Néolibéralisme et fracture sociale en Argentine

Chaque pays possède ses fractures, ses dichotomies qui provoquent des conflits internes de différente nature.

L’Argentine est un pays plein de tensions sociales : péronisme/anti-péronisme, kirchnerisme/antikirchnérisme. C’est de ce conflit qu’est née l’alliance politique aujourd’hui au pouvoir, Cambiemos. Cette dernière est dirigée par le parti de l’actuel président argentin, Mauricio Macri, el PRO (Propuesta Republicana) L’ADN de ce parti mêle modernité et conservatisme.Ce conservatisme est très marqué au niveau social, sociétal et politique. En revanche, côté économie, l’heure est au modèle néolibéral. En définitive, ce parti représente les intérêts des plus riches. Mais voilà qu’une question se pose : comment Mauricio Macri, fervent défenseur de l’oligarchie de son pays a-t-il pu remporter les élections ? Comment son programme ultralibéral qui exclut, de facto, une immense partie de la population, a réussi à convaincre une majorité d’électeurs ?

Les réponses sont bien évidemment multiples. Douze ans de kirchnérisme (2003-2015) ont usé les institutions de ce pays. Sont venus s’ajouter à cette lassitude, une longue liste de trahisons internes, d’erreurs politiques et économiques, un long conflit avec le mastodonte Clarin, propriétaire de dizaines de médias et dont on sait qu’il n’a cessé d’alimenter des opérations médiatiques en accusant le gouvernement Kirchner de corruption, tout en prenant soin de favoriser le candidat Mauricio Macri. Enfin, ce dernier s’est particulièrement illustré par une campagne basée sur de fausses promesses et sur un discours démagogique, ce, afin de rallier à sa cause des électeurs qui ne répondent pas aux propositions de Cambiemos.

Une fois arrivé au pouvoir, le véritable changement s’est mis en place au grand dam des Argentins : démantèlement de programmes sociaux, augmentations vertigineuses des prix de l’énergie et des transports (voir brèves), ouverture au commerce international, licenciements massifs dans le secteur public et privé, forte augmentation des prix des aliments et enfin pour couronner le tout, une campagne de censure des médias et une répression brutale des mobilisations sociales. Se sont alors installées, des mesures liberticides visant à faire taire les voix dissidentes qui vont à l’encontre du discours dominant.

Ces mécanismes néolibéraux sont bien connus en Europe de nos jours. Ici, en Amérique Latine et plus précisément en Argentine, ce qui retient l’attention, ce n’est pas l’action de l’Etat mais la réaction d’une grande partie de la population, laquelle voit d’un bon œil ces mesures alors même qu’elles les affectent dans leur vie quotidienne. Ceci montre la véritable puissance de feu des médias. Pendant toute la campagne présidentielle, les médias dominants ont orchestré une violente campagne de haine envers l’héritage kirchnériste.

Ces médias à la solde du pouvoir ont réussi à faire que les travailleurs de la classe moyenne ont même applaudi aux milliers de licenciements ordonnés par la nouvelle administration. Ainsi, les fonctionnaires renvoyés ont été traités de « parasites », de travailleurs payés à rien faire.

Ces actions contre-nature de la classe moyenne ont été décrites de manière lumineuse par l’écrivain Arturo Jauretche dans son ouvrage El medio pelo en la sociedad argentina (1966). Il appelait « medio pelo » ce membre de la classe moyenne toujours prompt à rejeter le gouvernement et l’État car considéré comme naturellement corrompu et qui éprouve une haine et un dégoût viscéral pour les classes populaires.

A cette description faite de ce « medio pelo », il faut ajouter une caractéristique propre au continent latino-américain et en particulier en Argentine. C’est que les citoyens de classe A et B ne se caractérisent pas en fonction de leur religion ou de leur origine comme en Europe ou aux États-Unis mais qu’au contraire la différenciation se fait ici à partir de questions purement économiques, ce qui fait que la classe moyenne, à peine sortie du gouffre de la pauvreté, tente immédiatement d’écraser celui qui se trouve plus bas que lui.

Une autre question à prendre en compte est le déracinement que possède cette classe moyenne, une classe qui regarde en permanence vers le Nord et aspire à ressembler à l’Anglais ou au Français alors que dans le même temps, cette même classe moyenne méprise son frère du Sud. Ce déracinement se reflète également dans la préférence faite pour les produits venus de l’extérieur au détriment de ceux créés par l’industrie nationale. Ce phénomène a débuté avec la dernière dictature et s’est particulièrement accéléré pendant les années néolibérales (1990-2003).

Dans les années 1990 en effet, l’Etat a été littéralement pillé et vidé de sa substance. Le président Carlos Menem, grand promoteur de cette vague néolibérale fut pourtant réélu pour un second mandat alors même que la situation économique et sociale devenait alarmante. Seule une explosion sociale sans précédent contre cette politique suicidaire a permis une brève union entre la classe moyenne et les classes populaires.

Cette union s’est imposée face au désastre de la situation en cours : 25% de chômage et une pauvreté dépassant largement les 50%. La fin de la contestation sociale s’est terminée dans le sang : 38 morts, tous tués par la police. Des assassinats qui n’ont fait qu’enflammer encore un peu plus la contestation.

Malheureusement, de ces événements tragiques, il n’est ressorti aucune conscience solide capable de réfléchir sur comment on en était arrivé à un tel chaos. C’est ainsi que la classe moyenne, à peine était-elle sortie de ce cauchemar, s’est désolidarisée de ses compatriotes pauvres avec qui elle avait pourtant lutté sur la mythique place de Mai pendant les jours tragiques de la crise.

Le risque que fait courir le modèle proposé par Mauricio Macri ne se réduit pas à la destruction sur le plan économique et social du pays, mais sur le plan culturel car ce projet de société pourrait engendrer un vrai chaos et un recul des libertés fondamentales. Lorsqu’il est question de recul culturel, il s’agit de rappeler les votes négatifs du parti de M. Macri contre le mariage homosexuel, la loi sur l’identité des genres, la loi sur la Procréation médicalement assisté (PMA) ou encore la loi visant à condamner la traite d’êtres humains.

Lors des douze dernières années, l’Etat a servi à légitimer les droits des groupes minoritaires qui se retrouvaient très souvent exclus et discriminés par l’imaginaire collectif. Ces mesures progressistes ont permis une insertion sociale de ces minorités comme jamais cela ne s’était vu sur le continent, plaçant ainsi le pays à l’avant-garde, en matière de droits sociaux, non seulement au niveau régional mais aussi au niveau mondial.

Ainsi, c’est à travers la haine générée par certains médias aux bottes du pouvoir en place, à l’aveuglement du peuple face à l’importance d’un État actif et à la distance artificielle que tente de mettre en place la classe moyenne avec les couches populaires, qu’est née cette grande fracture qui a tant fait parler ces dernières années.

Cette fracture ne pourra disparaître qu’avec une plus grande intégration sociale, avec plus d’emploi, plus d’État et un marché plus régulé. En définitive, jamais avec un modèle Néolibéral.

Source : Le Journal de Notre Amérique, avril 2016