Liban : que faire face à la crise chronique que traverse le pays ?

 

Après une paralysie du système démocratique qui a duré plus de deux années, la toute récente élection, le 31 octobre dernier, de Michel Aoun comme nouveau président du « pays du cèdre » pose plus de questions qu’elle n’apporte de certitudes. Les dramatiques retombées du conflit en Syrie ont plongé encore plus dans la crise ce petit pays marqué par l’équilibre très fragile de sa double culture de la montagne et de la mer. Pour décrypter ce qui a rendu possible cette nouvelle entente de gouvernement et quels en sont les enjeux pour les mois à venir, nous nous sommes entretenus avec Ghassan Saliba, président du Centre d’Information pour les travailleurs étrangers du Syndicat CCOO de Catalogne et responsable des politiques de cohésion sociale et du monde arabe.

 

Depuis deux ans, le Liban a été plongé dans une longue crise politique. Selon vous, quels sont les plus graves dysfonctionnements révélés par cette crise ?

 

La crise du Liban ne se limite pas à ces deux années et demie sans président de la République ; c’est une crise du régime et elle est générale. C’est un système de partage du pouvoir, de domination du pays sur des bases confessionnelles par une classe politique qui représente en même temps l’oligarchie, le féodalisme et le recours à la religion par cette même classe politique pour défendre ses intérêts. Et, sans aucun scrupule, cette classe politique utilise tous les moyens pour défendre son régime et son pouvoir ; elle se sert de la religion et en appelle aussi à l’appui des puissances étrangères, régionales et internationales. Depuis le dénommé « pacte national », de 1943, qui consacra la division du pays sur une base confessionnelle, en passant par des guerres civiles, des interventions étrangères, et jusqu’à aujourd’hui, le Liban n’a connu la paix que durant peu de temps. Le problème ce n’est pas seulement l’élection d’un nouveau président, le problème c’est ce régime politico-confessionnel lui-même qui a empêché qu’il y ait réellement un État, des institutions qui fonctionnent et la consolidation du concept de citoyenneté face au clientélisme politique et à la corruption.

Ce n’est pas seulement deux années et demie sans président que nous avons vécues, mais c’est aussi un parlement qui a auto-prolongé son mandat par deux fois au cours de ces dernières années et nous nous retrouvons avec tous les services publics et les infrastructures paralysés ou à l’arrêt. L’exemple le plus éloquent est la crise du ramassage des ordures ménagères. Cela fait deux ans que le service d’enlèvement des ordures ménagères est paralysé, et tout ça à cause de la bagarre entre les « représentants politiques confessionnels », maîtres du pays, pour décider du pourcentage de profit qu’ils vont s’octroyer dans le ramassage des ordures. En arriver à un tel degré de décadence prouve l’absence ou la disparition du concept d’État.

 

On pourrait répliquer que l’histoire contemporaine du Liban est marquée par des bouleversements de nature géopolitique d’une grande ampleur…

 

Sans aucun doute. Souvenons-nous que l’accord du Taif, de 1989, parrainé par les États-Unis, l’Arabie Saoudite et la Syrie, a servi pour mettre un terme à la guerre civile, certes, mais pas pour trouver une solution durable et pour la consolidation de l’État. Il a donné lieu à une redistribution du pouvoir entre les différentes confessions et il a consolidé la tutelle étrangère sur le Liban qui fut utile pour pacifier le pays durant quelques années. Mais la paix n’a duré que ce qu’a duré la lune de miel entre la Syrie et l’Arabie Saoudite et, sûrement, entre la Syrie et les États-Unis. En fait, elle a duré jusqu’à la seconde guerre du Golfe et l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en 2003. Depuis, le Liban est entré de nouveau dans une période de tensions politiques, dans un cycle de nouveaux affrontements armés.

L’assassinat de Rafic El Harriri, en 2005, a traduit l’apogée de la confrontation régionale entre l’Arabie Saoudite et la Syrie (et aussi entre les États-Unis et la Syrie) et il a divisé le Liban en deux blocs : le « groupe 14 mars », pro-Arabie Saoudite, et le « groupe  8 mars », pro-Syrie et connu comme « l’Axe de la Résistance » (Syrie-Iran-Hezbollah). L’exploitation de la guerre en Syrie, en 2012, a approfondi encore davantage la division du Liban et a paralysé toutes les institutions du pays. Les politiques se sont divisés entre ceux qui sont contre le régime syrien et se placent sous la tutelle de l’Arabie Saoudite, et ceux qui sont alliés du régime syrien, sous la tutelle de « l’Axe de la Résistance ». À partir de là, le parlement a auto-prolongé son mandat à deux reprises et, depuis mars 2014, il n’y a pas eu d’élection d’un nouveau président de la République.

 

Comment ces tensions se traduisent-elles dans la bataille politique menée au jour le jour ?

 

Il faut souligner le fait que le président de la République n’est pas élu au suffrage universel, mais par le parlement, lui-même divisé par moitié entre le « groupe du 14 mars » et le « groupe du 8 mars ». Chaque groupe a eu son propre candidat. Le « 14 mars » a soutenu, au début, Samir Geagae, de la Phalange libanaise, connu pour ses crimes durant la guerre civile, et le « groupe du 8 mars » a soutenu le général Michel Aoun, allié du Hezbollah. La classe politique qui « gouverne » le pays —, et cela sans le moindre scrupule moral — déclarait qu’il n’y aurait pas d’élections présidentielles au Liban tant qu’il n’y aurait pas un accord entre l’Iran et les États-Unis sur la question du nucléaire, ou bien entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, ou après une solution au conflit en Syrie. Telle est la logique politique qui a régné dans ce pays depuis deux ans et demi.

 

Finalement, le 31 octobre, Michel Aoun a été élu président. Que s’est-il passé pour que Saad El Harriri, chef du « groupe du 14 mars » et de « Courant Futur », accorde son soutien au candidat Michel Aoun ?

 

Plusieurs facteurs ont pu entrer en ligne de compte dans le changement de position de Saad El Harriri, depuis son refus total à l’égard du général Michel Aoun jusqu’à cette conclusion récente d’un accord qui a permis de débloquer les élections et l’arrivée de Michel Aoun à la présidence de la République. Le premier facteur que, moi, je soulignerais c’est l’état de crise que traverse l’Arabie Saoudite, crise économique et échec dans sa guerre contre le Yémen. Le second facteur : l’état de faillite des grandes entreprises de El Harriri, sa holding étant liée à l’économie saoudienne. L’OGER saoudienne et l’OGER Liban sont en faillite l’une et l’autre, avec des milliers d’emplois supprimés et plus d’une année de retard dans le versement des salaires. Cela s’est reflété dans la division à l’intérieur du Courant Futur étant donné qu’une part importante de sa politique a été basée sur le clientélisme et l’argent. En outre, d’autres éléments ont pu intercéder, comme les dissensions au sein de la famille royale saoudienne, la prise de distance entre l’administration des États-Unis et l’Arabie Saoudite, l’accord Iran-États-Unis en marge de l’Arabie Saoudite ou le rapport de forces régional en faveur de l’axe Russie-Syrie-Iran.

En tout cas, indépendamment des raisons du changement de position de Saad El Harriri et de l’arrivée de Michel Aoun à la présidence, il est difficile de résoudre le cœur de la crise du régime si on continue d’appliquer cette même logique qui a guidé la politique des groupes confessionnels-politiques du pays. Un nouveau rééquilibrage du pouvoir et la formule adoptée avec un Michel Aoun président de la République et un Harriri président du gouvernement ne résoudront rien. Le premier défi que doit relever le président c’est sa capacité à opérer un changement profond et une réforme qui doit commencer par une nouvelle loi électorale moderne, avec l’élimination de la répartition sur la base confessionnelle, faire que le Liban soit une circonscription électorale unique avec un système proportionnel, plus d’autres réformes pour restaurer les institutions de l’État et les services publics au service des citoyens, etc. Faute de quoi, le général Aoun ne sera qu’un président de plus dans la longue crise chronique du Liban.

 

En tant que pays frontalier, le Liban a été particulièrement concerné par le conflit en Syrie. Comment l’instable situation politique a-t-elle été affectée par l’accueil d’un million et demi de réfugiés ?

 

Depuis toujours et encore aujourd’hui, le destin du Liban est lié à la situation en Syrie. La création même du Liban est le fruit d’une division entre les deux pays avec des frontières artificielles imposées par le colonialisme. Et donc, entre la Syrie et le Liban, il existe des liens historiques, politiques, économiques, culturels et aussi familiaux. Les frontières entre la Syrie et le Liban, dans la pratique, sont inexistantes ; la mobilité des personnes, entre les deux pays, n’est soumise à aucun contrôle. Il faut rappeler la présence, durant plus de 35 ans, de l’armée syrienne au Liban et la domination, durant des décennies, de la Syrie sur la vie politique au Liban. Aujourd’hui, les alliances de la Syrie au sein de « l’axe de la Résistance » (Iran-Syrie-Hezbollah) ont également une influence directe sur la politique libanaise dans sa résistance contre Israël, sans oublier aussi la présence de nombre de Libanais qui combattent en Syrie, autant dans un camp que dans l’autre.

Le conflit en Syrie a aggravé la crise du régime libanais, la paralysie politique au Liban et la disparition de l’État et des infrastructures. Le Liban est un pays sans infrastructures, sans services publics solides, au niveau de la santé et de l’éducation et avec une économie faible. Les secteurs productifs se situent au niveau le plus bas et l’unique secteur qui fonctionne est le secteur financier et bancaire. D’un côté, les traces de plus de 35 ans de présence et de contrôle syrien sur la politique du Liban se sont maintenues d’une façon ou d’une autre, et cela en dépit du conflit en Syrie. D’un autre côté, l’arrivée de presque deux millions de Syriens, en totalisant les réfugiés et les travailleurs immigrés, a aiguisé encore davantage la crise du régime et l’absence des institutions publiques et des infrastructures. Peut-on imaginer un pays qui comptait quatre millions d’habitants, y compris un demi-million de Palestiniens réfugiés, et qui tout à coup voit arriver deux autres millions de personnes ? Sa population en est augmentée de 50 % !

 

Comment la population du Liban a-t-elle vécu cette expérience concrètement ? Et quelle est, aujourd’hui, la situation des réfugiés syriens ?

 

Dans un premier temps, les divers groupes politiques du Liban voulaient tirer profit politiquement de l’arrivée des réfugiés syriens, surtout de la part des groupes proches de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie. Cela a été rendu possible grâce à la distribution anarchique et conditionnée des fonds d’aide et en essayant aussi d’utiliser certains camps de réfugiés pour y introduire des groupes en lien avec Daesh et Jabhat Al Nusra et les utiliser pour déstabiliser le pays à travers le contrôle armé de certains quartiers de Beyrouth, Tripoli, Sidon, des villages frontaliers, en commettant des attentats et des enlèvements de membres des forces armées du Liban. Ce n’est que lorsqu’ils eurent constaté que la majorité des réfugiés syriens refusaient cette manipulation et d’être utilisés que les groupes politiques, comme le « Courant Futur » de Harriri, ont commencé à appliquer des mesures de contrôle sur l’entrée des réfugiés. Il faut souligner le rôle de l’armée du Liban qui, malgré ses moyens modestes, est parvenue à affaiblir et à démanteler des groupes qui tiraient profit des réfugiés.

L’autre aspect de la répercussion du conflit syrien et de l’arrivée de réfugiés en âge de travailler c’est l’arrivée massive, sans aucun contrôle, d’une main d’œuvre disposée à travailler à n’importe quelles conditions et pour n’importe quel salaire pour pouvoir nourrir leurs familles et cette introduction soudaine de travailleurs a massivement affecté la main d’œuvre libanaise. Les entrepreneurs et propriétaires terriens libanais se sont vus avec la possibilité de surexploiter des travailleurs syriens précaires, en ne leur proposant que des salaires de misère, et de renvoyer des travailleurs libanais. Cela ne s’est pas seulement produit dans les secteurs des travaux précaires ou pénibles, mais aussi dans des secteurs qui exigent une qualification et dans le secteur du tertiaire. Les ONG, les syndicats et la gauche libanaise essayent, avec les moyens dont ils disposent, d’instruire sur ces problèmes et de sensibiliser la population du Liban sur le problème du racisme et ils font des efforts importants pour apporter des réponses aux besoins de la population tant libanaise que syrienne, au niveau de la santé, de l’éducation…

 

En Europe, surtout au tout début du processus connu sous le nom de « printemps arabe », a prévalu la tendance à sous-estimer le poids régional des « pétromonarchies », du moins dans le discours dominant… Quel est votre avis à ce sujet ?

 

Dans les processus des soulèvements populaires, mal appelés « printemps arabes », tant en Tunisie qu’en Égypte, je crois que l’Europe et les États-Unis ont utilisé les monarchies du Golfe, ainsi que la Turquie, comme la tête de pont et la source du financement de la contrerévolution. L’Occident et les États-Unis ont été paniqués par la possibilité d’un changement véritablement radical dans les pays arabes, par le changement que représentaient des masses clamant, dans les rues : « Liberté, dignité et justice sociale », et ils ont alors fait intervenir des éléments chargés de détourner ces processus, des éléments contre-révolutionnaires, des groupes en relation avec les Frères Musulmans et des groupes salafistes violents, des assassins telles les diverses filiales de Al Qaeda (Daesh, Jabhur Al Nasra, etc.) ainsi que les Frères Musulmans, financés par le Qatar et la Turquie, tout comme les groupes plus violents, financés par l’Arabie Saoudite.

En réalité, je ne crois pas que l’Europe ait sous-estimé l’influence des pétromonarchies, mais je crois au contraire qu’elle s’appuyait sur elles. Surtout en utilisant leurs capitaux pour financer l’opération et la politique de l’Occident et des États-Unis dans la région. De telle sorte qu’ils ont freiné un changement réel en démembrant des pays comme on l’a vu en Libye, en Syrie et au Yémen et ils ont pu vendre des armes pour des sommes astronomiques aux pays du Golfe, surtout à l’Arabie Saoudite, au Qatar, au Koweït. Les gouvernements européens sont au courant et sont complices du financement des groupes terroristes. Ils sont informés, mais ils maintiennent leurs liens privilégiés avec le Qatar, l’Arabie Saoudite, tous ces pays qui financent le terrorisme.

 

Cinq années ont passé. Comment les forces progressistes du Liban voient-elles l’avenir proche dans la région ?

 

Je crois que nous sommes au début d’un processus de changement qui sera compliqué et long. Tous les processus révolutionnaires connaissent des avancées et des reculs, mais au Moyen-Orient il sera encore plus complexe et douloureux. Les oligarchies locales feront tout leur possible pour empêcher ce changement. À cause de l’importance de la région au niveau stratégique, tant géographique qu’économique et culturel, les États-Unis et l’Europe feront également tout leur possible pour empêcher que les peuples de cette région soient souverains, qu’ils contrôlent leurs propres richesses et leur propre modèle de développement.

Mais les forces progressistes, la gauche arabe doivent d’organiser, s’unir et proposer une alternative nationale et démocratique aux régimes monarchiques et aux dictatures. La gauche, les progressistes laïques sont ceux qui peuvent aller de l’avant dans le processus de changement démocratique, de changement social, pour la dignité nationale en général et dans le soutien à la lutte du peuple palestinien pour recouvrer ses droits nationaux. Le combat du peuple palestinien est toujours et doit rester le combat principal et le but premier des peuples arabes. L’engagement aux côtés du peuple palestinien est le baromètre essentiel pour trier entre amis et adversaires et pour définir qui est révolutionnaire ou contrerévolutionnaire.

 

Parvenue à cette croisée des chemins, quel peut être le rôle de la jeunesse du monde arabe ?

 

La jeunesse arabe a été le moteur des révoltes, la jeunesse a manifesté dans la rue ; elle a exprimé son désir de liberté, de dignité et de justice sociale parce que la jeunesse en général et les femmes en particulier ont été et sont toujours les victimes des dictatures, des monarchies absolues et de la pensée wahhabite, cette version obscurantiste de la religion. Il y a des exemples positifs de cette détermination de la jeunesse de manifester encore et encore contre les dictatures, en Tunisie, en Égypte, et de manifester contre l’islamisation réactionnaire de la société et de la structure étatique. Au Liban, la jeunesse a manifesté dans la rue contre le régime confessionnel et pour un État laïc, elle a manifesté contre la corruption et la carence de l’État à assurer des services publics pour les citoyens.

Ce qui importe le plus c’est la continuité, la patience et savoir déterminer à chaque instant quel objectif viser en priorité et, surtout, savoir articuler une alternative puissante, démocratique, capable, lorsque les conditions sont mûres, de faire faire le saut et d’offrir une alternative réelle aux régimes répressifs et aux groupes obscurantistes. La jeunesse progressiste peut se rassembler autour d’un programme qui accordera la priorité, aujourd’hui, à : un changement démocratique, le développement économique et social, la souveraineté et la dignité nationales, le contrôle des richesses, la lutte contre tout type d’obscurantisme et de fascisme, pour la paix, pour l’unité et l’intégrité des nations et contre l’ingérence étrangère dans les affaires du pays.

La priorité actuelle c’est de mettre en place un mouvement pour la paix et contre la guerre mondiale qui est en gestation dans nos contrées. Actuellement, le Moyen-Orient est la région où on trouve la plus massive présence militaire de puissances étrangères et régionales depuis la Seconde Guerre mondiale. La jeunesse arabe, solidaire de la jeunesse mondiale, doit faire sienne et placer en tête la lutte pour la paix, contre la course aux armements et la lutte pour un monde juste et multipolaire.

 

Pour aller plus loin:
“Le Liban contemporain” de Georges Corm, Editions La Découverte (2012)
“La stratégie du chaos” . Entretiens avec Mohamed Hassan par Michel Collon et Grégoire Lalieu, Editions Investig’Action (2016)

Traduit de l’espagnol par Manuel Colinas pour Investig’Action

Source : Investig’Action