Mondialisation: quel espoir pour le développement ? (1/2)

A l’heure où le FMI reconnaît la contre-productivité de ses méthodes néolibérales et des politiques d’austérité qu’il impose aux pays depuis 35 ans, une petite mise au point sur l’état du développement dans le monde ne semble pas dénuée d’intérêt. Nous sommes allés à la rencontre d’Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement depuis 2008 et auteur des ouvrages « Mondialisation : qui gagne et qui perd ? » et « La nouvelle géographie du développement ».

 

 

Vous avez rédigé en 2010 un bilan critique sur les objectifs du millénaire pour le développement. Estimez-vous que ce constat est toujours d’actualité aujourd’hui et pourquoi ?

 

L’épisode des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) est maintenant terminé. L’analyse critique que je faisais en 2010 insistait sur le fait que les OMD avaient pour seul but de lutter contre l’extrême pauvreté en se basant sur quelques indicateurs sociaux. C’est d’ailleurs le paradigme de la lutte contre la pauvreté au début des années 2000 qui a lancé ces objectifs mais il n’y avait aucune réflexion sur les causes structurelles des problèmes sociaux et d’extrême pauvreté, ni sur les questions économiques et politiques internationales.

Donc finalement, le bilan des objectifs du millénaire est en phase avec cette analyse. Le taux d’extrême pauvreté a quand même été réduit de moitié, même si cette lutte contre l’extrême pauvreté a été mise en place en 2000 et si les objectifs sont calculés par rapport à 1990. Ce qu’il faut souligner aussi, c’est que les principaux pays qui ont permis d’atteindre certains objectifs du millénaire sont des pays qui n’ont pas répondu à la logique demandée par ces objectifs.

 

Les pays qui sont parvenus à atteindre des résultats de développement seraient ceux qui n’ont pas suivi les critères recommandés par les OMD. Comment expliquer ce paradoxe ?

 

En fait, ceux qui ont engendrés les meilleurs résultats sont des pays qui ont développé des politiques économiques et industrielles qui ont eu des retombées sur les revenus des populations. C’est évidemment le cas de la Chine, ce qui explique que 98 % de la réduction mondiale de l’extrême pauvreté entre 1980 et 2005 s’est réalisée dans ce pays.

Cette avancée a provoqué un effet d’entraînement progressif sur les pays en voie de développement, des pays d’Amérique latine au reste de l’Asie orientale et dans une moindre mesure à d’autres pays d’Asie et d’Afrique. Le paradoxe est que ceux qui ont le mieux réussi sont ceux qui ont pris leurs destins en main et n’ont pas compté que sur l’aide extérieure pour financer les services sociaux de base.

A partir du moment où un pays pauvre dépend de l’aide extérieure pour financer son éducation, sa santé, etc…, lorsque l’aide au développement diminue, voire disparaît, tous les effets de cette aide extérieure disparaissent. On est resté avec les OMD dans cette logique de lutte contre la pauvreté induisant un système relationnel entre un Nord qui aurait atteint le summum et un Sud qui devrait faire des efforts pour le rattraper. Nous nous trouvions toujours dans une approche découlant de la théorie de la modernisation promue par les Occidentaux depuis les années 50.

 

Que pensez-vous des 17 nouveaux objectifs pour le développement durable ?

 

Les objectifs du développement durable sont une réponse à plusieurs problèmes. D’abord, ce sont des objectifs universels qui engagent aussi bien les pays du Nord que les pays du Sud, même si l’approche différenciée est inscrite dans ces objectifs, puisque les problèmes sont exacerbés dans les pays pauvres. Mais au moins on sort de cette logique binaire qui considère que seul le Sud doit faire des efforts.

Une deuxième avancée importante est qu’on dépasse clairement les seuls objectifs sociaux. On parle des questions d’inégalités sociales, de conditions de travail et d’industrialisation, questions qui étaient complément absentes des objectifs du millénaire. On parle également d’une transition vers des modes de production et de consommation durables et plus équitables. Sur le papier, ces objectifs sont beaucoup plus ambitieux que les OMD et leur approche est beaucoup plus complète.

 

En théorie ces objectifs paraissent prometteurs mais ambitieux, comment savoir s’ils seront efficaces dans la pratique ?

 

On peut calculer les résultats par statistiques, mais le problème est que plus un pays est pauvre, moins il y a de données statistiques fiables, voire aucune. C’est un peu les limites des ODD. Dans le cadre du sommet de septembre 2015, 230 indicateurs ont été définis alors que seule une dizaine d’entre eux peuvent être actuellement vérifiés. Cela reste un exercice très technocratique qui masque la difficulté de production de données dans les pays très pauvres.

D’ailleurs, dans les pays en voie de développement, un enfant sur trois n’est pas inscrit sur les registres publics par les parents et se retrouve donc hors statistiques. Dans certaines régions rurales des pays pauvres, en Afrique subsaharienne par exemple, on ne trouve pas forcément une commune proche pour pouvoir enregistrer les naissances et cela coûte souvent trop cher pour les familles pauvres. Il faut donc prendre ces statistiques avec des pincettes parce qu’il y a des dizaines de millions d’enfants de moins de 5 ans qui sont concernés par la mortalité infantile mais qui ne sont pas référencés et restent donc hors statistiques.

 

Aujourd’hui on parle beaucoup de « développement », pouvez-vous nous expliquer comment s’est construit ce concept?

 

Le concept de développement est né après la 2ème guerre mondiale, au début de la guerre froide, au moment des indépendances. La première phase qui a émergé dans les années 50 a élaboré la théorie de la modernisation selon laquelle certains pays industrialisés, et les Etats Unis en premier lieu, avaient atteint le stade suprême et représentaient le modèle à suivre. Ces derniers devaient donc aider les pays sous-développés à rattraper leur retard et à franchir les étapes nécessaires pour parvenir à la société capitaliste de consommation de masse. On trouve à cette époque exactement la même logique évolutionniste et paternaliste du côté du bloc soviétique. La seule différence étant la finalité, qui n’était plus la société capitaliste mais la société communiste sans classes.

Ces deux approches étaient contestées par les pays du Tiers Monde, tels qu’ils se sont appelés eux même, c’est à dire les pays du 3ème Monde, qui refusaient de s’aligner sur l’un des deux camps durant la Guerre Froide. Face à cette logique évolutionniste, le Tiers Monde a mis en avant la théorie de la dépendance, dénonçant le caractère inégal de l’échange issu de l’exploitation coloniale. Cette théorie explique que les pays anciennement colonisés ont été forcés de se spécialiser dans des produits à faible valeur ajoutée, comme les matières premières tandis que les pays « développés » se sont spécialisés dans les produits industriels à forte valeur ajoutée. Et cet échange inégal a créé un fossé économique et social qui n’a fait que se creuser durant le 19ème et le 20ème siècle entre le Nord et le Sud.

Le Tiers Monde prônait l‘industrialisation par substitution des importations, afin de créer ses propres industries et de sortir de la seule dépendance envers les matières premières. Cela a fonctionné dans quelques rares pays : Taiwan et la Corée du Sud sont les principaux succès. Mais la majorité des pays du Tiers Monde ont été gravement touchés par la crise de la dette des années 80, qui a mis un terme aux politiques de substitution.

 

Le concept  a-t-il évolué au fil des crises financières?

 

On est en effet passé aux Programmes d’Ajustement Structurel (PAS) et à la consécration du “Consensus de Washington”  à la fin de la guerre froide. Le problème était désormais le refinancement de la dette. Par conséquent, la plupart des pays en voie de développement ont subi des politiques d’austérité importantes dont les effets ont été contre-productifs. A l’inverse, en Asie Orientale où ne s’appliquait pas le consensus de Washington, on a enregistré des performances économiques et sociales impressionnantes.

C’est ce qui fait qu’aujourd’hui l’Asie Orientale est la région économique la plus dynamique du monde. Finalement, la crise de légitimité de ce consensus est arrivée suite aux violentes crises financières qui ont touché les pays émergents d’Amérique Latine et d’Asie mais aussi la Russie, dont certains étaient considérés comme les modèles de réussite de ce consensus.

Ces crises financières à répétition ont débouché sur un nouveau paradigme du développement, celui de la lutte contre l’extrême pauvreté. Sont alors apparus les OMD ainsi que les Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté qui ont remplacé les programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. Mais comme je le disais, les pays d’Asie orientale, qui avaient déjà entamé des trajectoires de développement singulières, ont continué à le faire. Quant à l’Amérique Latine, elle a connu des virages à gauche avec des dirigeants et des populations qui voulaient rompre avec le consensus de Washington. Ce qui a entraîné une montée en puissance des échanges Sud-Sud qui progressent aujourd’hui deux fois plus vite que les échanges Nord-Sud.

Nous sommes sans doute à l’aube d’une 4ème phase, celle de la reconfiguration des relations Nord-Sud, et plus largement des relations internationales, dans le cadre du basculement vers un monde plus multipolaire. En tout cas, la grille de lecture d’un monde où le Nord domine et le Sud est la victime passive est complètement dépassée. Nous sommes dans le début d’un rééquilibrage Nord-Sud, même si évidemment il y a un processus de diversification croissante des pays du Sud et des effets de domination dans le cadre de la coopération Sud-Sud.

La Chine exporte des produits industriels et échange des matières premières avec les autres pays du Sud et, même si cela permet aux pays du Sud de diversifier leurs partenaires d’investissements, cela participe à reproduire le même schéma de domination et d’échange inégal. Le fait que l’on aille vers un monde davantage multipolaire ne signifie pas forcément que l’on se dirige vers un monde plus égalitaire et plus juste. Le scénario le plus probable est que cette reproduction des effets de domination auquel on assiste aujourd’hui aboutira à un ordre mondial où quelques puissances émergentes du Sud pourront rejoindre le Nord et partager les sièges de décisions. Tandis que la majorité des pays du Sud resteraient à la périphérie du système international.

 

Existe-t-il une corrélation entre ce phénomène et celui de “l’aide au développement” ? Et finalement, quelles seraient les conséquences d’une hypothétique annulation de la dette ?

 

La question de la dette doit, elle aussi, s’appréhender en phases. Dans la première phase de l’endettement public, au début des années 80, c’était les Etats et quelques banques qui prêtaient l’argent aux pays du Tiers Monde. Fin 80 et début 90, à l’heure où l’on pensait que la mondialisation réglerait tous les problèmes, cela a débouché sur le refinancement de la dette sur les marchés financiers internationaux. Il ne s’agissait plus de quelques créanciers bien identifiables, quelques Etats ou quelques banques, mais d’une multitude de créanciers privés.

Il y a ensuite eu une vague de crises financières à la fin des années 90. Les pays en développement qui avaient retenu la leçon des années précédentes ont cherché à accumuler, au début des années 2000, des réserves pour créer une sorte d’assurance face aux chocs externes. Une série de pays se sont mis à accumuler de plus en plus de réserves de change en exportant plus qu’ils n’importaient, tout en remboursant de manière anticipée leurs dettes auprès du FMI et de la Banque Mondiale. L’intérêt était de se libérer des conditionnalités contreproductives qui ont accompagné les plans de sauvetage suite aux crises financières.

Durant la première décennie des années 2000, le contexte et la conjoncture sont plus favorables. Les pays émergents sont devenus les banquiers du monde en quelque sorte, à l’image de la Chine qui a accumulé plus de 3000 milliards de dollars en réserve de change et qui est devenue le créancier des Etats Unis en termes d’achat de titres de la dette.

 

Et au cours de cette décennie, quelle est votre analyse ?

 

Aujourd’hui, la conjoncture est en train de se renverser. Pendant la période de vaches grasses, les pays en développement et les entreprises des pays émergents se sont de plus en plus endettés auprès des marchés financiers, or on assiste depuis 2012-2013 à l’effondrement des prix des matières premières et les Etats-Unis planifient une hausse de leurs taux d’intérêts, à partir desquels sont déterminés les taux internationaux. Par conséquent, les pays en développement se trouvent menacés par une nouvelle crise de la dette. A partir du moment où les capacités de remboursement d’un pays diminuent, les agences de notation diminuent leur appréciation de la solidité financière, ce qui augmente la prime de risque, et donc les taux d’intérêts. Cela entraine un cercle vicieux, qui ne touche pas seulement les pays du Sud d’ailleurs, mais aussi l’Europe, à commencer par la Grèce.

Paradoxalement, cette question de la dette a été oubliée pendant une décennie entière dans les pays en développement, alors qu’on en a beaucoup parlé en Europe. Il serait utile d’avoir un mécanisme multilatéral de restructuration de la dette qui permette de négocier des restructurations ou des annulations de la dette s’imposant à l’ensemble des créanciers, et ainsi contrer les fonds vautours.

Les fonds vautours sont motivés par l’appât du gain, ils consistent à racheter des parts bradées de la dette à un pays qui est en crise. Ce sont des dettes dont on sait pertinemment que l’Etat ne pourra pas les régler, mais on attend que l’Etat se trouve en cessation de paiement pour pouvoir l’attaquer en justice et lui demander de payer à prix plein avec des taux de profits de plusieurs centaines de pourcents. La difficulté aujourd’hui est liée à la multiplicité des créanciers, dont certains refusent de participer aux opérations d’annulation de dette.

 

Comment s’attaquer à cette difficulté ?

 

Ce qu’il manque et ce qu’il faut, c’est mettre en place ce mécanisme indépendant de restructuration de la dette souveraine permettant à un Etat en défaut de négocier un accord d’allègement de dette s’imposant à tous ses créanciers. Cette solution a déjà été proposée il y a une quinzaine d’années par le FMI suite à la crise de la dette en Argentine. A cette époque, l’UE y était favorable, mais l’administration Bush a mis son véto. Aujourd’hui, on fait marche arrière dans les pays européens, ce qui est paradoxal puisque l’UE elle-même aurait besoin de cet outil.

 

Pouvez-vous donner un exemple précis ?

 

La Grèce est bien une caricature de ce cercle vicieux de la dette. Car il est connu que 95 % des prêts octroyés à la Grèce ont servi à rembourser ses créanciers. La population grecque n’a vu que 5 % de ces « aides » et, en échange, elle s’est vu imposer un plan d’austérité violent et contre-productif. Il n’y a quasiment plus aucune couche de la population qui soit épargnée. Les populations sont à bout, le phénomène de la montée des extrémismes en Europe y est directement relié.

La question de la dette et de l’austérité renvoie à la question de l’intérêt des créanciers privés par rapport à l’intérêt général. Et comme pour l’instant c’est totalement déséquilibré, cela va se sentir dans les urnes. La décrédibilisation des classes politiques traditionnelles de tous bords va se poursuivre, avec le risque de désintégration de la construction européenne puisque l’on est en train de faire le lit des forces nationales-populistes qui sont eurosceptiques.

En d’autres termes, en menant cette politique de l’autruche, l’Union européenne creuse sa propre tombe.

 

Fin de la première partie de l’interview (à suivre)

Source: Investig’Action


Mondialisation : qui gagne et qui perd

livLa mondialisation favorise-t-elle ou, au contraire, est-elle défavorable au développement ?

Selon la théorie néolibérale, dominante depuis les années 1980, la réponse est clairement positive. Selon la théorie de la dépendance, dominante dans les milieux tiers-mondistes au cours des années 1960 et 1970, la réponse est franchement négative.

La thèse de cet ouvrage renvoie ces deux théories dos à dos : contrairement à la théorie de la dépendance, la hiérarchie de l’économie mondiale n’est pas figée et les pays du Sud ne sont pas condamnés au sous-développement ; contrairement à la théorie néolibérale, les gagnants de la mondialisation sont les pays qui n’en ont appliqué que partiellement les règles et ont disposé d’une marge d’action suffisante pour opérer, par le biais d’un État développementaliste, une intégration stratégique à l’économie mondiale.

En cherchant à identifier qui, dans le monde en développement, sont les gagnants et les perdants de la mondialisation, cet ouvrage analyse les causes et les origines historiques des inégalités Nord-Sud, l’émergence du tiers-monde et des théories du développement, l’impact de la mondialisation sur les marges de manœuvre politiques des pays en développement et les implications du décentrage progressif du « système-monde » vers un ordre mondial de plus en plus multipolaire, au fur et à mesure que le centre de gravité de l’économie politique mondiale bascule des pays occidentaux vers l’Asie orientale. Il aborde ainsi le développement en tant que question majeure d’Economie politique internationale.

Arnaud Zacharie est secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11). Il est également maître de conférences à l’Université de Bruxelles (ULB et à l’Université de Liège (ULg), ainsi que collaborateur scientifique au Centre d’étude sur la coopération internationale et le développement (CECID) de l’ULB et à l’Unité de recherche en Relations internationales de l’ULg. Il est docteur en Sciences politiques et sociales, est doté d’un double Master en Etudes européennes pluridisciplinaires et en Relations internationales, ainsi que d’une licence en communication. Il a écrit plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur la mondialisation et le financement du développement, dont « Le nouveau désordre international et les raisons d’en sortir » (2005) et « Refonder les politiques de développement. Les relations Nord-Sud dans un monde multipolaire » (2010).