« L’Europe des Seize » aux ordres de Washington

La Conférence des Seize se réunit donc comme prévu, le 12 juillet, dominée par son grand absent officiel, les zones occidentales de l’Allemagne à agréger de plein droit à ladite « Europe ».

Bidault reçut peu après confirmation officielle, d’une part, de la mise au rencard du « niveau de l’industrie allemande » qu’avaient bridé les accords interalliés de 1945 et, d’autre part, des conversations anglo-américaines, tenues en pleine réunion parisienne, sur « la gestion de la Ruhr ». Sa fureur, ses sanglots et ses chantages (1) subirent le sort habituel, et la session, objet d’un délire de presse sur l’Eldorado américain imminent, se poursuivit sans accroc.

Ses participants, France en tête, affichèrent même un « européanisme » que démentirent les faits : chaque pays avait présenté les demandes de crédits en dollars correspondant à son programme national de reconstruction et (ou, pour les « neutres ») de modernisation. Leur montant cumulé s’élevait, fin août, à 29,2 milliards de dollars (Allemagne toujours exclue).

Furieux, Washington renvoya illico à Paris Clayton, chargé de (faire) récrire le « rapport général » de la Conférence (2), car il « ne correspond[ait…] pas aux buts que l’on se proposait » et produirait « un très mauvais effet aux États-Unis ».

Les « six points » que le secrétaire au commerce dicta, les 10 et 11 septembre 1947, aux « Européens » rassemblés résument le programme commercial et financier mondial et européen de Washington connu de la Banque de France depuis 1943 :

« 1°Préciser et renforcer les termes du chapitre du rapport final consacré à la stabilisation financière et économique intérieure ;

2° Préciser les engagements que prend chaque pays en ce qui concerne l’exécution de son propre programme de production ;

3° Renforcer les engagements mutuels pris par les pays participants en ce qui concerne la coopération européenne, la stabilisation intérieure, etc. ;

4° Préciser le chapitre contenant l’accroissement du commerce extérieur (diminution des restrictions quantitatives et unions douanières) ;

5° Séparer les besoins d’équipement des besoins de matières premières et de produits de consommation ;

6° Prévoir plus nettement une organisation européenne permanente qui, au cas où l’aide américaine serait accordée, serait chargée d’examiner l’exécution du programme européen. » (3)

Clayton esquissait ici l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), qui fut officiellement fondée le 16 avril 1948. Cet organisme serait frappé d’impuissance, non pas, comme la légende s’en perpétue au sein de « l’européisme » académique, du fait du veto britannique contre son président « fort » : Charles-Henri Spaak.

L’ancien socialiste franc-maçon et « gauchiste » d’avant 1935, puis ministre « apaiseur » était passé au cours de la Deuxième Guerre mondiale de l’aplatissement allemand (maintenu au début de la guerre) à l’aplatissement américain. Désormais « Européen » de Washington toutes mains (économiques, politiques, militaro-atlantiques), il fit partie de la forte troupe, examinée plus loin, que la CIA stipendiait à cet effet (4).

Notes :

1) – Tél. Bidault à Massigli, Paris, 18 juillet 1947, CE 44, A-22-9, MAE.

2) – New York Times, 26 et 28 août 1947.

3) – Tél. Bidault à Bonnet et Massigli, Paris, 12 septembre 1947, MAE, A.22.9. 2 C II, VCCD.

4) -Spaak « fort », Gillingham rallié à la thèse française, Coal, p. 129, 134, 146-8, 176 ; comparer à mes op. et art. cit., (avant-guerre, Choix, p. 418), emploi par la CIA, infra.

Source : Aux origines du carcan européen, 1900-1960. La France sous influence allemande et américaine, Paris, Delga-Le temps des cerises, 2014, p. 123-124.