose. Le tout, agrémenté de « faits » établis par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), officine des plus opaques peu ou prou liée aux Frères musulmans. Du grand journalisme, dans la tradition de Fabrice del Dongo égaré au milieu de la bataille de Waterloo, ne voyant que de la fumée et des chevaux en fuite…

« Comprendre : c’est un très méchant ! »

Expliquant la fuite de plusieurs milliers d’habitants par le seul « déluge de feu auquel l’aviation russe soumet la région d’Alep et par l’avancée éclair des troupes gouvernementales », le papier donne d’abord la parole à un employé d’un « Conseil révolutionnaire de la ville » qui alarme le lecteur : « Alep est menacé d’encerclement ! » Ensuite, on met dans la bouche de l’un des meilleurs experts de la région, pour le coup ! – le politologue Walid Charara – que cette triste réalité correspond bien à l’objectif des Russes, en précisant qu’il est « membre du Centre de recherches du Hezbollah, le mouvement chiite libanais qui combat aux côtés du régime Assad ». Traduire : c’est un très méchant dont les propos doivent être reçus avec les réserves d’usage…

Mais on se reprend très vite : « Pour ce faire, l’armée russe a porté à un nouveau paroxysme la tactique de la terre brûlée qu’elle applique à la lettre depuis quatre mois. » Et pour faire bonne mesure, on cite encore l’OSDH, « qui tient depuis cinq ans la chronique de la guerre civile syrienne, comptabilisant 130 frappes russes, qui ont fait 21 morts à Alep, tous civils ». Évidemment, cette guerre civile se déploie à sens unique, puisque c’est seulement le dictateur Assad qui massacre son peuple avec l’aide d’un autre tyran, Vladimir Poutine : « Comme c’est le cas depuis octobre, les raids russes ont visé aussi bien les positions militaires rebelles que des zones résidentielles ou des infrastructures civiles, comme des hôpitaux (huit touchés en janvier selon le Syrien Institute for Justice and Accountability), ou des écoles (six touchées). »

Et puis, vous souvenez-vous des horreurs balkaniques ? « La puissance de feu de l’aviation russe a donné un coup d’accélérateur à la stratégie d’épuration du régime Assad », commente sur Twitter l’analyste Charles Lister – a visitor fellow at the Brookings Doha Center (c’est nous qui ajoutons) – dont on connaît bien l’impartialité. Enfin, en guise de chute, la cerise sur le gâteau : « […] les djihadistes de l’EI [État islamique] pourraient eux aussi bénéficier de la confusion dans les rangs rebelles pour avancer en direction de Marea, au nord d’Alep. » Deux encadrés accompagnent ce papier d’anthologie : l’un qui concerne « Le rôle croissant des “instructeurs” russes aux côtés de l’armée de terre syrienne », et l’autre une interview de Mohamed Allouche, négociateur en chef de l’opposition syrienne qui nous rassure : « C’est Bachar al-Assad qui fera dérailler le processus de paix ! »

Imbroglio ferroviaire

Et, comme si on n’avait pas suffisamment compris, Le Monde y revient quelques jours plus tard sur une demi-page (2) : « Al-Qaïda profite de l’offensive syro-russe à Alep – Les djihadistes du Front al-Nosra sont de retour, à la faveur de l’effondrement des rebelles modérés. » Là aussi, on est en plein imbroglio ferroviaire, parce que les « rebelles modérés », c’est comme les trains, ça peut en cacher d’autres… D’autres titres du Monde : « La chute de la maison Russie » (25 janvier) ; « En Syrie, les sièges de civils se multiplient » (3 février), ou « Syrie : les rebelles se méfient de Genève III » (4 février).

Dans la plupart de ces morceaux de bravoure, pas une déclaration du moindre officiel syrien ! Aucun rappel des méfaits – pourtant connus et régulièrement dénoncés par le Patriarcat maronite libanais Raï – de la rébellion « modérée » qui, dans les villages chrétiens notamment, viole des heures durant enfants et femmes, leur coupant les seins, les mains et les pieds… Aucune lecture un tant soit peu équilibrée, aucun déchiffrage pertinent de cette guerre civilo-internationale autant meurtrière que complexe, mais une foultitude d’idées simples, sinon simplistes, et des bons sentiments accablant seulement « le régime de Bachar al-Assad ». La ritournelle est non seulement lassante, mais elle finit par insulter ce qui reste d’intelligence en France et ailleurs.

La pièce de Jean Giroudoux – La Guerre de Troie n’aura pas lieu – fut jouée pour la première fois le 22 novembre 1935 au théâtre de l’Athénée sous la direction de Louis Jouvet. Cette œuvre cherchait à déchiffrer les motivations fratricides de la future Seconde Guerre mondiale, comme un avertissement solennel, mettant en exergue le cynisme des politiciens et leurs manipulations du droit et de l’information. Peu avant la tombée de rideau, l’un des récitants proclame : « Ceux qui ne voient que l’amour dans le monde sont aussi bêtes que ceux qui ne le voient pas… »

À part les derniers événements de Syrie, nos chers confrères du Monde se souviennent-ils seulement des atrocités des quinze ans de la guerre civilo-régionale du Liban voisin (1975-1990) ? Ont-ils couvert d’autres guerres dans d’autres parties du monde ? Ont-ils compris qu’une guerre civile tue principalement des civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants ? Qui peut s’en réjouir ? Qui peut s’en accommoder ? Mais à force de vouloir faire l’ange en refusant de poser les bonnes questions, ces chers confrères continuent quotidiennement à faire la bête ! Pour quelle raison et quels intérêts ?

Notes :

(1) Syrie, pourquoi l’Occident s’est trompé, Frédéric Pichon, Éd. du Rocher, 2014.

(2) Le Monde du 12 février 2016.

Source : Article paru dans le dossier “Les Faussaires de l’info”, extrait de la revue Afrique Asie, mars 2016