« Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants 1939-1949 »

Le dernier ouvrage de l’historienne Annie Lacroix-Riz « Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants 1939-1949 » revient sur un moment bien occulté de l’anticommunisme anti-soviétique et que les chaines publiques de radio et de télévision ne sont certainement pas disposées à remettre en lumière, occupées qu’elles sont trop souvent à falsifier l’histoire de la seconde guerre mondiale en y minimisant le rôle décisif de l’URSS dans la défaite du Reich (voir la dernière émission de France 2 sur Staline)

Le premier chapitre est consacré au grand historien Marc Bloch qui rédige entre juillet et septembre 1940 son livre « l’Etrange défaite ». Face à la brutalité de l’évènement Marc Bloch se prend à douter de la volonté de la classe dirigeante française de résister à l’envahisseur. L’ouvrage n’est publié qu’en 1946 deux ans après l’assassinat de Marc Bloch par la Gestapo. Plus de soixante ans plus tard Annie Lacroix-Riz en publiant « Le choix de la défaite » lève le doute, preuves à l’appui.

Dans son nouveau livre Annie Lacroix-Riz revient sur le livre de Marc Bloch et suit l’évolution de son auteur qui passé le choc et la surprise de la défaite va le conduire dans la résistance. Evolution sincère d’un patriote républicain face au comportement d’une classe dirigeante française qui a accepté la défaite militaire et s’est soumise à l’occupant nazi et à sa politique tout à la fois antiouvrière, anticommuniste et antisémite.

Or et c’est là un aspect un peu moins connu de la collaboration une fraction des organisations syndicales va suivre la voie tracée par la classe dirigeante française. Sitôt la CGT interdite par Vichy, Belin son ancien secrétaire général adjoint, devient ministre du Travail à Vichy et va promouvoir la Charte du Travail outil de destruction du Code du Travail. Un seul exemple suffit à faire comprendre le changement : pour remplacer la CGT interdite il est créé un syndicat officiel dont les délégués dans les entreprises sont désignés par le patron.

Belin et d’autres vont reprendre, en s’inspirant et en pervertissant totalement le sens, un cri jailli des tranchées de Verdun face à la boucherie prolongée : « Plutôt boche vivant que français mort », la position qui est – bien qu’elle ne l’ait jamais formulée publiquement sous cette forme lapidaire – celle de la classe dirigeante française à l’époque : « Plutôt complice des nazis qu’allié des communistes ». A ce titre ces dirigeants syndicaux bénéficieront des prébendes du régime de Vichy, y occuperont des postes importants, au moins sur le papier, et après 1945 le patronat les recyclera dans diverses officines anticommunistes.

Froideval, un des leaders de ce courant syndical, bras droit de Belin, écrit dans la revue Syndicats lancée par Jouhaux le secrétariat général de la CGT réunifiée en 1936 et financée en sous-main par le patronat pour faire pièce à La Vie Ouvrière expression des unitaires « A Munich, la paix a été sauvée grâce à des bourgeois ; et ceux qui ont poussé à la guerre et ont pleuré des larmes de crocodile sur la Tchécoslovaquie sont dans nos rangs .Les communistes ont hurlé à la guerre et ils l’ont fait surtout par esprit de domesticité vis-à-vis de l’URSS ».

Le même dans un discours au congrès confédéral de Nantes (14-17 novembre 1938) s’en prend aux communistes « militants patriotes et chauvins » qui veulent « faire la guerre pour faire la révolution » bolchevique et pour vouer les « militants qui sont restés des pacifistes au camp de concentration ou à la balle dans la nuque » ; « si la guerre avait éclaté, certains se seraient ingéniés pour arriver au pouvoir et réaliser en Europe ce qu’on appelle les Etats-Unis soviétiques ». Au congrès de Nantes, Gilbert Serret qualifie les unitaires de « sénégalais de Staline » (joli condensé de racisme colonial et d’anti communisme).

Marc Bloch sans bien connaitre les dessous de cette alliance en tire cependant la leçon principale « Les chefs des principaux syndicats qui comptaient parmi les puissances de la République « se sont en « une alliance étrange rencontrés sur les routes de la capitulation avec les ennemis de leur classe et de leurs idéaux » Sans citer de noms Marc Bloch situe clairement les ennemis de classe dans « la haute bourgeoisie appuyée sur la finance et la presse » qui est allée chercher ces modestes chefs syndicaux pour les rallier à sa cause.

Utile réflexion sur le fonctionnement de la classe dirigeante capitaliste qui numériquement très minoritaire essaie toujours, avant d’utiliser en dernier ressort l’appareil répressif d’Etat, de diviser l’adversaire de classe et ses organes. Le nouveau livre d’Annie Lacroix-Riz en apporte une nouvelle démonstration.

L’autre interrogation est d’ordre géopolitique. Si la détestation de l’Union Soviétique avait été causée uniquement par l’anticommunisme, elle aurait dû disparaître après la disparition de l’URSS, de son régime socialiste et de ses régimes alliés d’Europe de l’Est. Or si l’anticommunisme est resté vigoureux contre Cuba et la Corée du Nord, la russophobie virulente qui sévit aujourd’hui dans les médias occidentaux conduit à penser que la guerre froide n’était pas uniquement un conflit idéologique.

Il faut donc aller voir du côté de ce que les marxistes appellent l’infrastructure c’est-à-dire les ressources naturelles, l’économie et son potentiel de développement, le système productif. Vue sous cet angle l’URSS devenue en 1939/1940 par un effort collectif titanesque la seconde économie mondiale faisait de l’ombre à la puissance qui pensait au sortir de la première guerre mondiale dominer le monde et le siècle sans aucune concurrence, devait donc être détruite.

Ce fut la mission historique confiée aux nazis. Son échec laissa malgré tout l’URSS affaiblie et il fallut donc, la guerre chaude – nucléaire – étant impraticable, recourir à la guerre froide pour continuer à affaiblir encore l’adversaire historique. Cet affaiblissement, objet d’une activité sans relâche sur tous les terrains pendant prés d’un demi-siècle, s’est concrétisé par l’éclatement de l’URSS et la disparition de ces alliés européens.

Il reste que la Fédération de Russie si elle n’est pas aujourd’hui la seconde économie mondiale, sa faiblesse démographique le lui interdit, et si elle n’est pas socialiste, est du point de vue de l’impérialisme encore dominant un pays inacceptable.

Inacceptable parce que trop grand : deux fois grand comme les Etats-Unis, ouvert comme les Etats-Unis sur les deux océans : Pacifique et Atlantique, inacceptable parce que détenteur de ressources naturelles immenses et pas seulement de gaz et de pétrole, inacceptable parce qu’ayant conservé la capacité nucléaire de dissuasion de l’adversaire, inacceptable enfin pour mettre en œuvre avec la Chine devenue entretemps la seconde économie mondiale l’intégration encore jamais réalisée du continent eurasiatique – 36% des terres émergées – à travers toute une série d’institutions nouvelles : Organisation de coopération de Shanghai qui accueillera l’Inde et le Pakistan mi 2016, Union économique eurasienne, Banque asiatique pour les investissements en infrastructure …

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(Le Temps des Cerises, janvier 2016)