Macri et l’indice SDM, Sánguche de Milanesa

Mauricio Macri, président élu le 22 novembre 2015, représentant de l’alliance Cambiemos, se présente comme l’homme du changement après trois mandats du kirchnérisme (un pour Néstor Kirchner, 2003-2007, et deux pour Christina Fernández de Kirchner, 2007-2015). Suite à une campagne politique proche de la politique spectacle, de la Pop politique, Mauricio Macri annonça la couleur avec une hausse immédiate des tarifs du gaz, de l’électricité et de l’eau pour récupérer le déficit laissé par l’ancien pouvoir et ses mesures sociales, ce populisme de gauche effrayant, glaçant le dos des grands entrepreneurs. Le président Macri, en bon élève du capitalisme et de Washington, décidait d’un grand bond en arrière, retour vers la dernière décennie du XXe siècle, faisant la part belle aux néo-Chicago Boys et autres FMIstes, menaçant les travailleurs, les entreprises récupérées en autogestion et les syndicalistes. 

 

“S’il n’y a pas de pain pour le pauvre, il n’y en aura pas non plus pour le riche”
B
uenos Aires, Plaza de Mayo, 25/08/2016

 

La rue grondait, se mobilisait contre le tarifazo1, cette hausse de 400% des tarifs de gaz, d’électricité et autres services, à titre d’exemple à Cafayate l’électricité est passée de 300 à 1300 pesos argentins pour la même quantité consommée. Mais le gouvernement n’a pas pris la mesure du mécontentement, ou a feint de ne pas saisir, jusqu’à ce jour du 18 août 2016 où la cour a décidé d’annuler le tarifazo du fait de l’absence d’audiences publiques préalables à l’augmentation2.

Toutefois face à la complexité de la question du tarifazo, et sans faire d’économie de comptoir, la décision de prendre en compte un nouvel indice économique qui ne soit ni l’IDH, ni l’IBEE, ni l’IPH, répond au désir de rendre perceptible la situation actuelle argentine au plus grand nombre.

L’indice Toyota Corolla de Carmudi3 ou l’indice Big Mac de The Economist4 auraient pu être choisis, mais comme il est de notoriété publique, Mc Donald’s sait jouer avec le Big Mac pour qu’il reflète une réalité parallèle non représentative du monde réel.

La firme étasunienne réduit le prix de son produit phare pour en faire un produit d’appel, augmente ses autres produits ou propose de nouveaux sandwichs plus grands et plus chers comme l’Angus Premium Deluxe. Néanmoins, d’après The Economist, le Big Mac a connu une hausse assez conséquente depuis l’élection de Monsieur Macri, passant de 28 pesos en juillet 2015 à 33 pesos en janvier 2016 soit une augmentation de 17.85%. De la même façon, le menu Big Mac a évolué fortement, de 80 pesos en août 2015 à 87 pesos en janvier 2016 puis 110 pesos en juillet 2016, et ce d’après le relevé bancaire d’un argentin5.

Cela étant, pour bien rendre compte de la réalité des argentins, l’indice SDM, Sánguche de Milanesa, a été retenu. En effet, ce sandwich typique argentin, repas quotidien pour certains est présent dans chaque province du pays avec ses multiples variantes. Profitant d’un périple à travers le nord du pays, un état des lieux de l’évolution des prix a pu être dressé à partir de plusieurs témoignages6.

Bien entendu, cette petite cartographie du SDM a pour but de proposer un indice concret, reflet de la réalité quotidienne des argentins, qui soit accessible sans avoir besoin de solides connaissances économiques. Néanmoins, au-delà de la dimension folklorique, le SDM demeure un indice viable dans la mesure où ce sandwich est bien plus qu’un simple encas, mais un élément culturel fort, une tradition fondamentale dans la ville de San Miguel de Tucumán où cette enquête a démarré.

La sandwicherie Don Pepe, située dans le quartier Tribunales, illustre l’importance du SDM pour les habitants de la capitale de la province puisque chaque tucumano, toutes classes sociales confondues, vient y manger. Ainsi, le cartonero qui vient chercher son repas avec sa paye du matin côtoie le menuisier du quartier ou bien les avocats et juges qui sortent du tribunal pour déjeuner.

Les étudiants du secondaire et de l’université composent leur sandwich de milanesa dans la même file que les employés des services publics, les enseignants et les policiers. Ce même cartonero retrouve les mercredis le trompettiste qui joue dans le quartier, les mariachis le jeudi et le jeune rappeur, aux textes politiques engagés, le samedi.

A travers ce prisme social, le SDM constitue un trait d’union fort au sein de la population de Tucumán qui s’enorgueillit de cette tradition, à tel point que le 18 mars ce célèbre el díadelSándwich de Milanesa en hommage à José Chacho Leguizamón ; propriétaire décédé de la très connue sandwicherie Chacho de l’avenue Aconquija à YerbaBuena, ville collée à Tucumán, dont les quatre derniers sandwichs vendus le jour de la fermeture ont été congelés et vendus sur le site Mercado Libre au prix de 1800 pesos avec le titre éloquent « d’œuvre d’art gastronomique »7.

Que les gens se rassurent pour Tucumán, la sandwicherie, désormais gérée par la fille de Chacho, a rouvert ses portes et accueille à nouveau les tucumanas et tucumanos. Cet engouement autour du sandwich permet de saisir pleinement la pertinence de l’indice SDM.

 

 

                Annonce Mercado Libre

 

Ainsi à Tucumán, berceau de l’indépendance, le SDM est passé de 30 pesos en septembre 2015 à 36 pesos en novembre 2015 puis à 45 pesos en août 2016 chez le célèbre Don Pepe, soit une hausse de 50%. A Cafayate, ville de la vallée Calchaquí, économiquement épargnée du fait des activités viticoles et de la fréquentation touristique, le SDM a augmenté de 28.5% passant de 35 pesos à 45 pesos.

A Salta, capitale de la province du même nom, un étudiant, futur professeur d’anglais et travaillant dans un hostal de la ville, confia que le sandwich, orgueil du nord argentin, est passé de 40 pesos à 55 pesos soit une augmentation de 37.5%. L’ouvrier viticole rencontré à Cafayate expliquait auparavant que la situation était beaucoup plus dure dans les capitales de province et les hausses respectives à Tucumán et Salta confirment ce constat.

Toutefois, en ce qui concerne la capitale fédérale, Buenos Aires, l’indice SDM révèle que les prix varient également en fonction des zones, des quartiers au sein même de la ville. Dans la zone du Retiro, situé au nord de la ville, zone des gares ferroviaires et omnibus avec un flux de passagers important, le SDM a vu son prix bondir de 30 pesos à 50 pesos, soit une hausse de 67% en dix mois.

Le sándwich de milanesa común passa de 40 pesos à 60 pesos sur la même période dans d’autres quartiers de la ville alors que le sándwich de milanesacompleta, c’est-à-dire avec tomate, fromage et salade, augmenta de 56% passant de 48 pesos en août 2015 à 75 pesos en juin 2016, pouvant atteindre 115 pesos comme par exemple au bar Los 36 billares8 situé sur Avenida de Mayo. Enfin, le fil de discussion de Facebook a révélé que le menu SDM Completa avec frites avait connu une augmentation de 100%. Les habitants de Buenos Aires pouvaient payer 35 pesos en décembre 2015 contre 70 pesos aujourd’hui, et ce dans la même sandwicherie.

Ainsi, il n’est pas étonnant de voir fleurir les tags, parfois ironiques, souvent violents, sur Macri et l’augmentation de la pauvreté9dans les villes argentines et ce jusqu’à l’Infiernillo, petite bourgade perdue dans les montagnes à 3042m d’altitude sur la route d’Amaicha à trente minutes de Tafidel Valle où Monsieur Macri est également synonyme de la faim.

 

  

“Macri, ce vautour”, “Le capitalisme est un vautour”,  Salta

 

 

 

 

 

“Macri, traitre à la patrie”, Buenos Aires, Perón/Reconquista

 

 

 

 

 

 

 

“Macri, coeur de pétrole”, Buenos Aires

 

 

 

 

 

 

 

 

“Macrix est arrivé”, Buenos Aires, Defensa/H. Yrigoyen

 

Le changement est bien en marche en Argentine mais l’indice SDM permet à qui le souhaite de s’interroger sur les bienfaits de l’utopie néolibérale et sur la considération du nouveau président pour le bien-être de tous ses concitoyens.

Imaginons un instant en France, notre célèbre baguette, fidèle compagne de nos petits déjeuners, déjeuners et autres soupers, augmenter de 28% à 100%… L’heure de la révolution ne serait pas loin de sonner !

 

Notes :

1 http://www.telesurtv.net/news/Cronologia-del-tarifazo-de-Macri-en-Argentina-20160713-0056.html

2 http://www.pagina12.com.ar/diario/ultimas/20-307195-2016-08-18.html

3 http://www.carmudi.com.ph/journal/carmudi-presents-the-toyota-corolla-index/

4 http://www.economist.com/content/big-mac-index

5 Pour avoir accès à un nombre de données suffisamment important, nous avons démarré depuis Buenos Aires un fil de discussion autour de l’évolution des prix du Big Mac et du Sandwich de Milanesa sur Facebook

6 Les personnes interrogées n’ont pas précisé leur adhésion politique, seulement leur profession : dessinateur, étudiant, ouvrier viticole, professeur.

7 http://www.lagaceta.com.ar/nota/523822/informacion-general/compraron-sandwiches-chacho-venta-internet.html

8 http://los36billares.com.ar/menu/L36B_menu.pdf

9Le taux de chômage a augmenté durant les premiers mois de la gouvernance Macri et les derniers chiffres publié font état d’un taux de chômage de 9.3% en août 2016 : http://economia.elpais.com/economia/2016/08/23/actualidad/1471986898_368215.html, http://www.infobae.com/economia/2016/08/23/el-desempleo-subio-a-93-en-el-segundo-trimestre-de-2016/

Photos : Camille Pouzol

Source: Journal Notre Amérique, janvier 2017