L’indigne compromission de l’Académie française

 

L’attribution du Grand prix du roman 2015 de l’Académie française à « 2084. La fin du monde » (Paris, Gallimard) de Boualem Sansal – distingué avec le Franco-Tunisien Hedi Kaddour – est consternante ; elle garde, inévitablement, un regrettable caractère polémique, inaccoutumé dans la longue histoire de l’institution fondée, en 1635, par le cardinal Richelieu, ministre-gouverneur de France. Ce récit d’histrion racoleur se projette dans un climat d’inquiétude de la France depuis les attentats islamistes du 7 janvier 2015 à Paris. Et il en joue pleinement, dans une confusion délibérément entretenue entre Islam et islamisme, majorant parfois un fond de peur irrationnelle, surgissant d’âges pervers de l’Humanité.

L’intention de l’auteur était d’écrire, dans une imitation tendancieuse de George Orwell et de son « 1984 » (1949), le roman d’un totalitarisme nouveau d’origine islamique, menaçant l’intégrité du monde occidental. Or ce qui est cause dans le récit, qui contribue par ses fumeux amalgames à favoriser la vague d’islamophobie en France, est plus une critique outrancière de la culture et des pratiques coraniques qu’une mise en cause directe de l’islamisme armé, des formations de l’AIS au GIA, du GSPC à AQMI, sévissant en Algérie, à leurs sanguinaires avatars au Moyen Orient, comme le Front Nosra et ses appendices nombreux, aujourd’hui soutenus militairement et financièrement par l’Occident, et l’État islamique.

Il peut être, à la fois étonnant et inattendu, que l’institution française, gardienne des valeurs humanistes de la langue, de la littérature et de la civilisation de son pays, fasse le choix d’un livre de haine et de séparation. Si l’Islam est la religion de la majorité de la population algérienne, il l’est également pour beaucoup de nations dans le monde et pour plusieurs millions de citoyens de France et d’Occident. Se déclarant athée et foncièrement hostile à l’Islam et à sa langue sacrale, l’arabe, Boualem Sansal écrit un pamphlet dans la tradition intellectuelle française la plus récusable d’Édouard Drumont et de « La France juive » (1886), jetant l’opprobre sur une religion et ses croyants. S’il faut reconnaître à l’écrivain l’exercice du libre-arbitre, de la liberté de pensée, de création et d’expression, il faut aussi pouvoir dire qu’il est consenti au pire. « 2084. La fin du monde » et son incendiaire discours d’escorte injurient et humilient des hommes et des femmes, qui en raison de leur foi en une religion de paix et de partage, sont les premières victimes de l’islamisme partout dans le monde. En Algérie, plus de 200000 personnes, dont des bébés asphyxiées dans des fours à chaux, ont été livrées dans les années 1990 à la folie exterminatrice de l’islamisme.

Pour Sansal, l’islamisme, qui n’est pas le thème essentiel de son roman, n’est pas considéré comme une dérive politique dans les États musulmans, créée et encouragée par les monarchies et les Émirats pétroliers et gaziers d’Arabie et du Golfe, mais comme un phénomène consubstantiel à l’Islam et à la singularité de son observance. Voilà donc l’ennemi de l’espèce humaine qu’il dénonce, cet Islam contre lequel il appelle et mobilise les opinions publiques en Occident. Dans la même envolée réductrice, l’arabité – obsessionnelle chez lui – devient une race et une nation, alors qu’en Algérie, et aussi dans d’autres États du monde musulman, elle n’est qu’un substrat culturel, comme peuvent l’être l’amazighité et d’autres emprunts culturels méditerranéens ou européens. Sansal fustige l’Islam et l’arabité et en nourrit les desseins perfides d’une infinie guerre. Cette représentation quasi-caricaturale de l’Algérien et des Musulmans en Arabes fanatiques du Nejd wahabite, coursant leurs chameaux à l’ombre des derricks, n’est pas seulement trompeuse, qui en fait l’origine des malheurs du monde.

Ces dernières années, depuis la publication du « Village de l’Allemand. Le journal des frères Schiller » (2008), le discours rageur de Sansal, forgeant le discrédit de l’Islam et de l’arabité, est adossé à un rapprochement avec Israël et à une insistante stigmatisation de la Palestine et des Palestiniens. Cette conviction factuelle de l’intangible vérité de l’État hébreu, professée en Israël et dans ses agences (le B’nai B’rith et le CRIF, notamment), et une vaine opposition mondaine au pouvoir d’Alger dans les chaumières de France, ont pu servir, à Paris, les ambitions de carrière littéraire démesurées de l’écrivain, soutenues par le puissant lobby sioniste des champs littéraire et médiatique parisiens. Elles ont trouvé un débouché dans la pensée aride de l’intelligentsia française, dans les écrits d’Alain Finkielkraut, de l’Académie française, Régis Debray de l’Académie Goncourt, Michel Onfray, Eric Zemmour, et du chevalier blanc de l’Apocalypse printanière arabe Bernard-Henri Levy et de bien d’autres zélateurs de moindre acabit d’un esprit français enkysté.

Le prestige médiatique de Boualem Sansal et le succès de librairie de son « 2084 », suscités par un méprisable commerce de la peur de l’Islam et de l’arabité, ne peuvent justifier une consécration qui échappe aux habituelles règles d’une juste et loyale compétition de légitimité littéraire. Aucun des écrivains français, assimilés ou étrangers, en lice, en 2015, dans les prix littéraires parisiens n’a surjoué les émotions des foules pour emporter la mise. Il est, certainement, paradoxal, au moment où les jurys des Académies Goncourt et Renaudot se sont clairement et salutairement défiés de Boualem Sansal et de son « 2084 » islamophobe et l’ont expurgé de leurs dernières sélections, qu’il reçoive à titre de compensation la palme de l’Académie française.

Et, il est désolant que cette récompense de mauvais aloi entache les cent années de son Grand prix du roman (1915-2015) qui a accompagné l’histoire exigeante de la littérature française. L’islamophobie dont se réclame Boualem Sansal n’est pas une espérance et elle n’apaisera jamais les deuils des peuples meurtris d’Orient et d’Occident : sa glorification ignominieuse marque une blessure profonde, une sombre écharde dans la mémoire oublieuse de l’Académie française, qui restera l’inaltérable trace d’une indigne compromission. La France littéraire a primé non pas un écrivain de qualité où une œuvre estimable qui durera, mais un sordide lanceur d’alerte, naissant dans les miasmes d’une nation intolérante envers ses Arabes et ses Musulmans au nom de l’islamisme, qui l’a dressé dans ses médias comme l’intempérant gendarme de l’Islam.

Cette distinction d’un écrivain algérien, quels que soient la valeur et le contenu de son œuvre, confirme la volonté de la France de continuer à être, par le biais de ses institutions littéraires, un acteur de premier plan dans les littératures de ses anciennes possessions coloniales, en retardant leur développement aux plans national et international. Si la capacité de la France d’attirer les écrivains d’États indépendants, de les assimiler et de les intégrer dans une sorte de périphérie de sa littérature, est aujourd’hui sans limites, les Algériens devraient être déterminés à préserver l’avenir de leur littérature nationale et de la sortir de l’emprise néocoloniale. L’Algérie ne disputera jamais à la France Boualem Sansal, dans son triste accoutrement de néo-indigène miteux et d’adjudant repu des bauges du sionisme mondial, insulteur des Algériens. Le Grand prix du roman de l’Académie française est le salaire d’inexpiables turpides d’un écrivain qui porte l’habit déshonoré d’un satrape bédouin du second collège, spécialité coloniale d’une France qui n’a pas exorcisé les vieux démons de son passé algérien.

* Abdellali Merdaci est professeur de l’enseignement supérieur. Écrivain-universitaire.

Source : Investig’Action